‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 4)Chapitre 21 sur 29 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

La province de Quito se déclare pour Atahualpa. — Commencement des guerres entre les deux frères.

Quand Âtoc partit de Cuzco, il eut soin de prendre avec lui la statue du Soleil qu'il avait fait sortir du temple , espérant que sa présence déciderait Atahualpa à se soumettre^ et qu'il se déclarerait prisonnier. En arrivant à Tumi- Bamba^ il la plaça dans le temple de Mullo-

cancha et ordonna aux Ganarés de venir prêter , devant elle , serment de fidélité à Guascar-Inga son seigneur , comme si ce serment eût été une sure garantie contre l'esprit de révolte dont ils étaient toujours animés.

Quand cette cérémonie fut terminée, il s'établit dans la ville après avoir obligé les habitants À livrer toutes leurs armes.

Âtahualpa, averti de ce qui se passait, réunit le lendemain , au lever de l'aurore , tout le peuple sur la place publique de Quito, et lui demanda ce qu'il avait résolu. Alors Ghalcochima , prenant la parole au nom de tous, lui dit : « Plût au ciel, vaillant Inga, » que nous pussions, à l'instant même, au » prix de notre vie , venger l'ofiFense que l'on » te fait! Mais en attendant l'occasion de mon- » trer par des faits la vérité de nos paroles, » rassure-toi et compte sur notre fidélité.

» Tant que le sang coulera dans nos veines, » nos bras se lèveront pour ta défense. Ceux >) qui t'environnent aujourd'hui sont ceux

w qui, sous ton invincible père, ont fait la

» conquête du monde , et seraient parvenus ,

» si Ton n'eût arrêté le cours de leurs victoires,

» Jusqu'aux lieux où se cache le soleil. Ce sont

» eux qui ont soumis les Gochisquis , les Ga-

» ranguis et les Pachès. Ils balayeront comme

o) la poussière le rebut des nations qui vient

» l'attaquer. Pacha-Mama ( la Terre )• nous

» saura gré de lui nettoyer le visage ef de la

» débarrasser des misérables qui la foulent.

» Si Guascar-Inga a assouvi sa fureur sur de

» pauvres vieillards dont la force était épuisée

» par le sang qu'ils avaient versé au service

» de son père , ils ont laissé des fils et de§

» amis qui sauront les venger. Nous n'avons

» jamais connu la crainte, et nous ne nous

» laisserons pas effrayer par les paroles d'un

» homme qui n'a jamais su que distribuer du

» coton et de la laine à ses concubines , pour

>» qu'elles en fassent les vêtements soyeux qui

» conviennent à l'indolence. Laisse-nous , il-

>) lustre prince, le soin de ta défense, et je 15. 17

» te jure, par le ventre de Mama-Oello, et

» par la tête de Mango-Gapac^ nos ancêtres ,

» par le soleil qui nous éclaira ^ je te jure,

» dis-je , au nom de tou$ ceux qui sont ici ^

» de te faire proclamer empereur à Guzco, au

» bruit des applaudissements de la nation. »

Puis s'adressant aux Quitos rassemblés sur la«

place : « Vous venez d'entendre, mes frères,

» ce que j'ai dit, au nom de tous, à notre

M seigneur Inga. J'espère que votre vaillance

» m'aidera à tenir ma promesse. Alors vous

» triompherez avec votre prince légitime.

» Gardez -vous d'écouter les conseils de la

» peur , et n'oubliez pas que les bourreaux de

» Guascar aiguisent déjà leurs couteaux pour

» assouvir la vengeance du tyran qui vous a

» déjà condamnés ; c'est pour défendre votre

» patrie et vos familles , c'est pour sauver

» votre propre vie que vous entreprenez

» cette guerre. Rappelez -vous que la mort

» atteint plus facilement le lâche qui cherche

» à l'éviter par la fuite que le vaillant

» guerrier qui la repousse en combattant. »

A peine Ghalcochima avait-il achevé ces pa^ rôles que toute cette multitude remplit l'air de cins confus. Des milliers de bras s'élevèrent vers le soleil pour lui jurer de vaincre ou de mourir. A leurs acclamations se mêla le bruit des instruments militaires. Tous les guerriers se formèrent en ajrllos ou compagnies ^ qui ^ après avoir choisi leurs chefs, se rangèrent en ordre de bataille et saluèrent le nouvel empereur.

Le lendemain , Atahualpa envoya un messager à Atoc pour lui demander quelles étaient ses intentions, l'assurant que, s'il entreprenait quelque expédition par ordre de son frère, il était prêt à marcher à son secours à la tête de toutes ses forces. Atoc lui fit répondre que c'était vers Quito qu'il se dirigeait, et que Guascar l'y envoyait avec l'ordre de saisir et de mettre à mort le rebelle qui avait osé se faire proclamer Inga sans la permission des prêtres et du sénat; mais que si Atahualpa

venait volontairement se rendre à lui, peutêtre obtiendrait-il grâce de la vie. Les messagers qui apportèrent cette réponse à Atahualpa lui apprirent en même temps qu'Atoc avait quitté Tumi-Bamba pour marcher contre lui.

Chalcochima et Quizquiz , que le roi de Quito avait mis à la tête de son armée , réunirent aussitôt leurs guerriers pour marcher contre ceux du roi de Guzco. Ils traversèrent la plaine de Chillopayo pour disputer à l'ennemi le passage du pont de la rivière d'Ambato. Y étant arrivés les premiers, ils le traversèrent et campèrent dans les champs de Mocha. Bientôt ils y furent attaqués par Atoc, et ce fut le premier combat de la guerre désastreuse qui dura si longtemps entre les deux frères. Les Quitos obtinrent d'abord quelques avantages , mais les Péruviens s'étant ralliés, les chargèrent avec tant de vigueur qu'ils furent forcés de prendre la fuite en laissant sur la place un grand nombre de

leurs meilleurs guerriers. Âtahualpa , qui était resté à Quito , se préparait à leur envoyer des renforts , quand il apprit par les fuyards la nouvelle de la défaite de Mocha. Dissimu-^ lant sa douleur ^ il rassemble avec une in-^ croyable activité une nouvelle armée à Ana- Quito y et y se* mettant à la tête de son avantgarde^ à pied et armé d'une demi-pique ^ comme un simple officier , il traverse la ville de Quito et marché sans prendre aucun repos au secours des siens.

Il les rencontra entre Mullahalo et Lactacunga^ etf les apostrophant de paroles injurieuses , il les contraignit de reprendre leur rang et de retourner au combat.

Il reçut dans cet endroit un message de ses généraux qui lui annonçaient qu'Âtoc^ orgueilleux de sa victoire y se portait en avant, et que Chalcochima rassemblait le plus de monde qu'il pouvait pour l'arrêter dans le défilé de Mulli-Âmbato. Âtahualpa lui envoya l'ordre de ne pas s'avancer au delà^

ièi bàLbôa^

mais d'attendre Atoc au passage de la rivière pour le lui disputer*

A peine Chaloochima avait^il pris position que l'on entendit le bruit des instruments guerriers dé Tarmëe victorieuse qui s'approehait* Les deux armées , dont Tune était fière de sa victoire et l'autre voulait venger sa défaite , s'attaquèrent avec un acharnement incroyable. Le combat avait commencé au point du jour^ et ce ne fut que vers la nuit que les troupes d'Atoc comineticérent à faiblir ; les Quitos s'en apercevant redoublèrent leurs efforts et mirent l'ennemi en déroute. Atoc , Uroo^ Colla y cacique des Gaftarès ^ et beaucoup d'autres chefs furent faits prisonniers et conduits devant Atahualpa qui les envoya à Quito. Après s'être emparé des bagages de l'ennemi et lui avoir envoyé tout le butin qu'il avait fait, il rentra lui-même en triom-^ phe dans sa capitale. Après avoir torturé Atoc pour lui faire avouer tout ce qui se passait à

Guzco^ il le fit tuer à coups de flèches, ainsi qu'Urco-Colla.

Quand Guascar reçut la nouvelle de cette défaite , il cacha sa douleur et répondit en souriant au messager qui la lui apporta: « Que » mon frère se réjouisse des triomphes qu41 a w remrportés sur sa propre nation, il en recevra » bientôt le châtiment. »

Guascar fit partir aussitôt son frère Guanca - Auqui à la tête d'une nouvelle armée, et, pour l'encourager, il lui donna une litière pour faire sa route, ce qui était le plus insigne honneur qu'il put lui accorder. Guanca-Mayta , Yaguapanti et d'autres chefs qu'il est inutile de nommer recurent l'ordre de l'accompagner.

En arrivant à Tumi-Bamba , Guancar-Auqui reçut de son frère Atahualpa un ambassadeur chargé de lui exprimer combien il regrettait d'avoir été forcé de prendre les armes, et combien il désirait la paix. Cet ambassadeur parla avec tant de chaleur qu'il toucha le cœur

de Guanca-Auqui ; on dit même qu'il versa des larmes sur le triste sort de son frère.

Cette conduite excita les soupçons^ et le bruit se répandit que Guanca-Auqui se disposait à se liguer avec Atahualpa pour détrôner Guascar. Guanca-Auqui, pour le faire cesser, se décida à commencer la guerre^ Atahualpa, qui avait déjà conquis tout le pays entre Quito et Tumi-Bamba , se présenta devant cette ville à la tête d'une brillante armée. Guanca-Auqui envoya dix compagnies pour s'emparer du seul pont sur lequel on pouvait traverser la rivière qui arrose cette vallée; mais quand elles y arrivèrent , les Quitos s'en étaient rendus maîtres; les Péruviens ayant voulu le reprendre, le combat s'engagea et devint bientôt une bataille générale entre les deux armées; interrompue par la nuit elle recommença le jour suivant. Vers le soir, la victoire se déclara pour les Péruviens. Atahualpa, Ghalcochima, Quizquiz et tous ceux qui échappèrent au carkiage, se retirèrent sur une montagne nom-

mëe Mulloturo; les Péruviens les y suivirent^ et attendirent le Jour suivant dans l'espérance de les détruire Jusqu'au dernier ; mais leâ ayant attaqués en désordre, ceux qui se trou^ vaient sur la montagne, profitant de l'avan^ tage de leur position et formant un corps compacte, les attaquèrent par l'endroit le plus faible et se frayèrent un passage ; chargeant ensuite les Péruviens qui se trouvaient dans la plaine, ils en tuèrent un grand nombre sans que Guanca-Âuqui ou ses capitaines pussent parvenir à les rallier.

. Les Péruviens furent obligés de rentrer dans Tumi-Bamba. Ghalcochima et Quizquiz renoncèrent à les poursuivre, et rappelèrent leurs guerriers pour les laisser jouir d'un repos qui leur était si nécessaire.

Guanca-Auqui, après avoir renforcé son armée,» se décida à tenter une nouvelle attaque qui ne fut pas plus heureuse que la première. Les Quitos le poursuivirent jusque dans Tumi-Bamba et le forcèrent à abandonner cette

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