‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 28 sur 42 · Il y avait entre la ville de Quito et celle · texte numérisé non relu

Il y avait entre la ville de Quito et celle

» de Cuzco deux grandes routes qui avaient » coûté des sommes immenses et qui étaient » très-célèbres. L'une passait par les monta- » gnes et l'autre par les plaines sur une éten- « due de plus de 2,000 milles. Cette dernière » avait 25 pieds de large : elle était taillée dans » le roc et construite de pierres et de mastic. » Pour aplanir cette route on avait réuni les » montagnes en comblant les vallées ; travail » plus admirable que les pyramides d'Égypte » et les voies romaines. Ce fut Huayna-Capac » qui les termina , mais non qui les fît con- » struire en entier, car toute sa vie n'aurait » pas suffi pour une pareille entreprise.

15. » Ces routes, continue Gomara, courent » en droite ligne, sans se détourner même à » la rencontre d'une colline, d'une montagne » ou d'un lac ; les haltes de nuit sont de très- » grands palais qu'on appelle Tambos, et dans » lesquels peuvent loger la cour et l'armée » royale. On y trouve des armes , des vivres, » des chaussures et des habits pour les soldats.

» Les Espagnols détruisirent une grande » partie de ces routes dans leurs guerres ci- » viles , afin de couper toutes les communi- » cations : les Indiens , de leur côté , en dé- » truisirent aussi une grande partie lors de >> leur révolte, lorsqu'ils assiégèrent les villes » de Cuzco et de Lima, où étaient les Espa- » gnols, etc. » ( Hist. gén. f ch. 194. )

Nous ne trouvons rien dans ces détails qui contredise ce que nous avons dit déjà , si ce n'est que Gomara fait commencer ces routes à la ville de Quito , tandis qu'elles partaient de la province de Dehuaca , ainsi que le rapporte Cieça ; il confond aussi sous le nom de Tambos les hôtelleries avec les magasins.

16. Les philosophes modernes qui ont voulu voir dans toutes ces descriptions une grande exagération , conviennent pourtant de la beauté de ces routes. Raynal , tout en avouant que la route d'en haut était le plus beau monument du Pérou , n'admet de tout ce qu'on a raconté de celle d'en bas que les

pieux qui indiquaient le chemin aux voyageurs. ( H ist. philosopha t. 7, ch. 11.)

Robertson , qui prétend que les Péruviens ignoraient l'usage du ciment et des outils les plus vulgaires, avoue cependant qu'ils savaient tailler les rochers et unir ensemble d'énormes masses de pierre.

J'ai dit ce que j'ai vu et examiné par moimême sur une grande portion de la route,

qui subsiste encore dans son entier sur les montagnes de Lashuay.

17. La largeur, que j'ai mesurée dans un endroit en assez mauvais état, était environ de 6 vares castillanes; mais dans un autre, parfaitement bien conservé, elle était d'un peu plus de 7 vares , ce qui équivaut à plus de 21 pieds , espace suffisant pour que trois voitures puissent passer de front. Il est possible que les 25 pieds trouvés par Gomara fussent des pieds de femme , et que les 1 5 de Robertson et de Cieça fussent des pieds de géant.

Dans les endroits où il a fallu tailler et creuser

dans le roc, le chemin était couvert de mastic bitumineux, aussi dur que le roc lui-même; et là où le terrain n'offrait pas de consistance , le chemin était pavé avec de grosses pierres recouvertes du même bitume, dans lequel on remarquait de petites pierres plus grosses cependant que le sable. On avait comblé les vides et les ravins par de grandes masses de maçonnerie. Les torrents qui descendent des hauteurs après des pluies abondantes, avaient creusé les endroits les moins solides , et s'étaient frayé une voie sous le chemin , le lais- 1 sant ainsi suspendu en l'air comme un pont fait d'une seule pièce. Ce qui nous prouve l'excellence du ciment dont l'existence est niée par Robertson.

1 8. Quant à la longueur de ces routes , seul point sur lequel les anciens auteurs ne s accordent point , cela vient de la manière dont on a calculé les lieues et les milles, et de la diversité des endroits où on les fait commencer du côté du nord. Elles ne commençaient

point dans la ville de Quito , comme le prétendent quelques-uns , mais dans la province deDehuaca, un degré plusau nord. De la ville de Quito à celle de Cuzco par la route d'en haut, qui est la plus courte, on compte 500 lieues , de 4,000 pas chacune, ce qui fait 2,000 milles ; mais la route par les plaines est beaucoup plus longue.

19. De deux milles en deux milles on rencontrait les maisons des postes , nommées Cfiascjui-kuasi , et capables de loger, chacun avec leur famille, deux hommes, lesquels devaient toujours être prêts à courir la poste. De sorte que sur toute la longueur des deux routes il devait y avoir 2,050 maisons de postes et 4,100 courriers. Ils étaient très-rapides, car on les élevait dans cet exercice depuis leur enfance. Chaque courrier ne parcou rait que les deux milles qui étaient entre sa maison et celle de son voisin, et lorsqu'il approchait de celle-ci il se mettait à crier chasqui ! ce qui signifie reçois.

20. L'ordre ou la dépêche que portait le courrier était de trois sortes : si elle était de peu d'importance, elle était verbale; dans le cas contraire, c'était un quipo de cordes ; enfin, s'il s'agissait d'un ordre impérial pour l'exécution ou l'administration de quelque haute justice, la dépêche consistait en un morceau de la houppe cramoisie que l'empereur envoyait , et à la vue duquel tout le monde obéissait comme si le souverain eût été présent. ( Zarate, Conquista del Peru , liv. 1 , ch. 13. )

Aussitôt que le courrier recevait l'ordre ou la dépèche, il partait à toutes jambes, et les ordres se transmettaient ainsi sans le moindre délai, ni de jour ni de nuit. Il y avait toujours deux courriers dans chaque maison , pour le cas où l'un d'eux se trouverait malade, ou s'il arrivait coup sur coup plusieurs messages. De cette manière on parcourait dans l'espace d'un jour et d'une nuit beaucoup plus de 200 mi Iles, et dans très-peu

de temps on savait à une extrémité de l'empire ce qui était arrivé à l'autre extrémité.

21 . Il y avait sur ces routes un grand nombre de ponts, car elles étaient coupées par beaucoup de torrents et de rivières. Quelquefois on traversait celles-ci avec des radeaux ou des canots; mais il y avait sur la plupart des ponts que les Indiens construisaient de plusieurs manières suivant la nature du torrent ou de la rivière qu'il s'agissait de traverser : ainsi il y avait des ponts de pierre, ' de bois, de lianes et de cordes. Ceux de pierre s'appelaient liumi-chaca, ils n'étaient pas construits en maçonnerie, mais avec d'énormes rochers creusés comme on peut le voir par celui qui existe encore sur les frontières du royaume de Quito. Pour construire un pont de bois sur les torrents ou sur les précipices, on choisissait l'endroit où les deux rives étaient le plus élevées; on lui donnait la même largeur qu'à la route et on le recouvrait de terre et

de pierres.

22. Quand la rivière était trop large ou si ses rives n'offraient pas de points d'appui , on construisait d'énormes massifs en maçonnerie , revêtus d'un bitume qui devenait à Pair aussi dur que le rocher. On en peut voir encore d'entiers dans la ville de Cuenca et dans d'autres endroits. On appuyait les piliers sur ces constructions, en passant de l'un à l'autre de grosses cordes faites en lianes tressées ou tordues. Après les avoir bien tendues on les couvrait de petites pierres et de sable, et l'on plaçait des balustrades de chaque coté. La première fois qu'on voit ces espèces de ponts on est effrayé , mais le premier sentiment s'évanouit bientôt , et on les passe souvent en courant et sans descendre de cheval , le mouvement étant très-lent et très-court.

23. Lorsque les fleuves sont trop larges pour que l'on puisse tendre des lianes d'une rive à l'autre, et quand leur rapidité est telle qu'on ne peut pas y naviguer, on emploie les Taravitas. Cette singulière invention ne peut pas s'ap-

peler un pont; car c'est unfe simple corde tendue fortement entre deux piliers de bois qui sont plantés dans les solides fondements dont nous avons parlé. Cette corde est composée d'une quantité considérable de cuir ou de chanvre ; on y passe un anneau qui peut courir d'une extrémité à l'autre. On attache à cet anneau un grand panier d'osier ou de cuir capable de porter les hommes, les charges et souvent même les chevaux : on le tire d'une rive à l'autre au moyen d'une autre corde.

J'ai passé bien souvent de cette manière des torrents rapides, et je ne saurais dire quel fut le plus grand de l'effroi que je ressentis la

première fois ou du plaisir que j'éprouvai

dans la suite.

2-4. Gomara rapporte que, lors de leur arrivée dans le pays, les Espagnols se moquaient de ces deux dernières espèces de ponts (Hist. gén., chap. 194 ). Ils les attribuaient à l'ignorance des naturels dans l'art de construire des arches ; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître

que cette méthode de jeter des ponts devait être un sujet d'admiration et non de risée. La plupart des rivières du Pérou sont des torrents qui descendent des montagnes avec tant de force et roulent des rochers si énormes qu'ils détruiraient en un instant les piles les plus solides.

25. J'ai vu ce que les Européens avaient fait de meilleur et de plus beau dans ce genre sur la rivière de Pisques, voisine de la ville de Quito. Dans le principe, il y avait eu dans cet endroit un pont de bois qui s'appuyait sur les rochers qui bordaient l'une et l'autre rive; dans le milieu il était soutenu par un rocher qui s'élevait comme un pilier naturel , et laissait de chaque côté deux ouvertures qui étaient comme deux arches. Mais le temps ayant ébranlé et fait écrouler cette colonne de rochers, les Espagnols entreprirent de construire un pont en maçonnerie. Ils choisirent pour cela un endroit où les rives étaient plus élevées et la rivière plus large; ils construis*!-

rent des arches sur des fondements qui semblaient devoir durer éternellement et être garantis des ravages que pourraient leur causer les torrents rapides et remplis de rochers.

26. Cette œuvre admirable a coûté des sommes énormes. Je voulus être un des premiers qui la traversèrent en 1762 , et peu s'en fallut que je ne fusse aussi le dernier, car la force des eaux l'enleva en entier dans le courant de Tannée même où il fut terminé. Ceux qui ne connaissent pas les fleuves de l'Amérique font comme les premiers Espagnols qui vinrent dans ce pays. Du fond de leur cabinet ils parlent beaucoup de l'ignorance des Péruviens, toujours dans l'intention de calomnier leurs arts. Ils savaient construire les arches, et s'en servirent dans beaucoup d'édifices, et en particulier dans les tombeaux ; s'ils n'en répandirent pas l'usage , c'est qu'ils ne les croyaient pas toujours nécessaires ou qu'ils se sentaient convaincus qu'elles étaient inutiles.

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