CHAPITRE XIX
Chagrin de Guascar en apiurenant la mort de Guanca-Auqui. — 11 ordonne des prières publiques. — Guerre contre les Pacamoros. — NouTelle expédition contre Atahualpa.
La nouvelle de la défaite de Guanca-Auqui augmenta dans l'àme de Guascar les soupçons qu'il avait déjà conçus contre lui; mais comme il n'était pas tout à fait convaincu qu'il se fût ligué avec Atahualpa pour lui enlever l'empire, il résolut de dissimuler encore pendant quelque temps.
Guascar fit célébrer à Cuzco les cérémonies noinraées Itu, dans l'espérance d'attendrir les Guacas sur le sort de ses armées vaincues. Cet Itu consistait en un jeûne pendant lequel il était défendu de rien manger qui fut assaisonné avec du sel ou du piment , et d'approcher d'aucune femme. La population se rassemblait sur une place où il ne devait se trouver aucun animal^ ni personne qui ne fût natif de Cuzco. Les assistants se revêtaient d'habits analogues à cette triste cérémonie, se couvraient la tète et marchaient en procession à une grande distance les uns des autres et sans se parler pendant vingt-quatre heures ; on dansait au son lugubre des tambours détendus , et l'on restait ensuite à boire et à s*enivrer pendant le même espace de temps. Cette cérémonie n'avait lieu que dans les cas d'extrême détresse.
Quand Âtahualpa eut laissé reposer ses troupes pendant quelque temps, voyant que Guanca-Auqui restait immobile à Cusi-Bamba,
et n'apprenant pas de ses amis de Cuzco qu'on préparât une nouvelle expédition contre lui , il craignit que ses soldats ne s'amollissent dans le repos , et résolut de faire une expédition contre la province des Quixos (i) qui est située à l'est de la ville de Quito, de l'autre càté de la grande Gordillière. Ses généraux soumirent Maspa , Tosta , Gozanga , Coca et leurs environs , et revinrent à Quito fatigués d'avoir vaincu des pays si pauvres et conquis des provinces qui offrent si peu de ressources. Us firent l'année suivante la conquête des Yumbos, qui ne fut pas plus avantageuse , et revinrent ensuite à Quito pour cultiver les terres qui étaient restées en friche depuis le commencement de la guerre.
Guanca-Auqui apprenant les conquêtes de
(i) La province de Quixos est située à Torient de Quito. GoDzalo Diaz de Pineda fut le premier Espagnol qui y pénétra en i536. On y fonda les villes de Baeza, Archidona et Avila. Mais il y a longtemps qu elles ont été détruites par les Indiens révoltés. Le comte de Lemos a publié, en 1G08, à Madrid , une description de cette province; c'est un livre de la plus grande rareté.
son frère, résolut de suivre son exemple, et s'avança à la tête de son armée dans la province de Pacamoros ( i ) . Ces vallées , situées à l'est du Gusi-Bamba, sont arrosées par le fleuve Maragnon. Mais il fut loin d'être aussi hfBureux dans cette expédition que l'avait été spn frère. Les Pacamoros de la vallée de Callanga opposèrent une si vigoureuse résistance au général Urco-Guanca , qu'ils lui tuèrent plus de dix mille soldats et le forcèrent à se réfugier à Gusi-Bamba. Les Pacamoros les y poursuivirent, mais ils furent repoussés et perdirent beaucoup de monde en remontant la Gordillièrepour retourner chez eux.
Guanca-Auqui, irrité de ce mauvais succès^, résolut d'aller en personne châtier les Pacamoros; il donna le commandement d'une grande partie de son armée à un vaillant In-
(i) La province de Pacamoros, que l'on nomme aussi Brar camorof , est au midi de celle des Mozos. Elle est habitée par les Xibaros, Indiens féroces qi^i ont détruit successiremeo^ tous les établissements que les Espagnols avalent fondas.
dien nommé Pingo-Ximi, et lui ordonna de se rendre à Guanca-Bamba. II devait ensuite de là traverser les montagnes couvertes de neige et se frayer un chemin sur la gauche , en attaquant de ce côté les habitants des vallées de Callanga, de Tangaroca et de Morocara, tandis que Guanca-Âuqui les attaquerait de l'autre coté en suivant la route qu'Urco-Guanca avait suivie la première fois.
Pingo-Ximi exécuta lesordres qu'il avait reçus. Il traversa la grande Cordillière et arriva dans une vallée nommée Pallanda. Après avoir remporté quelques avantages sur les habitants , il attaqua les Pacamoros , les battit et construisit , avec des branches et des herbes sèches, sur la montagne de Cumayoro , une forteresse qui fut mommée Moronoma. A peine était-elle terminée qu'il y fut assiégé par une quantité innombrable de barbares venus de toutes les vallées environnantes. Murunduro, cacique de Guarabuco, qu'ils avaient
choisi pour leur général , vint mettre le siège 15 18
devant la forteresse que les Péruyien^ avaient construite.
Pingo-Ximi commença cependant à ^'inquié* ter de ne pas voir arriver Guanca-Auqui, Celuici avait été arrêté par l'abondance des pluies. Quand les Pacamoros eurent appris la nouvelle de son approche^ ils résolurent de se pattager en deux corps , dont l'un continuerait le siège de Moronoraa et l'autre marcherait contre lui pour empêcher sa Jonction ^vec Pingo-Ximi.
Çelleci alla camper sur les hauteurs de Guambuco, où Guanca-Auqui devait donc nécessairement passer. Les Péruviens, croyant les Pacamoros occupés à se défendre cpntre Pingo- Ximi, gravissaient les montagnes sans défiance aucune; mais au coucher du soleil, i|s furent attaqués par des ennemis qui se reposaient depuis le matin» au moment où ils avaient épuisé toutes leurs forces à gravir les montagnes escarpées. La lune éclaira le combat qui dura toute la nuit; pendant ce temps ceux qui étaient restés devant la forteresse de Mo-
ronoma l'emportèrent d'assaut , car Mui^undurQ, leur général , leur avait ordonné de l'attaquer aussitôt qu'ils auraient appris qu'il livrait bataille aux Péruviens. Presque tous 1^ assiégea furent tués; le peu qui échappèrent durent la vie aux Pallandas leurs alliés. Ceux qui combattaient les Péruviens ayant appris c^tte nouvelle, elle redoubla leur ardem:*; ils les mirent dans un^ déroute corn-plète, et q'iest à peine si Guanca-Auqui parvint à s'éphapper suivi de quelques-uns des siens. h^ Pacamoros affirment, mais à tort, qu'il fut tué par Canaché, cacique des Quichiparras. Guanca-Auqui fut bien heureux de se roti'ouva:' à Gusi-Bamba; mais son malheur fut bientôt suivi d'un autre plus grand. A peine était-il guéri de ses blessures , que son frère Guascar-Inga le frappa au cœur d'une manière plus pénétrante encore. Celui-ci , qui n'entendait rien à l'art de la guerre, attribua au manque de courage de Guanca-Auqui le mauvais succès de ses expéditions. Non
276 B\LBOA.
seulement il lui en fit les plus sanglants reproches^ mais il lui envoya , ainsi qu'à Guépanti, Guanca-May ta et aux autres chefs , des vêtements de femme , des chumbis et des miroirs dont se servent les femmes. Il leur ordonna positivement de s'en revêtir et de faire dans ce costume leur entrée à Guzco.
Guanca-Auqui et les autres chefs furent profondément blessés de ce présent. Le premier surtout en était tellement affligé qu'il pensait à se donner la mort. Voulant se laver de la trahison dont on le soupçonnait^ il rassembla ses troupes, et quittant Gusi-Bamba sous prétexte d'aller tirer vengeance des Pacamoros, il alla attaquer les troupes qu'Atahualpa avait réunies sur la frontière. Il en fit un grand carnage avant que les Quitos eussent le temps de venir à leur secours et retourna ensuite à Gusi-Bamba.
Atahualpa ne put pardonner à son frère de l'avoir ainsi attaqué à l'improviste au milieu d'une trêve qui durait depuis si longtemps; il
lui fit dire que sans doute il avait mis pour cette expédition les habillements de femme que Guascar lui avait envoyés , mais que lui, il lui ferait la guerre comme un homme, et qu'il eut à se préparer.
Atsihualpa mit de nouveau à la tête de son armée Quizquiz , Ghalcochima et Ruminavi.
Quilaco-Yupangui reçut le commandement d'un corps de réserve destiné à venir au secours de la partie de l'armée qui souffrirait le plus des eflforts de l'ennemi. Toma-Rimay, Ucumari, Auqui-Topa et Tito-Atauchi furent chargés du commandement de ses gardes. Mais retournons à ces Espagnols qui vont bientôt arriver de Panama pour lui enlever le fruit de ses victoires.
Nous avons déjà dit au chapitre XV que Fr. Pizarroet Diego d'Almagro étaient retournés à Panama très-satisfaits de leur découverte. Le premier avait passé en Espagne et avait obtenu de l'empereur Charles V, de glorieuse mémoire, le titre d'Adelantado et de capitaine
278 BALBÔA.
général du Pérou. II engagea beaucoup d'hottim^ de eœul* à prendre part à oette expédition et à partager sa fortune. Parmi eux de trouyaiènt ses quatre frères^ quoiqfu'il eût itiiéux valu peut-être qu'ils restassent en Espagne.
En arrivant à Panama^ il trouva qilè l'un de ses compi^nônB était mort et que Tautre était très -mécontent de ce que la cour n'eût rien fkit pour lui ; il avait cependant préparé tx>ut ce qui était nécessaire pour l'expédition.
L'expédition se composait de deux vaisseaux armés à Panama et montés par cent cinquante hommes qu'avait attirés le bruit des richesses du Pérou, et d'un troisième qui était arrivé du Nicaragua. Il avait à bord Hernando de Soto y gentilhomme de Tolède , Sébastien de Belalcazar (i), Juan Fernandez, plusieurs autres capitaines et quantité de vivres et de provisions.
( I ) Sebastien de Belalcazar joua defmîs uu grand rôle dans cette expédition. Ce fut lui qui fit la conquête de la province de Popayan.
Les Espagnols y débarquèrent à l'embout chure de la rmére de Coaque ; de là ils ga*' gnèrent^ par terre^ une rallëe de la province des Fâches^ où ils fôndèrentl^uerto^Viejo> pré* mier établissement des Espagnols au Pérou.
Pendant ce temps Atahualpa avait réuni à Quito l'armée la plus cdnsidarable que l'on eiit encore vue dans ce pays. Il en donna le commandement à Quizquiz , et lui ordonna d'étendre les bornes de son empire jusqu'à la rivière de Yanamayo, à deux journées au delà de Caxamarca. Il alla la passer en revue dans la plaine de Ghillogallo, et revint ensuite à Quito.
Quiiquiz arriva près de CusiBamba, où l'on était averti de son approche; mais Guanca* Auqui n'avait pu réparer les pertes que son armée avait éprouvées dans son expédition contre les Pacamoros. Forcés d'entrer en campagne avec une armée encore en désordre, les Quitos remportèrent sur lui une victoire facile et l'obligèrent à prendre la fuite. Les peu-
plades des environs se voyant livrées à la vengeance d' Atahualpa , se réfugièrent à Guanca-Bamba en emportant leurs idoles. Guanca- Auqui trouva y en arrivant à Gaxamarca^ dix mille Chachapoyas que Guascar envoyait à son secours. Ce renfort servit de noyau à une nouvelle armée qu'il réunit en appelant à lui les guerriers de toutes les provinces qu'il traversa, et avec laquelle il essaya encore une fois d'arrêter les vainqueurs. Il se fortifia dans Gaxamarca et envoya les Canarès et quelques autres nations à la rencontre de Quiz-^ quiz, qui s'était déjà avancé au delà de Cusi-^ Bamba. Ils le rencontrèrent à Gochaguaylla , entre Guanca-Bamba et la province des Guambos : le combat commença le lendemain matin. Quizquiz, en habile général, ordonna à ses soldats de diriger tous leurs ejSbrts contre les Chachapoyas, qui formaient la principale force de l'armée ennemie. Les Quitos les attaquèrent avec tant de fureur, qu'ils en tuèrent huit mille, les deux mille qui survécu-
rent se réfugièrent dans leur pays^ en passant par Cuterbo; ils descendirent par Cocota et Gacata^ traversèrent le grand fleuve Gallumba et la province des Ghillaos : chacun regagna ensuite son village.
Quizquiz, vainqueur des Ghachapoyas, dispersa aisément le reste de l'armée péruvienne, et fit un grand nombre de prisonniers qui , gagnés par des promesses et des présents, s'enrôlèrent, pour la plupart, au nombre de ses soldats.
Guanca-Auqui , désespéré de cette nouvelle défaite, n'eut d'autre parti à prendre que de retourner à Guzco. Mais en arrivant à Bombon il y trouva une nouvelle armée si belle et si brillante qu'il ne douta plus de la victoire qu'il devait remporter sur Quizquiz. Gelui-ci s'avançait à marches forcées. A peine Guanca- Auqui avait-il pris quelques jours de repos à Bombon qu'il entendit le son des trompettes ennemies; il rangea son armée en bataille sur les rives du fleuve Bombon , et aperçut bien-
tôt l'artnée de Quizquiz qui, sachant que cha* que pardon qu'il acix)rdait lui gagnait un soldat y avait des troupes encore pliis nom-* breuses qu'au moment où il était parti de Quito. Il remporta une nouvelle victoire et força le passage.
Quizquiz était aussi sévère que généreux; quand les caciques des provinces qu'il traversait ne venaient pas le trouver à la tête de leurs soldats pour se mettre au service d' Ata^ hualpa, il les faisait massacrer avec toute leur famille; c'est. par ce moyen qu'il avait réuni la nombreuse armée qu'il traînait à sa suite, et avec laquelle il remporta tant de victoires.