CHAPITRE XI
Eipédition de Guayna-Gapac dans les provinces de Ck>lla8uyo et de Quilo. — Fondatiou de Tumi-Bamba. — Guerre contre les Pastos et les Garanguis.
Depuis que Guayna-Capac avait commencé à régner par lui-même, deux années s'étaient écoulées sans qu'il eût entrepris aucune expédition militaire. Il avait employé la première à rendre à son père et à sa mère des honneurs funèbres , et la seconde à distraire
par les plaisirs son âme fatiguée de pleurer. Quelques auteurs prétendent cependant que, lors de son voyage à Caxamarca^ il fit la guerre aux nations qui habitent dans la province des Chachapoyas. Je n'examinerai pas si ce fait est exact; je dirai seulement qu'en partant pour ce voyage de piété, il laissa à Guzco son frère Sinchi-Ruca, et lui ordonna d'y faire construire un palais dans un endroit nommé Gayana , car jusqu'alors il avait habité Uchullo; ses ordres furent fidèlement exécutés par Sinchi-Ruca, qui était fort habile dans tout ce qui est relatif à la construction des édifices, des ponts et des fortifications. Pendant l'absence de son frère, il construisit non-seulement le palais qu'il avait ordonné, mais encore les forteresses que l'on voit aujourd'hui dans les vallées de Yucay et d'Allcaytambo. On rapporte aussi que, quand les cérémonies funèbres furent terminées, Guayna-Capac se rendit dans la vallée du Gollao, dans l'intention d'y réunir des troupes pour l'expédition
qu'ilméditait, et qu'il conçut alors le dessein de soumettre les Moxos et les Ghiriguanés; mais qu'ayant eu connaissance de leur pauvreté et de leur férocité , il méprisa cette conquête.
L'Inga se rendit de là à Cocha-Bamba. Frappé de la fertilité du territoire et du petit nombre des habitants^ il y envoya une colonie de Mitimaès , et y laissa un chef en qualité de gouverneur. Il alla ensuite à Porona pour voir où en était la construction d'une forteresse dont son père avait tracé le plan^ et comment la garnison se conduisait à l'égard des ennemis qui habitent cette frontière. Il visita Tiaguanuco, où on lui fit admirer les immenses édifices qui existent encore. Ce fut de là qu'il déclara la guerre à la province de Quito. Il dmina des lois aux Uros ^ qui habitent le lac qui se trouve près de Tiaguanuco, et désigna les endroits où chacun aurait le droit de pêcher.
Guayna-Capac alla ensuite au temple ce-
lèbre de Titicaca pour y offrir des sacrifices à Ticci-Viracocha-Pachacamac. Beaucoup d'Indiens prétendent que les frères qui apparurent à Pacari-Tambo , comme je l'ai raconté dans le premier chapitre, étaient natifs de Titicaca , et que ce fut dans cet endroit que l'on fabriqua les vêtements avec lesquels ils se montrèrent pour la première fois.
Quoi qu'il en soit , Guayna-Capac retourna à Guzco, où il annonça publiquement son intention de faire une expédition dans le Bas- Pérou , et de reculer de ce côté les limites de l'empire. Il chercha à connaître les dispositions de ses parents et des caciques, et les trouva tout disposés à le suivre. Il rassembla donc, avec la plus grande promptitude possible, des guerriers de toutes les parties de son empire. Les derniers qui arrivèrent furent les Chinchaysuyos , qui supplièrent instamment l'Inga de se mettre en campagne. Guayna- Capac commença par distribuer les commandements , et nomma chef d'Hanan-Cuzco un
jeune homme appelé Mihi , guerrier déjà célèbre , et un de ses frères nommé Auqui- Toma.
Sentant bien qu'il allait courir de grands .
dangers et que la tranquillité de l'empire serait fort compromise s'il venait à périr sans avoir choisi son successeur ^ il désigna ^ après s'être soumis aux jeûnes que sa religion lui commandait, un de ses fils nommé Topa-Gusi- Guallpa , plus connu sous le nom de Guascar- Inga. Il donna le gouvernement de la province de Guzco à Apoc-Larquita, son oïicle paternel , et à l'un de ses frères nommé Lloqui- Topa-Inga.
Il quitta Guzco avant que la saison fût avancée pour pouvoir s'arrêter à Quito, si cela était nécessaire à la réussite de ses projets. Il ne put résister au plaisir d'emmener avec lui Atahualpa, dont la mère était déjà morte, et plusieurs autres de ses fils. Il laissa Guascar-Inga à Guzco , ainsi que Maneo-Inga,
Paulo, Yilaoma, et plusieurs enfants des deux 15. 10
sexes qu'il avait eus de ses concubines ^ car on prétend qu'il en eut plus de cent; mais son favori fut toujours Guascar-Inga , qu'il avait eu d'une de ses sœurs plus jeune que Mama-Cusimay, son épouse légitime. Elle se nommait Mama-Ragua-Oello. Ces deux sœurs accompagnèrent l'Inga dans son expédition. Mama- Gusimay mourut à Quito sans laisser d'enfants mâles. Guayna-Capac épousa alors Mama- Ragua-Oello ^ et par conséquent légitima Guascar-Inga selon les lois de l'empire.
Quand on sut dans toutes les provinces que ce prince avait été déclaré par son père héritier de l'empire, les gouverneurs et les caciques vinrent le complimenter et lui offrir des présents. Celui qui lui plut davantage fut celui d'Inga-Topa , qui était alors gouverneur des provinces d'Yca, Pisco et Yumay. C'était une jeune vierge noble et belle nommée Cumbillaya , dont nous aurons occasion de parler dans la suite.
Le voyage de Guayna-Capac depuis Cuzco
jusqu'à Tumi-Bamba n'oiSre rien de remarquable. U campa près des rivières qui arrosent cette vallée. L'admirable position de cette ville^ et surtout l'affection que tout homme a naturellement pour son pays natal ^ le décidèrent à en faire la capitale du Bas-Pérou.
Nous avons déjà dit que Guayna-Capac y avait vu le jour lors du premier voyage qu'y fit Topa-Inga.
Ce prince y fit donc construire de somptueux édifices et y jeta les fondements d'un palais nommé Mullucancha. Il y fit placer une statue de l'or le plus fin^ qui représentait sa mèreMama-Ragua-Oello. U ordonna qu'on plaçât dans le ventre de cette statue l'arrière-faix qu'elle avait rendu en le mettant au monde y car c'était l'usage de le conserver quand une princesse mettait au monde un enfant mâle.
U y fit déposer une quantité d'or et d'argent. Les parois intérieures de ce palais étaient ornées d'une quantité d'ouvrages en marqueterie de mullu y espèce de coquillage de mer
dont on fait des colliers , et dont la couleur ressemble au plus beau corail. On en trouve aussi de différentes nuances. Les murailles furent enrichies d'une quantité de plaques d'or et d'argent travaillées au marteau. Les murs extérieurs étaient garnis de pointes de cristal. La petite salle où l'on avait placé la statue de Mama-Oello était entièrement couverte de plaques d'or. Ce palais fut nommé Tumi-Bamba-Pachamanea. Il établit aux environs de la ville toutes les nations qui l'avaient accompagné ; les Ganarés furent chargés spécialement du service du palais.
A côté de cet édifice, l'Inga éleva des temples au Soleil, à Ticci-Viracocha-Pachacamac et au Tonnerre , sur le modèle de ceux qui existaient à Guzco. Il leur donna pour leur entretien des champs, des troupeaux et des Yanaconas. Il fit élever sur la place un édifice nommé Usno ouChinquin-Pillaca, où l'on offrait des sacrifices au Soleil et à ses diverses phases en versant de la chicha en son honneur.
Guayna-Capac apprit à cette époque que les Caranguis et leurs alliés avaient pris les armes ^ et qu'ils avaient maltraité les messagers que ses capitaines lui avaient envoyés de Guzco avec des propositions de paix. Il en fut trèa-irrité/ et assembla son conseil pour décider la marche à suivre et le côté par lequel on les attaquerait. Les avis furent partagés. L'on résolut enfin que Ton marcherait d'abord sur la province de Pastos , parce que l'on pourrait soumettre ^ en passant , la forteresse dans laquelle s'étaient retranchés les Caranguis. Deux chefs distingués , M ullo-Cavana , natif de Thilavi, dans le Collao, et MuUo-Pucara^ natif d'Â tu n-Colia^ vinrent demander à l'Inga de leur accorder le commandement des troupes qui devaient entreprendre cette expédition. Il fut sollicité également par deux chefs de la province de Guntisuyo nommés Apoc-Cauzar-Calana et Cunti-Mollo. Us faisaient valoir, pour l'obtenir, que leurs soldats feraient mieux la guerre dans un pays froid ,
difficile et montagneux comme la province de Pastos^ que ceux d'Andesuyo et de Guntisuyo.
L'Inga leur ordonna de se concerter ensemble et de bien prendre leurs mesures , car on doit réfléchir plusieurs fois à une chose qu'on ne peut faire qu'une. Il les chargea donc conjointement de cette expédition , et en donna le commandement en chef à Auqui-Toma, et, sous lui f à Golla-Topa, qui descendait d'un fils bâtard de l'Inga Yiracocha, ainsi que deux mille Orejones de Guzco, pour leur servir de gardes.
Quand tous les préparatifs furent terminés, ils partirent de Tumi-Bamba avec leurs troupes, qui brûlaient d'en venir aux mains avec l'ennemi. Ils se dirigèrent par le sommet des montagnes , selon l'usage des Péruviens, qui ne cherchaient pas à les tourner comme nous le faisons. Us arrivèrent bientôt dans un pays froid , couvert de montagnes escarpées, et qui n'était habité que par quelques misérables Indiens; après les avoir traversées, non sans
courir quelques dangers y ils découvrirent ensuite quelques villages presque abandonnés où il ne restait que des vieillards et des enfants. Pensant que la capitale devait être située à quelques journées de là^ et qu'ils y trouveraient une plus forte résistance^ ils prirent avec eux des guides et des interprètes^ et arrivèrent enfin à la résidence du chef de cette province, qui n'était qu'un pauvre village entouré d'une palissade j dont ils s'emparèrent sans beaucoup de peine.
Après cette victoire, les Péruviens, croyant que tout danger était passé , commencèrent à se disperser et à s'enivrer. Mais les Pastos, qui avaient réuni des forces considérables, les surprirent une nuit et en tuèrent un grand nombre. Ce fuient les Collas qui souffrirent le pi us dans cette occasion ; car cette nation n'avait d'autres armes que desayllos (1), dont elle ne pouvait faire usage. Les Pastos les
(i) Le mot ajrllo signifie ordinairement tribu; mais ici il dé-
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massacrèrent à leur aise et les mirent dans une déroute complète. Les Orejones^ qui n'avaient été envoyés que pour servir de gardes aux généraux , étaient restés d'abord simples spectateurs du combat ; voyant le danger de l'armée , ils accoururent pour secourir et rallier les fuyards , et réussirent à repousser les Pastos. Mais il avait péri un grand nombre de Péruviens , et parmi eux Cunti-Mollo , un de leurs généraux.
Guayna-Capac ^ qui, comme je l'ai dit plus haut, était un homme prudent, ne voulut pas que le mauvais succès de cette expédition pût compromettre la gloire de ses armes. Il leva son camp , et suivit avec toute son armée la route qu'avait prise le premier corps. Sa marche habile et rapide sauva lés vaincus , qui se retiraient en désordre et tombaient en grand nombre sous les coups des sauvages triom-
signe deux boules de pierre attachées par une lanière de cuir. Cette arme est encore en usage dans les Pampas, {f^ojy. Holguin, f^ocabulario quichuaj)
phants. Ils auraient péri jusqu'au dernier si l'armëe de l'Inga n'était pas arrivée à leur secours.
L'Inga fut très-afïligé de cette défaite et de la mort de plusieurs chefs qu'il aimait^ surtout de celle de Gunti-M ollo. Il se porta de nouveau en avant 9 et ravagea tout le pays, brûlant les maisons, dévastant les récoltes et massacrant tous les habitants qu il rencontrait. Après avoir ainsi vengé le désastre de ses soldats , il résolut de descendre dans les vallées; mais auparavant il fit construire la forteresse ou pucara qui est prés du pont de pierre que Ton trouve aujourd'hui sur la route royale de Rumichaca. 11 y plaça une forte garnison , bien pourvue de munitions, et ordonna aux nations voisines, sous peine d'encourir sa colère, de lui fournir tout ce dont elle aurait besoin.
L'Inga retourna ensuite à Tumi-Bamba, et, après avoir fait demander des renforts dans le Collao, il s'occupa à récompenser ceux qui s'étaient distingués : Apocario fut créé cacique
-.Lt-^.ers du Collao. Il ii était au- •.timmandaot des Indiens de Chi-
^vt:
lue la saison des pluies fut pas- «rswiuc alors d'aller attaquer une fork^e par les Caranguis, qui avaient > uiâ* refusé l'alliance qui leur avait . . ^Kixj^ pai* les officiers qui commandaient ^woi-o. cl tenait à s'emparer de cette forte- * '«axt? qu'elle interrompait ses commu- ^wu» d\ec la garnison de celle qu'il avait «,1,8a uile au passage de Rumichaca.
4^ouna donc à son armée de se mettre . 4t«àèviie v.vnti-e les Caranguis, et de réduire, viuiii taisant, lesPurudês, les Angamarcas, :^ loiiia^elas. les Puchos, les Lactacumgas, «u^cut-^^auti^es peuplades dont la conduite v»;*ii i^M* tiv:y-franche. Quand les troupes de H^a l'uivnt arrivées dans un endroit nommé
i .4C lauc [vi* «.ouu^uoxc. «.oiuiue 1 ont l'ait beaucoup d'au-
. .1 :«i'«\:i^v *ie v'hiouiîo ou Chicuitn , au Pérou, avec la
.»»iiàc |i«\»vuH-* *ï** Chiqua*>* entre le Férou el le Paraguay.
Cochisqui, elles trouvèrent les naturels retranchés dans un fort qu'ils avaient construit sur un rocher très-escarpé. Guayna-Capac ^ croyant s'en emparer facilement^ ordonna de donner l'assaut ; mais les Péruviens ne combattirent pas ce jour-là avec la valeur qui leur était ordinaire : ils furent repoussés , et auraient éprouvé une défaite honteuse j sans les Cochisquis^ qui vinrent à leur secours et leur donnèrent le temps de se rallier. Ce fut à cette nation que l'on dut la prise de cette forteresse. Mais ringa eut peu de sujet de se réjouir de cette victoire , car il perdit presque autant de monde que les vaincus. Il mit une bonne garnison dans le fort de Cochisqui; ainsi que dans celui de Guachala, dont il s'empara peu de temps après. Il fit quelques prisonniers; mais la plupart des ennemis passèrentde l'autre côté des montagnes^ et gagnèrent le pays des Otavalosy où ils se croyaient en sûreté, protégés par les Caranguis, qui, instruits delà soumission des Gochisquis, se tenaientsur leurs gardes.
Trois Jours après ^ l'Inga arriva avec son armée devant leurs retranchements. Celui-ci, ayant consulté ses principaux généraux, résolut de commencer par s'emparer de tout le territoire et même des provinces voisines, afin que les assises ne pussent recevoir ni vivres ni renforts. Trois valeureux chefs, CoUa-Topa, Mihi et Auqui-Toma^ partirent à la tète d'une troupe nombreuse d'Orejones, et ravagèrent tous les environs. Les habitants bravaient tous les dangers pour se réfugier dans la forteresse des Caranguis^ et en renforçaient ainsi la garnison. Après avoir dévasté tout le pays, Tlnga ordonna l'assaut, qui fut si vaillamment reçu par les Caranguis que, malgré tous leurs efforts, les Péruviens ne purent parvenir à pénétrer dans la forteresse. Dès que les Caranguis virent leur courage chanceler , ils renouvelèrent leurs efforts avec tant de vigueur, que les Orejones, troupe aguerrie et qui faisait
la principale force de l'armée, se débandèrent, en abandonnant Guayna-Capac , qu'ils ren-
versèrent même dans leur fuite; il tomba par terre et sans défense^ et si trois chefs^ nommés Cuspi-Topa- Yupangui , Guayna-Achache et Capan ^ ne fussent arrivés à son secours à la tête de quelques soldats de sa garde^ la guerre eût été finie ce jour-là en faveur des Caranguis. Dés que le bruit du danger de l'Inga se fut répandu dans l'armée , les Orejones firent volte-face pour venir au secours de leur prince, * et leur exemple fut suivi par les autres nations. Les Caranguis furent repoussés à leur tour et forcés de rentrer dans leur forteresse. Mais Guayna-Capac, les voyant résolus à se défendre jusqu'au dernier soupir, résolut d'abandonner le pays après l'avoir ravagé, ainsi que celui de leurs alliés. Il fit construire une forteresse à Pesilia pour contenir les Tucas et les Miras, et retourna à Tumi-Bamba, où il fit venir des secours de Cuzco et des provinces, pour réparer les pertes considérables qu'avait éprouvées son armée. Il était surtout très-irrité contre les Orejones, qui avaient fui les premiers devant
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les Caraiiguis et avaieut expose sa vie; il le leur faisait sentir en toute occasion. Nous verrons dans le chapitre suivant la vengeance qu'ils tirèrent de ces mépris.