‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 25 sur 42 · J'ai déjà dit que le système de religion in · texte numérisé non relu

J'ai déjà dit que le système de religion in

venté par les Incas était le même que celui de leur gouvernement ; car ils avaient fait du Soleil le principal objet de leur culte, et en se disant ses fils , ils voulurent être adorés et obéis comme la Divinité elle-même. Ils fondèrent leur pouvoir plutôt sur l'affection de leurs sujets que sur la force ; aussi purent-ils établir autant de lois qu'ils voulurent, certains qu'elles seraient acceptées et qu'on s'y soumettrait , non comme à des lois humaines , mais comme aux ordres de la Di-

vinité. Ils se firent aimer et craindre comme des dieux; ils soumirent leurs peuples à un despotisme complet ; mais ils l'exercèrent toujours d'une manière bienfaisante. On ne peut pas dire non plus qu'il fut avilissant pour leurs sujets, puisque ceux-ci ne leur obéissaient que parce qu'ils les croyaient supérieurs à la nature humaine.

2. J'ai déjà dit aussi, en parlant du caractère politique des Péruviens, combien ces lois étaient sages et prudentes. Elles ont mérité l'admiration et les éloges des plus grands hommes, qui les ont même préférées à celles de Lycurgue : elles protégeaient également les droits de la religion , ceux du souverain, du peuple et des individus. Elles étaient faites surtout dans le but d'instruire les sujets et de leur faire donner une bonne éducation, depuis leur enfance j usqu'à l'âge de vingt-trois ans ; de cette manière elles empêchaient les crimes en récompensant la vertu , et en châtiant sévèrement les vices. Elles surent prévoir les nécessités

de tous, et de chacun en particulier, afin que du bonheur individuel résultât le bonheur général de la société.

3. Lois admirables qui purent former d'un empire immense une seule famille unie par les mêmes mœurs ; une seule maison pourvue de tout ce qui était nécessaire , et sous l'influence d'une économie si merveilleuse , que jamais on n'a rencontré un mendiant, un oisif ou un fripon ; lois enfin qui firent supporter avec joie les plus durs travaux, en les mêlant de réjouissances et de fêtes, et qui surent maintenir tous les membres de ce grand corps dans une harmonie si parfaite, que jamais il n'y eut parmi eux ni envie ni discorde !

4. Robertson divise la société péruvienne en quatre classes seulement. « La différence » des conditions était pleinement établie, » dit-il , dans le Pérou ; mais quoique le gou- » vernement des Incas tendît à former une » union solide entre tous leurs sujets, on

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» trouvait dans les conditions une très-grande » inégalité » (Hist. de lAm., liv. 7, p. 54).

La division qu'il établit est celle-ci : il parle d'abord « d'un nombre considérable d'habi- » tants, connus sous le nom de Yanaconas, » voués à l'avilissement et au travail le plus » dur , et distingués des autres castes par leur » costume.

» La seconde comprend la population libre, » composée de tous ceux qui n'ont ni charges » ni honneurs héréditaires.

» La troisième se compose des Orejones, » ainsi nommés à cause des grands pendants » qu'ils portent aux oreilles : c'est la classe » des nobles.

» La quatrième , enfin , renferme les fils du » Soleil, ou les descendants du sang royal des « Incas. » (Idem.)

5. Il paraît que la philosophie systématique affaiblit tellement les yeux, qu'ils ne voient pas ou qu'ils voient mal ce que les historiens ont écrit : de là viennent les fausses

1 54 VKLASCO.

citations. 11 ne serait pas surprenant que l'esclavage eût existé au Pérou, puisqu'on le trouve dans les pays les plus civilisés, où il est considéré comme un droit légitime et où personne n'ose le combattre ; mais Robertson interprète Herrera d'une manière tout à fait arbitraire , car il est faux que les Yanaconas fussent esclaves ou eussent même l'apparence de l'être. Varia, dans la langue du Pérou, a diverses significations; mais, parmi le peuple , on le prend ordinairement dans le sens de serviteur ou domestique de sorte que Yanacona , au pluriel , s'entend pour les serviteurs ou les domestiques d'une maison. Mais ils étaient libres et non pas esclaves, et portaient une livrée, comme les valets le font en Europe.

6. Tous ceux qui volontairement se consacrent au service des autres se nomment Yanaconas; on donne le même nom à ceux qui sont condamnés à être serviteurs en punition de quelque faute grave ; mais eeux-ci même ne

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sont jamais regardés comme esclaves. Tout homme qui sert se nomme yana , c'est-à-dire serviteur ou domestique , et toute femme qui sert s'appelle china ou servante. C'est ainsi que l'ignorance de la langue a été cause de tant d'erreurs de la part des historiens.

7. La classification qu a établie Robertson est défectueuse, non - seulement en ce que nous venons de signaler, mais en beaucoup d'autres points ; ainsi il divise en deux classes le peuple, qui n'en formait qu'une seule, et il réduit à trois seulement le nombre des classes : le peuple, la noblesse et la famille royale, tandis qu'il y en avait cinq. Enfin, il ne connaît d'autre noblesse que les Orejones , quoique Ton en pût compter plusieurs rangs.

8. 1° La première classe renfermait tout le peuple , tant les serviteurs que ceux qui ne l'étaient pas.

2° Les artisans, c'est-à-dire tous ceux qui exerçaient les arts mécaniques, comme les

fondeurs, les orfèvres, les lapidaires, les tisserands , les architectes , etc. , enfin tous ceux qui étaient au-dessus du bas peuple; ils formaient une classe honorable , car les nobles , même ceux du sang royal , ne dédaignaient pas d'exercer ces arts.

3° Les nobles ou tous ceux qui se distinguaient par quelques honneurs héréditaires , ou par des places et des emplois de confiance, et parmi lesquels se trouvaient les Orejones.

4° La quatrième classe était celle des grands qui, quoique n'appartenant pas au sang royal, étaient bien supérieurs cependant à la noblesse ordinaire. Ils possédaient des seigneuries et étaient divisés, comme en Espagne, en grands de la première , de la deuxième et de la troisième classe.

5° La cinquième enfin, et la dernière, comprenait les fils du Soleil , c'est-à-dire toutes les personnes de la famille royale. Francisco Lopez Gomara, que Robertson luimême cite mille fois , distingue très-bien les

trois classes de grands dont nous venons de parler, dans la description de la cour de Huayna-Capac ; il dit :

9. « Les Incas avaient fait de Cusco la ca- » pitale de leur empire ; mais Huayna-Capac » établit pendant longtemps sa cour à Quito , » parce que le climat de cette ville lui plai- » sait, et que c'était une de ses principales » conquêtes. Il était toujours accompagné » d'une garde d'honneur, composée d'O- » rejoues ou gens de guerre, qui étaient » chaussés et portaient d'autres insignes ho- » norifiques, dénotant des gens distingués » dans l'art militaire.

» Il avait à son service les fils aînés et les » héritiers de tous les seigneurs de son em- » pire, qui étaient en grand nombre ; chacun » s'habillait à la manière de son pays , afin » qu'on distinguât à quelle nation il apparte- » nait. Ce mélange de couleurs et de costumes » donnait plus de pompe et de splendeur à » sa cour.

» 1 0. Beaucoup d'autres seigneurs et grands » du royaume, déjà âgés, assistaient le prince, » en qualité de conseillers; mais quoiqu'ils » eussent tous un grand train de maison, » beaucoup de famille et de serviteurs, ils » n'étaient pas tous égaux , et avaient cha- » cun le privilège de s'asseoir à telle ou » telle place, ou d'obtenir tels ou tels hon- » neurs. Les uns avaient droit de préséance » sur les autres, allaient en litière , d'autres » en hamacs, d'autres à pied; quelques-uns » s'asseyaient sur des bancs élevés , d'autres » sur des bancs inférieurs, et enfin d'autres » sur la terre. Quand l'un d'eux venait à la » cour , il se déchaussait pour entrer dans » le palais , levait les épaules et baissait la » tête pour parler à Huayna-Capac : c'était là » le signe de vasselage. Il s'approchait avec )> une très-grande humilité, et lui parlait les » yeux baissés, sans oser le regarder en » face, tant le respect qu'on avait pour » lui était grand. Le prince l'écoutait avec

» gravité et répondait en peu de mots.

» 1 1 . Huayna-Capac mangeait avec grand » appareil et entouré de beaucoup de monde; » Tout le service de sa maison, tant de la » table que de la cuisine , était d'or et d'ar- » gent ou au moins de bronze. Il avait des » statues creuses en or qui semblaient des » géants; elles représentaient, de grandeur » naturelle, tous les animaux connus. On y » voyait non-seulement des quadrupèdes et » des oiseaux, mais aussi des arbres, des » herbes et des fruits, ainsi que tous les pois- » sons qui vivent dans les mers environnan- » tes ou dans les rivières du Pérou. Enfin , » des cordes , des chaînes , des paniers et au- » très choses semblables en or et en argent ; » de grandes charges et des amas des mêmes » métaux , qui semblaient du bois coupé pour » brûler , et enfin il n'y avait rien dans leur » pays qui ne trouvât sa forme ou sa ressem- » blancedans un de ses métaux. » ( Hist. gen., c 120.)

12. Dans cette description, faite pareillement par plusieurs auteurs, on voit clairement que ce n'était pas seulement les Orejones qui formaient la classe des nobles ; car il y avait des chefs qui leur étaient bien supérieurs, quoiqu'ils ne fussent pas issus du sang royal. Il n'est pas moins faux que les Orejones occupassent pendant la paix les premiers emplois, car beaucoup d'autres, qui n'étaient pas de leur nation, les remplissaient aussi.

43. Calicuchima , dont j'ai fait mention et dont je parlerai ensuite plus longuement, était de la province de Puruha, et non pas un Orejon cependant Huayna-Capac le nomma gouverneur principal de cette même province et un des deux généraux qui devaient commander son armée. Chapeza, qui n'était pas non plus Orejon, mais natif de Canar, fut nommé viceroi de la même province. Plusieurs autres , qui n'étaient pas Orejones , furent placés ou confirmés par Huayna-Capac dans des emplois

honorifiques , civils ou militaires. Les places de confiance que Ton donnait le plus ordinairement, mais pas toujours, aux O rejoncs , étaient celles de gouverneurs ou vice-rois des provinces nouvellement conquises, dont on se méfiait, sans pourtant que cette mesure tournât au préjudice de ceux qui en étaient les seigneurs naturels , et que les ïncas ne chassèrent jamais. ( Gieça de Léon , Cron., c. 45. )

14. Pour connaître la distinction des classes et des divers emplois que Ton trouvait dans le sage gouvernement de l'Inca, il suffira de savoir les noms ou les titres de dignité et de noblesse, et les divers emplois qu'ils remplissaient dans la paix ou dans la guerre, dans l'ordre politique, civil ou militaire. Je parlerai plus tard de ces derniers.

it

Noms et litres de dignité , de noblesse , d'emplois politiques

ou civils.

15. Inca signifie proprement Fils du Soleil , ou descendant de la race lumineuse. Toutefois on désigne plus spécialement , par le nom d'Inca ou Inca-Capac , le monarque régnant ou l'empereur.

Inca. Tout homme de la famille royale, fils, neveu, cousin ou oncle de l'empereur.

An qui y prince héréditaire.

Marna- Oelo , première femme de llncà ou impératrice. Coya, reine , c'est-à-dire seconde , troisième , quatrième femme de PInca.

Shipa-Coya , concubine royale.

Palla , princesse.

Curaca , seigneur naturel d'un état.

Nusti, chevalier, noble , homme illustre.

Nusta, dame noble , illustre.

Apusqui-Camachic , ministre.

Apusqui-Cunac , conseiller d'état.

Apunchic , vice-roi , principal gouverneur de plusieurs provinces.

Cacique (\), gouverneur d'une seule province. Llacta-CamayuCj gouverneur d'un village.

Taripa - Cam ayuc , juge criminel ou d'instruction. Ritnapanayuc , avocat, intercesseur.

(i) Je pense que ceci est une erreur. Cacique est un mot de la langue des Antilles que les Espagnols avaient adopté et qu'ils introduisirent au Pérou où il était inconnu.

Huasi-Camayuc , ministre ou majordome du palais. Y acu-Camayuc , surintendant des fontaines et canaux. Hatun nan-Camayuc , idem des routes royales.

Chaca-Camayuc } id. des ponts.

Tambu-Camayue , id. d'une hôtellerie royale.

Coptra-Camayuc , id. des magasins.

Ckagra-Camayuc , id. des terres cultivées.

Uyhua-Camayuc , id. des troupeaux du Soleil . Quipo-Camayuc , id. des archives en cordes de

Quipos.

Ifuacha-Camayuc, id. des veuves, des pupilles et

des orphelins.

UnguoCamayuc , id. des malades.

Huampu-Camayuc , id. de la marine et de la pèche.

ChungOrCamayuc , décurion ou surintendant de dix familles.

Pischea Chunga-Camayuc , surintendant de cinquante familles.

Pachsac-Camayuc , centurion ou surintendant de cent familles.

GuarangarCamayuc , surintendant de mille familles.

Tucuyuc, surintendant des surintendants de toutes les familles , chargé de veiller sur les mœurs et sur l'accomplissement des lois , sur l'exactitude avec laquelle sont remplies les charges de ces ministres , et de solliciter les peines ou les récompenses.

Vi\\o,c-Uma r grand prêtre ou devin sacré.

Cushipata, prêtre.

Umuc , sorcier.

Amauta , philosophe , botaniste.

jïmunta, astrologue.

VillcorCama, médecin-chirurgien.

Yachachic-Runa , maître de quelque art ou de quelque science.

Yachacuc-Runa , artiste , écolier, apprenti.

Chasqui , courrier.

Yanga-Runa, homme du vulgaire, plébéien.

Yana , serviteur, domestique.

Ynti-Pasna , vierge consacrée au Soleil.

Marna- Cuna j directrice des vierges.

Pambay Runa , prostituée.

Système militaire.

1 . L'esprit religieux qui dirigea le gouvernement des Incas eut également de l'influence sur le système militaire. Ils firent la guerre, dit le docteur Robertson , non pour détruire ou exterminer, comme le faisaient d'autres nations barbares ; non pour rassasier, comme les Mexicains', leurs dieux avides de sang humain ; mais pour instruire et civiliser les peuples conquis et répandre la connaissance de leurs institutions et de leurs arts. Ils accusèrent toujours d'impiété les honneurs rendus à d'autres qu'aux puissances célestes. Ils ta-

chaient donc de faire des prosélytes et de répandre leurs heureuses institutions ( ffist.

dJmér., I. vu, p. 52). Bel éloge, en vérité, s'il eût été accordé à une meilleure cause.

2. Je ne doute pas que l'esprit religieux , non moins que le désir d'instruireet de civiliser les nations barbares, n'influât sur les guerres que faisaient les Incas; mais il est faux que cet esprit en fût l'unique mobile. Les Incas, quoiqu'ils fussent regardés comme d,es divinités, étaient cependant des hommes, et comme tels étaient soumis aux passions humaines.

Il est certain qu'ils firent souvent la guerre

par amour de la gloire ou pour acquérir des richesses.

3. La conquête du royaume de Quito, entreprise par l'Inca Capac-Yupangui et son fils Huayna-Capac, en est une preuve convaincante. On adorait, dans ce royaume, les mêmes

corps célestes que chez les Incas : toutefois ses rois ne se disaient pas fils du Soleil ; ils avaient les mêmes principes religieux, quoique

moins corrompus , ainsi que je l'ai démontré. Ce n'était pas une tribu barbare et sauvage, qu'il fût nécessaire de retirer du fond de ses forêts pour l'instruire dans la vie sociale et civile; c'était une monarchie presque aussi vaste que celle du Pérou > aussi bien orga-^ nisée et sans doute plus ancienne.

4. Il est vrai , ainsi que je l'ai dit ailleurs , que la civilisation du Pérou lui était bien supérieure, et que, sous certains rapports, les arts et les sciences y avaient atteint un plus haut degré de perfection ; mais le royaume de Quito n'était nullement obligé de renoncer à son indépendance pour acquérir un plus haut degré de civilisation. Loin de là, il repoussa toujours cette réunion , et ce ne fut qu'après avoir versé des torrents de sang que les Incas réussirent à le soumettre. Ils n'y parvinrent qu'après la mort de son dernier roi, et plutôt par les faveurs de la fortune et par la trahison des chefs, que par la supériorité de leurs forces. Je ne puis voir dans cette conquête le désir de

répandre la civilisation , mais bien l'ambition des Incas et le désir qu'ils avaient d'étendre leur domination.

5. La conduite d'Huayna-Gapac à l'égard des Quillacingas, qui habitaient au nord de Quito , prouve encore la vérité de ce que j'avance. Cette nation occupait une immense étendue de pays , et comprenait une grande quantité de tribus si nombreuses que chacune d'elles pouvait être considérée comme une nation. Les Quillacingas étaient si sauvages et si barbares , que Cieça les a regardés comme la seule nation de l'Amérique méridionale qui n'eût aucune idée de religion. {Cronica del Perù , c. 33.)

6. Quel beau champ à exploiter pour les Incas ! Aucune nation n'aurait dû leur inspirer un plus grand désir de conquête , car aucune n'était plus ignorante, plus aveugle, plus barbare, et n'avait plus besoin d'être éclairée par la religion et instruite dans les principes de la civilisation. Du reste , elle était facile à sou-

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mettre; car, malgré sa population , elle était peu guerrière, et ne connaissait ni ordre ni gouvernement. Huayna - Gapac se mit donc en campagne , plein d'ardeur et de courage.

Il éleva, aux frontières, des forteresses et des murailles, et construisit le célèbre pont de Rumi-Chaca. Il ouvrit, en coupant dans le roc vif, un nouveau lit au rapide torrent d'Angas-Mayu. Mais à quoi aboutirent tant de préparatifs? à rien absolument.

7. Il abandonna l'entreprise et laissa cette malheureuse nation dans l'état de barbarie où elle était encore lors de la conquête des Espagnols. Robertson aurait pu en voir la cause dans tous les historiens, car ils en font tous mention , et rapportent, d'accord en cela avec la tradition, que Huayna-Capac abandonna cette conquête, parce qu'il reconnut que le pays était peu fertile, ne contenait pas de métaux précieux , et que ses habitants étaient aussi misérables que sauvages. Comment se fait-il donc que l'esprit de religion et le désir de

répandre la civilisation ne l'aient pas engage à poursuivre cette conquête? Que Robertson ne s'y trompe point; les Incas étaient des hommes qui avaient des passions comme tous les autres , et qui , s'ils furent dignes de louanges pour quelques bonnes actions , ne sont pas à I-abri du blâme pour les mauvaises.

8. Leurs guerres et leurs conquêtes se firent souvent pour des motifs communs à toutes les autres nations, c'est-à-dire que ce ne fut pas seulement par ambition et par intérêt, mais aussi par amour de la destruction; ce fut par pur esprit de vengeance que Huayna-Capac couvrit de cadavres l'île de Lapuna, et ce fut par le même motif que le lac de Carangui fut surnommé mer de sang* Ce fut aussi par ambition et par cupidité qu'il prit tant à cœur la conquête de Quito, et qu'il renonça à celle des Quillacingas , parce qu'elle n'offrait aucun attrait aux passions qui le dévoraient.

9. Il est vrai que les lncas n'étaient pas en général altérés de sang , que souvent un

noble sentiment religieux et le bien des vaincus les animèrent à foire la guerre, qu'ils n'abusèrent pas de leurs victoires, qu'ils traitèrent toujours avec humanité leurs prisonniërs , et qu'ils firent participer les provinces nouvellement conquises à tous les avantages et à tous les privilèges des autres , car ils avaient pour maxime fondamentale que c'était travailler dans leur propre intérêt que de s'occuper du bien-être de leurs sujets.

1 0. Après la conquête du royaume de Quito, l'empire de Huayna - Capac s'étendait sur un espace de trente-cinq degrés et demi du nord au sud, depuis le premier degré de latitude boréale , où se trouvait la forteresse d'Angas*-M ayu , jusqu'au trente - quatrième degré de latitude australe , ou au Rio Maule , au Chili. En comptant 25 lieues américaines au degré, cela ferait 887 lieues chacune de 4,000 pas, ou 4 milles italiens, ce qui donnerait à l'empire de Huayna-Capac une extension de 3,550 milles. Cieça de Léon,

qui est certainement exact dans ses calculs , compte jusqu'à 3,600 milles. ( Croix, del Perùy ch. 36. )

41. Ce que j'admire dans le gouvernement des Incas , ce n'est pas tant leur esprit religieux et civilisateur, que leur habileté à faire des conquêtes , et surtout à les conserver; ils comprirent très-bien qu'en entreprenant de subjuguer une nation barbare, ce n'était pas par le nombre, mais par la discipline de leurs troupes, qu'ils devaient chercher à l'emporter. Ils furent les seuls du Nouveau - Continent qui surent en comprendre tous les avantages.

12. A l'exception cependant du corps des Orejones, qui était composé de gens de la plus haute noblesse , et instruits dans tous les exercices militaires, on ne peut pas dire qu'ils eussent de véritables troupes réglées ; mais ceux-ci servaient à la fois d'exemple et de guides aux milices qu'on y réunissait pour former les armées toujours peu nombreuses des Incas : on les faisait donner dans les occa-

sions difficiles, et ils formaient la garde du souverain.

13. Les Incas avaient compris que la grandeur d'une monarchie ne consiste pas à conquérir beaucoup de pays , mais à savoir les conserver, ce qui était une chose difficile pour des nations aussi barbares qu'inconstantes, et plus accoutumées à Findépendance qu'à la soumission, qu'elles avaient en horreur. Il fallait élever de toutes parts de nombreuses forteresses, entretenir de fortes garnisons, et faire des dépenses immenses pour maintenir tant de provinces rebelles. Ils surent toutefois vaincre cette difficulté qui, au premier abord, paraissait insurmontable : ils eurent l'heureuse idée d'instituer les Maimaès , dont Robertson n'a fait aucune mention, quoique plusieurs auteurs en aient parlé, et entre autres Cieca de Léon (Cron. del Perà , ch. 41 ).

14. On appelait mitimaés les familles transportées d'un pays dans un autre. Si la province dont on entreprenait la conquête se

soumettait volontairement , on n'avait pas besoin d'avoir recours à ce moyen. On en laissait le gouvernement au Curaca ou Seigneur naturel , auquel on adjoignait un Orejon pour y enseigner la religion , les lois et les coutumes de l'empire. . v

1 5. Si la province était conquise par la force des armes et faisait craindre une rébellion, on y plaçait un gouverneur autre que le Çuraca, et on en faisait sortir un certain nombre de familles; si, par exemple, elle renfermait vingt mille familles, on en faisait sortir huit ou dix mille , et on les envoyait dans d'autres provinces du même climat, c'est-à-dire de terre froide en terre froide et de terre chaude en terre chaude; on leur distribuait des terres, des maisons et tout ce dont elles avaient besoin pour pourvoir à leur subsistance, afin qu'elles n'eussent pas à regretter d'avoir changé de demeure. a .

16. Les Mitimaés , placés dans la province conquise, étaient obligés de rester toujours

unis au gouverneur, et de veiller sur les actions des naturels du pays, afin de les arrêter s'il arrivait quelque tumulte ou quelque rébellion. Les habitants primitifs avaient aussi intérêt à aider le gouverneur à surveiller les Muimaés; par ce moyen, qui réussit toujours, les Incas parvinrent à être dispensés des frais onéreux qu'eût occasionnés l'entretien de garnisons, et ils réussirent à jouir d'une paix constante dans toutes les provinces de leur empire.

Le royaume de Quito, ayant donc été con* quis par la force des armes, eûtété> suivant cet usage, rempli deMitimaés, si le mariage de Tlnca avec la reine n'en eût assuré la tranquillité: la province de Latacunga fut la seule qui n'en fut pas dispensée; mais aucun auteur n'en a donné le motif. On y trouve encore les descendants des Mitimaés qui y avaient été placés et qui conservent toujours ce nom.

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