CHAPITRE XXII
Alâhualpa appuond en même temps U défaite de son frère et le débarquement des Espagnols. — 11 est fait prisonnier à Gaxamarca. —Mort de Guascar-tnga.
Atahualpa^ qui attendait avec l'impatience la plus vive des nouvelles de son armée, apprit avec la joie la plus vive que son frère était prisonnier , qu'il était maître de Tempire , et que sa statue avait été adorée à Cuzco j il fît célébrer , en l'honneur de cette victoire, des fêtes splendidesà Tumi-Bamba, et y convia
toutes les tribus qui habitent entre Guzco et Gusi-Bamba , c'est-à-dire sur une étendue d'environ quatre-vingts lieues.
Atahualpa prit lui-même place au banquet, se montrant généreux avec les pauvres, familier avec les riches, indulgent avec les coupables , reconnaissant envers ses serviteurs, et terrible envers les traîtres.
Mais sa joie ne fut pas de longue durée , car il apprit, par une rumeur qui se transmit rapidement de bouche en bouche, que des étrangers, semblables à ceux qui avaient paru sur cette côte huit ans auparavant, avaient débarqué en grand nombre dans la province des Pachès : on racontait qu'ils étaient montés sur de grands moutons , qui surpassaient les guanacos à la course ; qu'ils avaient des pucuiias ou sarbacanes, au moyen desquelles ils lançaient du feu avec un bruit plus efiravant que le tonnerre , et portaient des macanas si tranchantes qu'elles pouvaient couper un homme en deux. Gette nouvelle inquiéta tout
le inonde. Atahualpa essaya de tranquilliser ses sujets en leur disant que ces étrangers étaient probablement des envoyés de Viracocha , et depuis cette époque ce nom est resté aux Espagnols.
Quelques jours s'étant écoulés sans que ce bruit se confirmât, Atahualpa envoya à Quizquiz et à Chalcochima, Tordre de lui envoyer Guascar à Caxamarca où il comptait se rendre.
Les Espagnols, s'étant reposés quelque temps à Caxamarca , laissèrent à bord de leurs vaisseaux le nombre d'hommes nécessaires pour les défendre , et se rendirent dans l'île de Puna , où les Péruviens qui tenaient garnison dans Tumbèz avaient fait une invasion quelque temps auparavant; mais les habitants de l'île les avaient mis en fuite après leur avoir fait une soixantaine de prisonniers.
Francisco Lopez de Gomara dit, dans soii Histoire des Indes , qu'Atahualpa commandait en personne cette expédition ; mais il a' été mal informé. Les habitants de Puna, fiers de
leur récente victoire ^ prirent les armes , et voulurent^ mais en vain, s'opposer au débarquement des Espagnols. Ceux -«ci ayant appris ce qui venait de se passer^ se firent livrer les prisonniers péruviens; après leur «vmr demandé le sujet de la guerre , ils leur rendirent la liberté ^ et les conduisirent à Tumbèz , qui n'est qu'à douze lieues de Puna. Ils les comblèrent de présents, en leur disant : « Allez trouver votre maître , saluez-le de » notre part y et dites-lui les bons traitements n que vous avez reçus de nous. » En reconnaissance de ce service , les Indiens de Tumbèz les attaquèrent la nuit même de leur débarquement. Mais comme ilsavaient des chevaux, et se tenaient sur leurs gardes, ils les repoussèrent facilement. Les Espagnols apprirent dans cette occasion le fond que l'on peut faire sur l'amitié des Indiens.
Les Espagnols, en partant de Tumbèz, traversèrent d'abord des sables arides : mais bientôt ils aperçurent de riches villages. Ils
avaient avec eux des interprètes , car en 1 525 , Juan Roldan et Pedro de Gandia ^ qui avaient débarqué sur cette côte , s'étaient emparés de quelques Indiens que François Pizarro avait conduits en Espagne. Ils avaient très-bien appris le castillan , et ce fut par eux que l'on apprit la puissance et la richesse du pays où l'on se trouvait. Les Espagnols arrivèrent d'abord chez les Tallanas , qui les reçurent très-bien , et leur fournirent tout ce dont ils avaient besoin pour leur voyage. Ils entrèrent ensuite dans la vallée de Pohechas, puis dans celle de Tangarara^ où ils fondèrent au nom de S. M. la plus ancienne ville du Pérou. Ils la nommèrent Saint-MigueMe-Piura. Ce fut Blas de Atienza qui en fut le premier aU calde.
Les Espagnols , ayant eu connaissance dans cet endroit de la puissance et de la richesse de la province deChimo^ laissèrent dans la nouvelle ville dé Piura assez dé monde pour là garder, et se dirigèrent vers la vallée de
Jayanca , où ils reçurent le meilleur accueil du cacique Gaxusoli, qui était déjà très-avancé en âge. Pendant quelques jours que les Espagnols séjournèrent dans ce pays, les principaux caciques des environs vinrent les trouver pour rechercher leur alliance. Parmi eux se trouvait Xecfuin Pisan, cacique de la province de Larabayeque. Mais cette démarche ayant déplu à ses sujets, ils l'attaquèrent avec tant de fureur qu'ils lui cassèrent les jambes et les bras. Pendant la nuit on mit le feu à la maison dans laquelle il s'était réfugié , et il périt dans les flammes. On prétend que la colère de sa nation fut excitée contre lui , parce qu'il allait rechercher le secours des étrangers pour éviter le châtiment qui le menaçait, car il avait fait périr ses trois frères pour s'emparer de toute la succession d'Efquin-Pisan leur père.
Xecfuin Pisan eut pour successeur son frère, que la belle Ghestan Xecfuin avait conçu à Cuzco, et qui avait été nommé Cuzco-Chumbi,
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comme nous l'avons raconté plus haut. Ce prince , le premier du pays qui reçut le baptême , fut nommé D. Pedro Cuzeo-Chumbi , et eut pour successeur son fils D. Martin Farro-Chumbi , qui se montra toujours trèsdévoué à la religion.
François Pizarro apprit dans cet endroit la guerre civile qui divisait les deux frères, et que le roi de Quito était en route pour Caxamarca. Quand il fut arrivé dans la vallée de Chimo, il fut très-étonné de la grandeur et de la beauté des édifices qui y avaient été construits par les anciens rois du pays. Ce fut dans cette vallée que Pizarro fonda, en 1535 , la ville de Truxillo.
De Chimo, les Espagnols se dirigèrent vers Caxamarca, où Âtahualpa était déjà depuis quinze ou vingt jours. 11 se trouvait alors aux bains de Cuiiu , et leur fit défendre d'avancer plus loin sans sa permission. Malgré cela les Espagnols entrèrent dans Caxamarca, et s'emparèrent d'une tour fortifiée qui s'y
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Le capitaine Hemando de Soto , Toulant étonner Tlnga , alla a cbevai aiMierant de lui. Ayant pris un Indien en croupe , il franchit uu fossé de vingt pieds de large à la grande admiration des naturels.
Il («tait plus de midi quand Atabualpa ar-
riva à Caxamaixa% Frère Vincent de Valverde, de l'ordre de Saint*Dominique^ alla aip-deyant de lui, un bréviaire à la main, et lui exposa longuement les mystères de notre sainte religion, en citant dans son discours plusieurs passages des évangiles, comme si Atahualpa avait su ce que c'était que les évangiles, ou eût été obligé de le savoir. L'Inga ayant pris^ le bréviaire par curiosité, le laissa tomber. Le moine en fut si irrité qu'il réclama à grands cris vengeance pour l'offense faite à Dieu et à sa sainte loi. Les Espagnols déchargèrent leurs arquebuses sur les Indiens qui furent ensuite attaqués par des cavaliers dont les chevaux étaient couverts de grelots. Ce bruit inaccoutumé jeta l'efiFroi parmi les Indiens. Les Espagnols , voyant que le moment décisif était arrivé où ils devaient tout perdre ou se rendre maîtres du pays , attaquèrent Tépée à la main cette multitude désarmée. Atahualpa fut renversé de sa riche litière , qui était portée sur les épaules des principaux seigneurs. François
Pizarro se frayant un passage à travers la foule le saisit par ses vêtements. Ses gardes prirent la fuite de tous les côtés ^ et les Espagnols ^ ayant entraîné Tlnga dans leur camp, lui mirent les fers aux pieds. Le jour suivant ils pillèrent son palais et s'emparèrent de l'or, de l'argent et de tout ce qu'il contenait de précieux. Pour recouvrer sa liberté , l'Inga promit aux Espagnols une telle quantité d'or et d'argent qu'il paraissait presque impossible qu'il pût la fournir. Il expédia dans tout l'empila des messagers avec l'ordre de lui envoyer au plus vite les trésors des Guacas et ceux des rois ses prédécesseurs.
Quizquiz s'approchait de Caxamarca avec les forces nécessaires pour garder Guascar- Inga; mais François Pizarro, ayantappris qu'il avait laissé une armée considérable dans Cuzco, après y avoir commis des cruautés inouïes, y envoya Villegas et Martin Bueno, accompagnés de quelques Indiens de confiance. Us étaient chargés d'ordonner à tous les
guerriers de retourner dans leurs foyers et de rapporter tout For et tout l'argent qu'ils trouveraient dans les palais de la ville impériale , et qui devait faire partie de la rançon d'Atahualpa. Hernando de Soto et Pedro del Barco furent envoyés dans le même but au fameux temple de Pachacamac, car on gardait Âtahualpa comme otage pour leur sûreté.
Pizarro était très-impatient d'avoir une entrevue avec Guascar , et demandait souvent à Atahualpa s'il arriverait bientôt. Celui-ci répondait toujours qu'il était en route. Pizarro lui dit un jour imprudemment : ^< J'attends » avec impatience l'arrivée de votre frère, » pour savoir quels sont ses droits, rendre » justice à chacun et tacher de vous mejttre » d'accord. » Ce discours inquiéta tellement Atahualpa qu'il envoya aussitôt à ceux qui étaient chargés de la garde de Guascar, l'ordre de le mettre à mort. Guascar, qui connaissait l'ambition de son frère , s'attendait depuis longtemps à son sort. Ayant rencontré à Ta-
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paraco Heimando de Soto et Pedro del Barco , il les supplia de raccompagner à Castamftrca. H leur fît part de ses craintes et leur promit des trésors beaucoup plus coYisidërables que ceux que son frère pouvait leur «lonner. Mftis ceux-ci , après avoir taché de le tranquilliser, persistèrent dans Tintention de continuer leur route.
Ce fut à Andamarca que les messagers d'Atahualpa i^ncontrèrent le malheureux Guascar, et communiquèrent à ses gardiens Tordre dont ils étaient porteurs. Ceux-ci Texécutèrent à l'instant, et tuèrent non seulement Guascar, mais sa mère Mama-Ragua- Oello , son épouse et toutes les femmes qui les accompagnaient. Tito-Atauehi , Tôpà-Atau , Guanca-Auqui, Chalco-Yupangui , Inga-Ruca et beaucoup d'autres seigneurs périrent aussi avec leur prince. On assure qu'avec eux finit la race masculine des Ingas.
Dès que Atahualpa eut appris que ses ordres étaient exécutés, il feignit la plus grande
douleur et se revêtit d'habits de deuil. Pizarro lui en ayant demandé la raison, il lui répondit que son frère était mort pendant le voyage. Le général chercha d'abord à le consoler, mais au bout de quelques heures il apprit de Guari-Tito , fils naturel de Guascar , la sanglante tragédie qui s'était passée à Andamarca. Guari-Tito lui apprit en même temps que Ghalcochima s'avançait vers Gaxamarca avec une nombreuse armée, dans l'intention de délivrer Atahualpa.
Pizarro, en apprenant cette nouvelle, envoya aussitôt un Espagnol accompagné d'un Orejon nommé Angamarca-Mayta, à la recherche d'Hernando de Soto et de Pedro del Barco, pour leur ordonner de s'emparer de Ghalcochima. Ceux-ci, ayant appris que ce général se dirigeait de Guamanga à Xauxa pour armer en sa faveur les Yauyos, les Guancas et d'autres nations, résolurent, malgré le danger auquel ils s'exposaient, d'aller l'attendre à Xauxa.