CHAPITRE Xir
Gnayna-Capac abandonne le pays des Caranguis. — Rërolte des Orejones. — Nouvelle expédition contre les Caranguis. — Mort du général Auqni-Toma.
Les prisonniers que Guayna-Capac ramena avec lui de cette expédition étaient les gens les plus forts et les plus robustes que le sort des armes eût jamais fait tomber entre ses mains. Il choisit les hommes les mieux faits et les femmes les plus belles pour orner l'entrée
triomphante qu'il se prop osait de faire à Cuzco. L'Inga se reposa quelques jours àTumi-Bamba et donna aux chefs et aux soldats des fêtes et des festins; mais^ contre son habitude^ il n'y engagea pas les Orejones. Au lieu de leur faire distribuer des vivres tous les dix jours, comme cela se pratiquait à l'égard des autres troupes, il ne leur en fit donner que tous les mois , en si petite quantité et si mauvais, qu'ils souffraient réellement de la faim. Mais ce qui les irritait surtout, c'était de voir le mépris que ringa leur témoignait, et qu'il leur préférait en toute occasion les Yanaconas , gens perfides et sans foi. L'Inga leur dit de sa propre bouche que c'était à ceux-ci et aux Xaxaguanas qu'il devait la vie que les Orejones avaient failli lui faire perdre. Ces derniers souffraient impatiemment toutes ces humiliations, qui obscurcissaient leur ancienne réputation de valeur. Guaca-Mayta, Mihi et Ancas-Calla, leurs principaux généraux, rassemblèrent secrètement les autres chefs, et Mihi, qui était général de sa
nation et de toute l'armée , prit la parole et leur
dit : « Mes frères et mon sang , écoutez atten-
» tivement mes paroles , et qu'elles se gravent
1) dans vos cœurs , afin que vous puissiez les
» répéter à tous ceux qui n'assistent pas à
» cette assemblée. Vous savez que je possède
» l'amitié et l'estime de l'Inga Guayna-4]!apac,
» qui m'a toujours comblé de faveurs , et
» qui m'a mis à la tête de l'armée. Mais,
>) malgré ses marques d'affection, je lis faci-
» lement dans son cœur sa haine pour les
» guerriers de ma nation et de ma race , depuis
» le jour où vous l'avez renversé dans votre
n fuite au moment du danger. Il ne veut pas
» r^arder le service que je lui ai rendu dans
» cette occasion comme une compensation de
» votre faute, et considérer que si ce sont des
» Oi'ejones qui ont été cause de sa chute, ce
» sont aussi des Orejones qui l'ont relevé et
» lui ont sauvé la vie par leur valeur et leur
» fidélité. 11 oublie un service aussi éclatant
» pour ne se rappeler que votre faute. 11 ne 15. il
j» perd aname oaaaion de tobs rqprocfaer » TOtre fbite, conune si la fiMlmie fiiTorisait m tDajoors les désirs des rob. D a sopprimë » iMis rations, noos ëloigiir desa personne^ j» ne Dons imrite plus a ses files ; il est dair j» ipi'il Teot cootiniicr sans noos ses coni» qnéles. Voici donc, si tous TapiHtHnrezy ce » qui nous reste à fitire pour qu'il nous ren grette iHcntot. Retournons à Cuaco. Que » les autres nations essarent de nous retenir, » ce bras saura bien nous ouvrir le chemin.
» Dés demain , au pcMut du jour, trouvons- » nous tous y en armes, sur la place. Plaçons » au milieu de nos bataillons nos bagages et » tout ce que nous possédons. Suivi des bra^ » ves qui voudront m'accompagner, je péné- >» trerai dans Mullu-Cancha, et j'enlèverai » l'image du Soleil. Mettons en lui notre con* » fiance, et il nous prot^ra. »
Tous les Orejones approuvèrent la proposition de Mihi. Ils se séparèrent et allèrent secrètement tout préparer pour leur départ.
Ils étaient si fermes dans leur résolution qu'ils auraient plutôt perdu la vie que d'y renoncer.
Le lendemain matin on vit sur la place de Guacha-Opari-Pampa un brillant corps de plus de trois mille Orejones sous les armes , prêts à se mettre en route , et même à combattre s'il le fallait. Guayna-C^pac , en ayant bientôt reçu la nouvelle , envova un de ses serviteurs demander la cause de ce rassemblement. « Dites à votre maître , lui réponn dirent les Orejones , qu'il ne tardei^a pas à n rapprendre. » Un second messager fut retenu par Mihi , qui répondit enfin au troisième : « Dites à ringa que c'est son peu » d'attachement pour nous et la faim qui nous » presse qui nous font partir pour Cuzco.
» Nous voulons sauver nos vies et lui épar- » gner le chagrin de nous voir. » Mihi entra ensuite dans le temple^ suivi de trois jeunes guerriers. Avec tout le respect et toutes les marques de piété que permettaient les circon-
stances^ ils en enlevèrent Timage du Soleil aux applaudissements de la foule.
Au même instant Guayna-Capac , ne voyant pas d'autre moyen de s'opposer à leur départ, vint en personne et demanda à Mihi : « Quels » sont ces préparatifs de départ? Quelle est la » cause de cette rébellion? » Mihi lui répondit librement : « Seigneur, nous voyons que notre » présence vous déplaît, nous voulons retour- » ner à Cuzco, d'où notre amour pour vous et » notre loyauté nous ont fait partir. Puisque M vous pensez que le courage est éteint chez » nous et que nous avons perdu votre afiec- » tion , nous n'avons pas d'autre parti à pren- » dre. Nous voulons emmener avec nous le )) Soleil notre père , que nous avons juré de » garder. » En disant ces mots , il se mit en marche suivi des Orejones. Quoique l'Inga le tînt toujours par le bras, un désordre incroyable se mit aussitôt dans l'armée péruvienne. Une foule de guerriers mécontents de la longue durée de cette guerre , et désireux
de revoir leur patrie , se mirent à suivre les Orejones.
Guayna-Gapacy voulant éviter un abandon général , lâcha le bras de Mihi ^ entra dans le temple , et ordonna aux prêtres de couvrir l'image de sa mère et toutes celles qui s'y trouvaient de vêtements de deuil , et de les porter devant le front de l'armée pour tâcher d'arrêter y par les supplications les plus touchantes y la marche des mécontents. Les prêtres se hâtèrent d'exécuter ses ordres. Une Indienne^ native de Canar, se présenta à eux les cheveux épars^ et parlant au nom deMama- Ragua-Oello, qu'elle représentait, elle leur dit : (c fils du Soleil , calmez votre bouillante in- » dignation ! Si les prières d'une tendre mère » ont quelque pouvoir sur le cœur de ses en- » fants y que mes pleurs pénètrent dans vos » âmes ; vous qui avez vaincu toutes les na- » tions^ sachez vous vaincre vous-mêmes, et » vous aurez remporté le plus beau des triom- » phes. C'est la fortune qui fait que les hommes
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» sont vainqueurs des hommes ^ mais c^est lâ » vertu qui les rend vainqueurs d'eux-mêmes.
» noble race ! Ne ternissez pas tous vos » exploits en persévérant dans votre con- » duite. Que les nations barbares ne puissent » pas dire de vous que vous leur avez appris » à se révolter. Où voulez -vous aller? Par- » tout où vous porterez vos pas on vous re- » gardera comme des traîtres. Ce n'est qu'en » restant ici que vous vous montrerez les » véritables enfants de Mama-Ragua-Oello que » je représente. Prouvez au monde que je suis » votre mère en calmant votre colère et en » déposant vos armes ! Je ne vous demande » pas de renoncer à votre patrie, attendez seu- » lement que je vous aie remis les vêtements » que j'ai préparés pour vous de mes propres » mains. Les fils d'une mère comme la vôtre » ne doivent pas entreprendre un aussi long » voyage sans être pourvus des chaussures >» nécessaires ; je vous en donnerai , car je H prendrai plus en considération votre pau-
» vretë que mon mécontentement de votre » conduite. »
Le discours de cette mère éplorée avait fait une telle impression sur les Orejones qu'ils ne firent pas un pas en avant. Mihi^ qui n'avait pas été un des moins attentifs^ lui répliqua avec une douceur mêlée de dureté :
w Certes y mère respectable, parmi les dcscen- M dants de Mango-Gapac, celui qui empêche » un blessé de se plaindre n'est pas moins » cruel que celui-là même qui l'a blessé. Il » est inutile de t'exposer nos justes sujets » de plainte , car une divinité comme toi » doit les connaitre. Pourquoi nous repro- » ches - tu notre départ comme une faute , n puisque c'est l'indignation de l'Inga ton fils M qui nous y force ? Cependant , pour que tu M ne puisses nous reprocher de manquer de » respect à ta vénérable image , nous aimons » mieux être des sujets opprimés que des fils » désobéissants. Nous voulons bien retarder « notre départ, mais nous n'y renonçons pas% ))
Mîhi ayant ainsi parlé d'un ton à la fois noble et triste, il reprit la route deTumi- Baraba à la tête de tous ceux qui l'avaient accompagné^ et rentra dans le temple de Mullu-Gancha avec la statue de Mama-Ragua* Oello, précédée de celledu Soleil. Guayna-Capac le suivit dans le sanctuaire : on pense qu'il lui adressa un discours affectueux pour répondre à ses plaintes.
Il était déjà tard lorsque l'Inga sortit du temple où il avait laissé Mihi et ses amis. Se conformant aux circonstances, il fit réunir tous les vêtements et tous les vivres que l'on put trouver dans le pays , et les fit déposer dans la grande place. Quand il en eut réuni une quantité considérable , il fit annoncer par des crieurs publics que tous les Orejones , mais eux seuls et non les Indiens des autres nations , pouvaient y venir prendre tout le mais, les troupeaux et les étoffes qu'ils voudraient Ceux-ci arrivèrent en toute hâte pour assouvir leur faim ; les vivres leur furent partagés
avec beaucoup d'ordre , et ils s'en allèrent satisfaits. L'Inga distribua à Mihi et aux autres chefs des présents qui consistaient en femmes et en bijoux. Depuis cette époque, les Orejones rentrèrent en faveur, et furent mieux traités et mieux nourris qu'ils ne l'avaient jamais été.
Guayna-Capac , qui avait fait demander des renforts à Cuzco , en reçut de tant de nations diverses que son armée devint bientôt assez considérable pour pouvoir conquérir le monde. Ils arrivèrent bien à propos , car peu de jours après ringa reçut la nouvelle que les Caranguis avaient attaqué la forteresse de Pesillo et massacré une grande partie de la garnison. Il y envoya aussitôt son frère Auqui-Toma avec un corps de troupes composé de diverses nations. Il lui ordonna d'emmener avec lui les garnisons de Gochisqui et de Guachala.
Auqui-Toma marcha donc contre les Caranguis. Il prit ses logements dans des édifices préparés à grands frais par les alliés et con-
struits avec des pierres que l'on avait fait venir de Cuzeo. Depuis Tumi-Baraba jusqu'à Quito on les reçut partout avec de grandes démonstrations de joie , et on se hâta de leur apporter tous les vivres dont ils avaient besoin. Ils arrivèrent, sans trouver aucune opposition , jusqu'à la redoutable forteresse des Garanguis, qui les attendaient de pied ferme et leur firent essuyer une terrible décharge. Les assiégeants les attaquèrent avec la plus grande valeur, surtout les Orejones, qui brûlaient de prouver à l'Inga leur reconnaissance pour les bienfaits dont il venait de les combler.
Après plusieurs attaques meurtrières, les Péruviens renouvelèrent l'assaut avec tant d'impétuosité que les Orejones avaient déjà forcé les quatre premières enceintes de la forteresse, quand malheureusement un énorme rocher , lancé par les assiégés , renversa leur général Auqui-Toma. Sa mort éteignit l'espérance que ses soldats avaient de remporter la
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victoire, mais non leur ardeur de combattre.
Les deux armées étaient animées de tant d'acharnement , qu'elles avaient brisé toutes leurs armes et n'avaient même plus de pierres à lancer contre les murailles. Des monceaux de morts servaient de forteresse aux vivants ; leur fureur était telle qu'ils en vinrent à se battre à coups de poing.
Aussitôt que les Garanguis s'aperçurent que les Péruviens se retiraient en emportant le corps de leur général , ils les chargèrent avec une nouvelle impétuosité en poussant des cris épouvantables, leur reprirent tous les postes dont ils s'étaient emparés et les mirent dans une déroute complète. Obligés de traverser un ruisseau gonflé par les pluies, un grand nombre d'Orejones se noyèrent. Ceux qui parvinrent de l'autre côté firent savoir à Guayna- Gapac la mort d'Âuqui-Toma et la défaite de son armée. Les Garanguis se hâtèrent de réparer leurs murailles et de faire savoir la victoire qu'ils venaient de remporter sur les
guerriers de Guzco^ et le carnage qu'ils en avaient fait.
Quand Guayna-Capac reçut cette nouvelle à Tumi-Bamba ^ son affliction fut extrême en apprenant la mort de son frère et la perte de son armée , mais surtout de l'affront fait à ses armes. Il résolut de faire tous ses efforts pour dompter les Garanguis^ et quitta Tumi-Bamba pour marcher contre eux en personne. Nous verrons 9 dans le chapitre suivant, la suite de cette expédition.