‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 4)Chapitre 15 sur 29 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

Découverte du Nouveau - Monde par Christophe Colomb. — Succès et fin des guerres de Carangui. — Combat entre les Ingas et les Chiriguanaés.

Laissons Guayna-Gapac se préparer à son voyage, et jetons un coup d'œil sur ce qui se passait à cette époque en Europe.

Ce fut pendant que le pape Alexandre VI et toute l'Italie étaient inquiétés par les armes de Charles VIII, roi de France, qui prétendait

au royaume de Naples, que Christophe Colomb allait de porte en porte^ proposant à tout le monde Texécution de l'entreprise qu'il méditait depuis longtemps. Ce fut après avoir parcouru toutes les cours qu'il vint en 1486 à celle de Ferdinand et d'Isabelle. Antonio Quintanilla, alors président de la Cour des comptes, le présenta au cardinal don Pero Gonzalez de Mendoza, qui avait beaucoup d'influence auprès des rois catholiques. Le cardinal leur présenta Christophe Colomb, qui leur fit connaître ses projets qui furent approuvés , mais dont on remit l'exécution après la prise de Grenade, dont on faisait alors le siège. Les Es* pagnols y étant entrés en 1492, Christophe Colomb profita de cet heureux événement pour renouveler sa démarehe ; il obtint consentement, et, ayant stipulé les conditions, on le nomma capitaine général de l'expédition et de tous les pays qu'il découvrirait. Les rois catholiques empruntèrent à un de leurs serviteurs seize mille ducats qui servii*ent à armer

trois navires montés par cent vingt hommes.

On mit à la voile y à Palos de Moguer , le 5 août de la même année de la conquête de Grenade. Le 1 1 du mois d'octobre, un nommé Rodrigo de Terrazas aperçut la terre : c'était Tile qui s'appelait Guanahani ; puis les découvertes des Espagnols les poussèrent jusque dans celle que nous appelons ile Espagnole j ou Saint-Domingue, où ils s'établirent. Mais revenons à nos Ingas.

Guayna-Capac partit de Tumi-Bamba avec une armée nombreuse qu'il avait réunie; dans le trajet , il se reposait dans les appartements somptueux qu'on lui préparait. 11 arriva à Quito, visita la ville, et, s'étant montré à tous les habitants de cette province, prit le chemin de Garangui. Après s'être arrêté chez les Otavalos, qui lui étaient soumis depuis longtemps, on régla la manière dont on devait procéder pour attaquer la forteresse de Garangui : il fut convenu que Mihi, général des Orejones, passerait d'un

côté de la forteresse avec toute son armée ^ feignant d'aller renforcer la garnison de Rumichaca , et que les gens de Ghinchaysuyo iraient de l'autre côté , en disant qu'ils se dirigeaient vers Pessillo-Pucara, et qu'à un jour désigné ils reviendraient vers le fort de Carangui. Alors Guayna-Capac^ qui était resté avec le reste de l'armée, donnerait l'ordre que Ton devrait suivre pour le succès de l'entreprise.

Aussitôt que les deux divisions de l'Inga eurent pris position, Guayna-Capac commença à attaquer avec fureur la forteresse; mais trouvant toujours la même résistance, il fut obligé de se retirer avec le jour; leurs forces s'épuisaient. Cinq jours se passèrent à combattre de part et d'autre, pendant lesquels les capitaines de Guayna-Capac restèrent tranquilles; mais le cinquième et dernier jour, celui-ci leur envoya un ordre par lequel il leur mandait de se trouver au point du jour assez près de la forteresse pour voir le nouvel assaut qu'il

allait lui donner; et que si les Garanguis se mettaient à sa poursuite^ quand il feindrait de fuir y ils eussent^ sans bruit ni désordre, à s'introduire dans la forteresse avee le plus de diligence possible. Au jour désigné, llnga parut plus actif et plus empressé , afin d'occuper Tennemi; ayant rangé ses soldats en bataille, il donna le signal accoutumé pour commencer l'assaut. Mais les soldats de l'Inga attaquèrent l'ennemi avec une mollesse qui le trompa. A peine avaient-ils commencé à ouvrir la brèche, qu'ils prirent la fuite. Guayna- Capac feignit de vouloir les arrêter; il se mit sur leur passage, tenant à la main une demipique; quand il crut le moment opportun arrivé, il demanda sa litière, et y étant monté avec précipitation, il commença à fuir avec ses soldats. Les Garanguis, encouragés par ce succès, se mirent à leur poursuite, sans se douter de ce qui allait leur arriver. Aussitôt" que ceux qui étaient en embuscade les virent hors de la

forteresse , ils s'y précipitèrent. G'est en met- 15, 18

tant tout à feu et à sang qu'ils s'annoncèrent aux gens faibles et sans armes qui s'y trouvaient encore. Les flammes et le bruit obli-

gèrent le&Çaranguis à se retourner ppui) re-:garder leur forteresse, et la voyant brûler, ils . comprirent qu'ils étaient perdus j^ et le courage alors les abandonna. Guayna-Gapaç et les siens, informés du bon succès de leur stratagème, revinrent sur leurs pas, et s'étant précipités sur leurs ennemis , en tuèrent un nombre considérable. Us parcoururent toute la plaine à leur poursuite, et arrivèrent à am lac au pied d'une montagne; ils décou7 vrirent et massacrèrent un si grand nombre d'ennemis parmi les broussailles et hautes herbes qui couvraient ses rives, que le lac devint couleur, de sang.

Quand la colère des vainqueurs se fut apaisée, ils commencèrent à choisir les gens de meilleure apparence, et les emmenèrent pour les fair^ servir d'ornement a^ leur triomphe; mais les- pauvres Caranguis , croyant que c'é-

tait pour les. tuer qu'on les ehoisissait ainsi , eojtrérent dans une si grande fureur que^ s^armant de tout ee qui leur tomba sous la main ^ ils se jetèrent sui* les Péruviens qui ne s'y attendaient p» ^ et en tuèrent quelques-uns.

Gttayna-GapaC;^ indigné ^ les fit tous massa^ crer^ et n'épargna que les enfants.

: Cet éyénement fit donner au lac le nom de Yaguareocha, ou lac de sang. Un vaillant cérpitaîne des Garanguis, nommé Pinta, parvint à échapper à la fureur et aux armes des Péruviens; plus de mille soldats l'avaient suivi et s'étaient associés à s|l fortune. Lorsque Guayna- Gapac eut donné les ordres nécessaires à la garde et à la conservation de sa conquête, il se. disposa. à retourner à Quito j' de là il envoya des troupes pour s'emparer de Pinta', capitaine des Garanguis, qui s'était réfugié avec un millier d'hommes dans les montagnes voisines de Quito, prés de la vallée de Chillo, et qui de là inquiétait et pillait tout le pays sujet à l'Inga. Après avoir perdu beaucoup de

monde^ on le fit prisonnier, et on l'amena devant Guayna-Capac, qui lui pardonna, à condition de se conduire paisiblement à l'avenir ;. mais Finta fut tellement affligé de sa défaite , qu'il refusa tous les aliments qu'on lui pré* sentait, et mourut au bout de quelques jours de douleur et de faim.

Guayna - Capac fut très-af&igé de sa mort ; car il aurait désiré avoir à son service un homme aussi brave et aussi habile. Ne pouvant l'avoir vivant, il voulut s'en servir après sa mort; il ordonna de l'écorcher, et de faire de sa peau un tambour qui servirait à Cuzco dans l'Ynti-Raymi ou danses en l'honneur du Soleil.

Le victorieux Guayna-Capac fut reçu à Tumi-Bamba avec beaucoup ]d'enthousiasme et de pompe; on inventa mille manières de célébrer son triomphe; on représenta, aussi fidèlement et naturellement que l'art peut le permettre , les guerres et les rencontres qu'on avait eues avec les Caranguis. Mais cette

fête fut troublée par la nouvelle ^ arrivée de Cussco^ que les Chiriguanaés ( i ) , peuple vaillant et cruel, avaient massacré les garnisons des frontières et ravagé tout le pays jusqu'à Chuquisaca et ses environs. Guayna-Capac fut tout troublé de cette nouvelle; mais il dissimula son chagrin autant qu'il le put , et appela au commandement de son armée un homme plein de courage et d'intrépidité, nommé Yasca, qu'il chargea d'aller châtier cette insolence. Yasca partit de Tumi-Bamba à la tête de l'élite des soldats ingas; de plus, il avait Tordre de recruter , depuis Gaxamarca , tous les gens qu'il trouverait pour faire la guerre qu'il allait entreprendre ; et pour animer leur courage, il ordonna à chaque nation d'apporter la grande Guaca de son pays , qui est l'idole la plus honorée et celle à laquelle ils

(i) Peuple d'origine guarani, que ni les Ingasni les Espagnols n*ont jamais pu soumettre. M. d'Angëlis , dans ses notes sur FArgentîna , dit qu'ils sont très-blancs et ont les yeux bleus. Cette nation est entièrement sauvage. On l'accuse même d'être anthropophage.

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