‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 4)Chapitre 20 sur 29 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Appel général fait par Guascar-Inga à tous les habilants dp royaume de Cnzco. — Entreynè de Qailaco-Yupangui et de Qnricaîllor. — Atahualpa se prépare a la guerre.

Guascar-^Inga ^ après avoir renvoyé Tam* bassadeur de son frère ^ convoqua tous les chefs et caciques qui lui étaient soumis , depuis Quito jusqu'à Guzco, en leur déclarant en même temps que dans un délai déterminé y s'ils ne s'étaient pas présentés , ils seraient

privés de leurs titres et de leurs emplois , et qu'ilsseraientpunisd'unemanièreexemplaire, comme traîtres et rebelles aux ordres de leur prince. Il prit cette mesure parce qu'il craignait qu'ils ne se déclarassent en fkveur de son frère , si celui-ci prenait les armes contre lui.

Parmi les chefs qui arrivèrent en foule à Guzco de toutes les provinces de l'empire, se trouvait Efquen - Pisan ou Falen - Pisan , troisième fils de Llen-Pisan, principal cacique de la vallée de Lambayeque. Ce jeune homme, en quittant son pays , emportait, gravée dans son âme, l'image d'une jeune fille de ses parentes, appelée Chestan-Xecfuin , qu'on lui avait dépeinte comme pleine de grâce et de beauté. Elle était partie avec la veuve Mama- Ragua-Oello, lorsque celle-<i quitta Quito pour se rendre à Cuz^o accompagner le corps de son mari .

Efquen-Pisan avait l'esprit tellement occupé de cette jeune fille que , dans son voyage à Cuzco, il ne rencontrait personne sur sa route

sans s'informer de lai s'il la connaissait. La plupart des habitants des vallées arrivèrent dans la ville impëriate , et on eut êcin de les loger dans tes endroits abrités qui étaient aux environ^; mai^ cette précaution n'empêcha pas mte très-grande mortalité à cause de la différence des dimats. Efquen-Pisan ne put, malgré la frayeur qu'aurait dû lui causer la mort de tant d'amis , se distraire un seul instantdu souvenir delà belle Cbestan-Xccfiiîn. Sa persévérance et ses recherches parvinrent à la lui faire rencontrer un jour lorsqu'il désespérait déjà de ce bonheur. Les deux amants «"étant vos et s'étant confié mutuellemenl les seeretssentimentsde leur àme,lajeunefille sortît enceinte des bras d'Efquen-Pisan. Quelques mois après, celui-ci demanda à l'Inga la per^ missiofi de retourner dans sa vallée. L'avant obtenue, il emmena avec lui Chestan-Xecfiiin ; mais , pendant le voyage , celle-ci mit au jour un fils qui fut nommé, d'après le Heu où il avait été conçu, Cuzco-Chumbi,

Nous aurons plus tard occasion d'en parler.

Depuis le départ du messager, la jeune Guricuillor attendait avec impatience l'arrivée de son amant. Les jours lui paraissaient des siè-* clés ; quelquefois elle se plaignait de la cruauté de son père Guascar, et l'accusait d'avoir fait périr son Quilaco ; puis, revenant de ses soupçons, elle se plaigni^it de la lenteur du messager. Le jour fixé se passa sans qu'elle vit arriver^celui qu'elle chérissait. Le lendemain, elle fut la première qui alla saluer l'aurore^ et quand le soleil commença à dorer les som-^ mets élevés du Carmenga , elle lui adressa sa prière accoutumée, mais accompagnée cette fois d'une demande qu'elle n'avait jamais adressée, et qui était qu'il voulut bientôt se cacher et se dérober aux hommes , afin que son amant fût honteux d'être en retard de plusieurs jours. Si elle apercevait un laboureur

avec ses taclas (i) sur l'épaule, elle croyait

(i) Tacla , espèce de charrue grossière usitée chez les Péri|- ▼iens. (Voy. Holguin, F'ocabulario quichua,)

aussitôt que c'étaient les chuquis ou lances dont Quilaco se faisait précéder. Enfin ^ au milieu de cette affreuse anxiété , elle aperçut sur la colline une troupe d'étrangers qui prirent la grande route qui mène à Xaxaguana ; désespérée de se voir encore une fois trompée dans son attente ^ elle allait se livrer aux larmes^ quand son amant sortit d'un champ de mais, qui se trouvait près de là , et vint se précipiter à ses pieds. Elle appela à grands cris sa tante Corvaticl la, qui se hâta d'arriver. Quilaco leur raconta tout ce qui s'était passé à Guzco, et demanda à la princesse de vouloir bien lui accorder la main de sa nièce. Corvaticlla, sans repousser cette demande , voulait que l'on attendit des temps plus tranquilles. Mais Quilaco lui répondit : (( Les circonstances sont plus favorables que » vous ne le pensez; quelles que soient les » chances de la guerre, Atahualpa restera au » moins souverain de la province de Quito ,

» et récompensera mes services et ceux de 15. 16

Nous aurons plus tard occas' jendant

Depuis le départ du mes'^ mps je ne

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de son père Gu-'* main de sa nièce , et

périr son Qui* lout joyeux le chemin de Gons, elle

sagei*. V^s cette perplexité d'espérances et arri* ^^^, de soupçons et de jalousies, que c'' '^ ig laisserons pour suivre Quilaco dans foyàge à Tumi-Bamba où il trouva M^ualpa qui l'attendait avec impatience. .1 /ni dépeignit en peu de mots la conduite de guascar, et lui transmit l'ordre d'aller comparaître devant lui à Guzco. Il lui raconta le peu de cas qu'il avait fait de ses présents , et comment il avait fait périr quatre de ses compagnons. Atahualpa, très-affligé de cette nouvelle, chercha cependant autant que possible à cacher son chagrin.

Urco-Colla , cacique et gouverneur des Ca-

HlSTOlhE DU PÉROU. 243

dit de lie point s'attrister , et que

t le fils de Guayna-Capac , aussi

^r-Inga, il l'engageait à faire

"> \ prendre les armes contre

promettant de venir à son aide

«e de ses vassaux et de ses amis.

^hualpa ne répondit à ses offres que par le

silence^ et^ cachant sa douleur^ il ordonna de

se préparer aux fêtes et aux réjouissances qui

devaient avoir lieu le Jour suivant.

Tandis que le peuple se réjouissait sur la place de Tumi-Bamba^ et qu'Âtahualpa était dans sa tente à se faire raconter, par Quilaco- Yupangui, le détail de son voyage, les paroles deson frère, et les plaintes que lui envoyaient sa mère et sa sœur, on entendit un bruit confus qui partait de collines peu éloignées; au bout de quelques instants on aperçut une troupe d'Indiens qui remplissaient Tair de leurs cris, et qui conduisaient deux hommes d'une figure si étrange que tout le monde ne se lassaient pas de les admirer. C'étaient

Rodrigo Sanchez et Juan Martin ^ qu'Almagro et Pizarro avaient débarqués non loin de Tumbéz lorsqu'ils retournèrent à Panama. Gomme ils étaient les premiers hommes que les Péruviens voyaient avec de la barbe et des habits, ayant un corps plein de force et de vigueur, ils ne pouvaient revenir de leur étonnement.

Âtahualpa fut frappé à leur vue de surprise et d'épouvante , non qu'il fut efiFrayé de leur vue , mais parce que cela lui faisait craindre pour la suite une invasion , de la part de ceux qui les avaient amenés dans le pays.

La faim et la soif avaient sans doute livré ces deux hommes entre les mains de leurs ennemis, et, pour éclaircir l'afiFaire, l'Inga ordonna à ceux qui les avaient amenés de raconter comment et où ils les avaient trouvés, et s'il y avait encore dans cet endroit-là des gens de la même espèce. On lui fît une relation grossière de l'arrivée des deux vaisseaux sur la cote, du débarquementde quelques hommes, des dégâts qu'ils avaient commis , des armes

qu'ils portaient ^ et enfin de leurs manières de naviguer; et les Indiens s'excusaient de n'être pas venus plusieurs mois plus tôt, parce qu'ils ne savaient pas auquel des deux frères ils devaient envoyer leur ambassade et amener ces deux étrangers. L'Inga, après de profondes réflexions, qui le tinrent absorbé pendant une heure entière , ordonna qu'on fit reposer ces Espagnols , et que dans quatre jours on les conduisit à Quito. Mais quand ils furent arrivés dans la vallée de Pomas, à deux lieues de la ville, ils furent sacrifiés à Ticci-Viracocha-Pachacamac , dans un temple qui se trouvait dans cette vallée.

Les fêtes étant terminées à Tumi-Bamba , Atahualpa se décida à partir pour Quito , avec les insignes et le titre d'Inga. Il prit alors les habits de son père , et monta dans la litière que Von considérait alors comme des reliques ; mais au même instant Urco-Gol la, cacique des Ganarès , qui avait été le premier à le conseiller, fut aussi le premier à le trahir. Il en-

voya sur-le-champ un message à Guascar* Inga, pour l'informer de ce que son frère venait de faire.

Âtahualpa s'achemina en grande pompe vers Quito , où il fut reçu avec enthousiasme. Quand on eut appris son courageux dessein ^ il fut d'une voix unanime proclamé empereur.

Quand Guascar-Inga sut ce qui se passait à Quito 9 il fut hors de lui ; pendant plusieurs jours personne n'osait lui adresser la parole , et le premier éclat de sa colère fut Tordre de tuer tous les chefs qui étaient venus de Quito pour accompagner le corps de son père. S'il n'avait pas craint l'indignation populaire y qui lui aurait été fatale dans de telles circonstances, il aurait assassiné sa mère et sa femme; il se contenta de les accabler d'insultes et de mauvais traitements; puis ayant assemblé son conseil , il exposa la conduite de son frère et demanda ce qu'il convenait de faire. On lui conseilla d'envover

des messagers avec des paroles de paix , afin d'essayer de le gagner par des propositions pacifiques , et de tâcher de se saisir de sa pei^^ sonne y sans en venir à une guerre ouverte.

Mais Guascar-Inga était trop irrité pour se contenter de si faibles raovens , et résolut d'envoyer sur-le-champ une armée contre son frère , pour éteindre cet incendie avant qu'il eût le temps de tout embraser. II nomma donc pour son général le vaillant Atoc. I) lui donna une nombreuse armée avec faculté de choisir parmi les Paltas , les Gaiiarès , les Guayacunos et autres peuplades environnantes , le nombre de gens qui lui serait nécessaire pour détruire la puissance naissante de son frère. Atoc arriva à Tumi-Bamba avec son armée et annonça la guerre qu'il allait commencer contre Atahualpa. Celui-ci ne s'endormait pas à Quito, et ses amis de Cuzco l'avertissaient le plus souvent possible de toutes les mesures que prenait Guascar. On lui apprit quec'étaitlJrco-Colla qui avait irrité son

frère contre lui , et qui lui avait envoyé souvent des chasquis pour lui raconter tout ce qu'il faisait et pensait.

On appelle chasqui , au Pérou , certains Indiens placés sur les grandes routes par les villages les plus voisins et distants l'un de l'autre de trois portées d'arbalètes, plus ou moins, suivant la conformation du terrain.

Les Caciques étaient obligés de les entretenir et de les renouveler à chaque lune , sous des peines très-rigoureuses. Il y en avait toujours deux dans une cabane qui devaient alternativement se tenir debout prêts à partir en tout temps. La nouvelle ou l'ordre que l'on avait envové se transmettait ainsi de bouche en bouche ; le chasqui qui l'avait reçu s'approchait assez près de son voisin pour qu'il put entendre sa voix ; celui ci ne perdait pas une syllabe du message, et partait aussitôt à toutes Jambes pour l'annoncer au suivant; ce troisième faisait de même pour lequatrième, et ainsi de suite. Une nouvelle ou tout autre

Histoire du péuou. 249

message, etjusqu'à des présents, parcouraient, pai' ce moyen , deux ou trois cents lieues dans quelques heures. Ces espèces de postes avaient été établies par Topa-Inga Yupangui , et encore aujourd'hui les Espagnols emploient ce moyen dans les occasions importantes.

On sut donc en très-peu de temps à Guzco , par le moyen des chasquis , ce qui se passait à Quito, quoiqu'il y ait trois cents lieues entre ces deux villes. Lorsque Âtahualpa apprit l'arrivée d'Atocà Tumi-Bamba, il fit dire à ses amis et alliés de venir se joindre à lui à Quito. Ceux-ci étant accourus , Flnga , au milieu de cette assemblée , composée des Mitimaès et autres peuples qui avaient rais sur le trône son père et son aïeul , et entouré de ses conseillers et amis Chalcochiraa, Quiz- Quiz et Ruminavi ( i ) , tous hommes de grand courage et expérimentés dans l'art de la guerre , leur adressa la parole en ces termes :

(i) Quelques auteurs écrivent ChaHcochima et Ruminahui » ce dernier nom veut dire visage de pierre.

248 BÀLBOÀ. .

frère contre lui^ et qui lui avr desquels

vent des chasquis pour \r e militaire,

qu'il faisait et pensait. .es de la sen-

On appelle chasq^ able que mon

Indiens placés w .,re ma vie et mon

villages les pj- ^vez que les dards qui doi- Tautre de t ^^ ma poitrine pour en arracher moins, ''•'•\^ sont déjà à Tumi-Bamba , et que I^^ C' ^^ luains d'Atoc est le chuqui ou lance ^' ' - jqU porter ma tête pour exciter la risée \ M moquerie des habitants de l'ingrate Qatco. Ce n'est pas cette pensée qui m'ef- ^ fraie , mais l'idée que tant de vaillants H guerriers doivent être entraînés dans ma » chiite^ puisque mon frère inhumain veut » répandre injustement le peu de sang qu'il » vous a laissé dans les veines , après les » guerres si terribles que vous avez eues à » soutenir^ et cela pour conserver un empire » dont il s'est emparé si injustement. Il ne » cherchera en vous d'autres délits que ceux »> d'être restés dévoués et fidèles à mon père,

^voir servi à raoi de bons et loyaux

s. Plût à l'auteur de toutes cho-

^leil qui nous donna le jour

'^t ma tête pussent suffire

. naine que mon frère a conçue

^ vous tous! j'irais alors joyeusement

» m'ofiFrir en sacrifice pour vous; mais sa

» cruauté est si grande et son indignation est

» si implacable qu'il se trouvera peu satis-

» fait d'ôter la vie aux hommes; il lui faudra

» encore plonger la main dans le sein des

» mères pour en arracher les fruits de leurs

M amours et les détruire avec elles. Je n'ai ,

» pour vous prouver ce que j'avance, qu'à

» vous rappeler la mort injuste qu'il a don-

w née , près de Lima-Tambo , aux exécuteurs

» testamentaires de mon père , tous ses pa-

» rents, les miens ^ mêmes les vôtres. Et con-

I) templez les passions humaines qui lui font

» tuer surtout ceux qui le servent le mieux;

» <iemandez à votre parent et au mien , à

» Quilaco-Yupangui , qui est ici présent ,

quelles sont les intentions de mon frère contre vous. Il nous reste maintenant^ mes frères bien aimés , à prouver par des actes la vérité de nos paroles : je ne m'élève pas contre mon frère, le Créateur m'est témoin que je ne ments pas, et que ce n'est pas ma propre vie mais la vôtre que je veux défendre. Que celui qui voudra offenser le plus petit de vous doit d'abord me passer sur le corps pour y arriver. Si vous le préférez, je suis prêt à me livrer à Atoc, exécuteur de la colère de Guascar; je le ferai ) sans hésiter , car ma vie sera bénie si elle > peut valoir assez pour en sauver autant.

Réfléchissez , et que votre réponse résume tous vos sentiments. Donnez-la-moi demain dans ce lieu-ci, afin que je puisse me préparer à aller mourir pour vous ou à ) vous défendre tous , comme je m'y suis engagé. » A ce discours , les assistants ne purent retenir leurs larmes. Atahualpa cessa de parler plus tôt qu'il ne l'aurait voulu,

mais sa voix fut étouffée par les larmes. On se sépara en convoquant, pour le jour suivant, tous les habitants des provinces voisines de Quito.

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