Si Huayna-Capac fut le plus renommé
des souverains du Pérou par sa puissance et son sage gouvernement, il ne le fut pas moins pour avoir étendu plus qu'aucun autre la race brillante des Incas. Tous les princes ses prédécesseurs avaient eu autant de femmes légitimes et de concubines que lui; mais il dut à sa forte constitution unie à une santé constante, l'avantage d'avoir une nombreuse famille'. Les auteurs les plus modérés ont «lit qu'il avait eu plus de cent enfants, tandis que d'autres por-
tent ce nombre jusqu'à deux cents (Gomara, ffist gén., chap. 119).
2. Nous n'avons des renseignements que sur quatre de ses enfants légitimes: l'aîné, qui naquit à Cuzco de sa sœur et première femme Rava-Oello, s'appela d'abord Atoco, nom d'une espèce d'oiseau du Pérou ; il prit au second baptême celui delnti-Cusi-Huallpa.
Inti-Cusi veut dire \aJoie du Soleil, et Huallpa, poulet, ou dindon sauvage; mais il ne conserva aucun de ces noms et n'est connu que sous celui de Huascar qui signifie Corde ou Chaîne, parce que son père avait fait faire, pour célébrer sa naissance, une grande chaîne d'or que l'on dit avoir été jetée au fond du lac de Titicaca.
3. On ne sait pas le nom des enfants que Huayna-Capac eut de sa seconde femme. troisième, Mama-Runtu, sa nièce, fut mère de Manco-Capac, dont Pizarre fit plus tard un fantôme de roi. ScyrUPaccha , reine de Quito, sa quatrième épouse , eut deux enfants : le
premier lui succéda au trône et il s'appela d'abord Hualpa ou Poulet du dindon, et ensuite Atahualpa ou Grand dindon. Le second était l'Inca Illescas.
4. Il n'y a que trois de ses enfanta naturels dont le nom soit venu jusqu'à nous , parce qu'ils ont figuré dans les dernières guerres avec les Espagnols. Le premier, qui était né d'une concubine de Cuzco, se nommait Pulci.
Il eut d'une concubine de Quito un autre fils qui porta le même nom. Le troisième fils fut Huayna-Palcon, ce qui signifie Jeune homme gracieux : sa mère était Quispi Duchicela, première concubine qu'il eut à Quito, sœur de Calicuchima et cousine germaine de la reine Paccha. Il eut aussi de la même femme une fille appelée Cori, qui épousa Atahualpa, son frère consanguin.
5. Atahualpa était le fils favori de Huayna- Capac, qui le préférait de beaucoup à Huascar, son fils ainé. Quelques auteurs attribuent à cette préférence le choix qu'il fit de lui pour
lui succéder sur le trône de Quito. Depuis son enfance il avait été sa plus grande joie; il n'avait pas voulu qu'il eût pour l'instruire d'autre maître que lui ; et ce qui le lui rendait plus cher encore, c'était l'affection qu'il avait pour sa mère qu'il avait toujours préférée à toutes les autres femmes. Atahualpa profita de ses soins et se rendit très-habile , non-seulement dans les exercices du corps, mais dans toutes les sciences qui étaient alors enseignées au Pérou, et particulièrement dans l'astrologie. Il sut gagner l'affection de ses sujets, et toute sa conduite était un mélange de grâce et de dignité.
6. Trente ans environ s'étaient écoulés sans que Huayna-Capaceût pu revoir son ancienne capitale de Cuzco. Il en avait formé plusieurs fois le projet, mais il en avait toujours été empêché par quelques obstacles insurmontables. Les grands travaux qu'il fit faire dans le royaume de Quito avaient occupé toute son attention, car il se plaisait à les diriger lui-
même. La beauté du pays et la douceur du climat, favorable à sa santé, le retenaient dans sa nouvelle conquête. Il ne pouvait se résigner à abandonner la reine Paccha; et celle-ci, à cause de sa mauvaise santé et afin d'éviter de se trouver en face des autres femmes, et d'exciter leur jalousie, n'aurait pu l'accompagner dans son voyage ; tout contribuait donc à retarder ce voyage et à empêcher la réalisation de ses projets.
Cependant il rompit les liens qui le retenaient et donna ordre de préparer tout pour son départ au commencement de 1552.
7. Comme les deux routes royales étaient achevées depuis longtemps, il voulut que toute sa cour l'accompagnât. Il confia le gouvernement du royaume de Quito à l'inca Âtahualpa, et dans son amour pour sa mère, c'était la plus grande consolation qu'il pût lui laisser. Il partit accompagné de sa brillante armée et de tout le reste de la famille rovale ; les seigneurs et les grands de l'empire le por-
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taient sur un trône d'or, orné de plumes et de pierreries. Il s'avançait lentement et se plaisait à admirer les travaux qu'il avait fait faire; il arriva ainsi au magnifique palais d'Atun-Ganar où il s'arrêta peu de temps. „
8. 11 passa dans celui de la province de Tumi-Bamba , où il se flattait de jouir plus longtemps des délices du climat , mais ses espérances furent déçues» Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son arrivée dans cet endroit, lorsqu'un courrier, venu de la côte de las Esmeraldas , lui annonça que des étrangers étaient entrés dans le pays portés sur deux grands Huatnpus ou navires qu'ils gouvernaient comme ils voulaient, quoiqu'ils n'eussent point de rames; mais -que leur nombre ne dépassait pas deux cents boni • mes.
9. L'Inca ne s'inquiéta pas de cette uôuvelle, pensant que ces étrangers avaient été jetés sur la côte à la suite de quelque maurais temps, et entrâmes par la force des courants
qui sont fréquents à certaines époques de l'année.
1 0. Un second courrier arriva au bout de quelques jours avec des nouvelles plus précises ; il annonça que les étrangers étaient en très avec leurs Huampus dans la baie d'Atacamés, et avaient débarqué sur les bords de la rivière d'Esmeraldas ; que leur nombre n'excédait pas deux cents , et que quelques-uns étaient restés dans les Huampus, qu'ilsétaient presque tous de couleur blanche; mais que tous, sans en excepter un seul , étaient si couverts de barbe qu'ils ressemblaient à des lamas; que du reste ils paraissaient être des hommes bons et polis ; comme on n'avait pas compris un seul mot de leur langue , ils s'étaient expliqués par signes, et avaient donne à entendre qu'ils cherchaient de l'or*
11. Ces nouveaux détails frappèrent tellement l'imagination de Huayna-Capac , que , depuis cet instant, il devint excessivement taciturne et mélancolique- Mille pensées vinrent
se presser dans sa vaste intelligence, et il ne douta pas un seul instant que le temps ne fût venu où il allait perdre son royaume. Car les prédictions de Viracocha Inca se conservaient par la tradition dans la mémoire de tous, et leur authenticité était prouvée par la statue de pierre qu'avait fait faire l'Inca Yaguar- Huacac, et qui était semblable en tout à la vision de Viracocha. Huayna-Capac reconnut dans les rapports qu'on lui faisait de ces étrangers une identité parfaite avec ce qu'avait dit Viracocha sur leur couleur blanche, leur barbe épaisse et leur manière de de vêtir. 11 voyait se multiplier en eux la statue du soleil ; et il était forcé de les reconnaître pour les êtres d'une nature supérieure qui, d'après la prédiction , devaient un jour venir faire la conquête de l'empire.
12. Soit que ces tristes réflexions fussent cause de sa souffrance , ou qu'elles l'eussent seulement augmentée, il sentit que son état devenait dangereux. Dévoré par une profonde
mélancolie, il refusait toute espèce d'aliments; enfin il ordonna de le reporter au plus vite à Quito. Avant de se mettre en route, il reçut un dernier courrier d'Atacaraès qui lui annonça que les étrangers s'étaient rembarques dans leurs deux Huampus ; et que , s étant séparés, l'un avait pris la haute mer, et l'autre, avec très-peu d'hommes, avait jeté l'ancre dans le port qui est sur la côte de la petite île du Coq.
Pendant que Huayna-Capac se dirige vers Quito , nous allons dire qui étaient ces étrangers.
13. La grande renommée des richesses du Pérou s'étant répandue jusque dans les an-
ciens établissements formés par les Espagnols dans les autres parties de l'Amérique, trois personnes formèrent, dans la ville de Panama, une étroite association, pour entreprendre individuellement et à leurs frais la conquête du Pérou. C'étaient Francisco Pi-
zarro, Diégo de Al magro et Fernando deLu- 18. 15
que, curé de l'église de Panama. Quoique peu riches , ils armèrent cependant trois navires et y mirent un petit nombre d'hommes. Ce fut avec ces faibles ressources que partirent k* deux premiers; mais ils revinrent au bout de quelque temps sans aucune espérance de succès, après avoir touché à plusieurs points de la côte.
14. Pizarro et Almagro repartirent une seconde fois, et atteignirent la côte d'Atacamés vers le milieu de Tannée 1525 : ce fut alors que Huayna-Capac reçut la première nouvelle de l'arrivée de ces étrangers. Us étaient effectivement débarqués dans la baie que forme l'embouchure de la rivière d'Esméraldas ; ils reconnurent que le pays était moins inculte que ceux qu'ils avaient visités dans leur première expédition ; ils remarquèrent l'or et les pierres précieuses dont les Indiens faisaient usage dans leurs ornements; mais ne pouvant tenter l'entreprise avec si peu de monde , ils se séparèrent; d'Almagro retourna à Pa-
nama pour réunir plus de soldats, d'armes et de provisions, et Pizarro, resté seul avec les siens, se retira pour plus de sécurité dans l'île du- Coq. Cette nouvelle fut l'objet du second message qui fut envoyé à l'Inca Huayna- Capaç.
45. Cependant celui-ci étant arrivé dans sa capitale de Quito, ses sujets le reçurent avec la plus grande affection; mais tous les efforts qu'on fit pour le guérir furent inutiles. La fièvre lente et la profonde mélancolie qui le rongeaient étaient augmentées par ses tristes réflexions et par les effrayantes prédictions qui se présentaient sans cesse à, son esprit. Se sentant près de sa fin, il convoqua tous les grands et tous les seigneurs de sa cour, et fit en leur présence son testament , dans la forme et avec tout l'apparat usités dans de pareilles circonstances par les Incas.
1 6. H nomma son premier-né, l'Inca Huascar, héritier de l'ancien empire du Pérou , avec tous les trésors qui s'y trouvaient, et il
déclara l'Inca Atahualpa son successeur au royaume de Quito , qu'avaient possédé se s aïeux maternels. Il ordonna d'embaumer son corps , et de déposer son cœur dans un vase d'or que Ton placerait dans le temple du Soleil à Quito , comme preuve de son amour pour le royaume ; le corps devait être porté à Cuzco, et déposé dans la tombe de ses ancêtres. ( Niza , Las Dos Lineas. — Laravia , Antig. del Perà. — Acosta , Hist. nat. et mor. 9 liv. 6, ch. 22. )
17. Il mourut peu de temps après , mais les auteurs ne s'accordent pas sur l'année précise de sa mort. En attendant, comme c'est là le point principal qui a été cause de tant d'erreurs, lorsqu'on a voulu tracer la chronologie de cette histoire , nous le croyons digne de fixer un moment notre attention.
Il est certain que les Espagnols qui firent la conquête de Quito avec le capitaine Sébastien de Belalcazar, vers la fin de l'année 1 553, trouvèrent deux manières de raconter ces faits ,
ainsi que le rapporte Niza, qui se trouvait avec eux. On disait, 1° que Huayna-Capac était mort huit ans juste avant l'entrée des Espagnols à Quito, dans le mois de raymi ou décembre, circonstance mémorable pour les Indiens, attendu qu'ils furent obligés de changer les fêtes brillantes de ce mois en cérémonies lugubres; 2° que Tlnca avait survécu peu de mois à la nouvelle qui lui était parvenue à Tumi- Bamba du débarquement des chrétiens, et de leur retraite dans File du Coq. La seule différence notée par Niza, dans ces deux récits , c'est que l'un plaçait l'événement dans le mois de décembre 1525, et l'autre dans le mois de décembre 1526. (Conquista de lu prov. de Quito. )
18. Cette différence vient sans doute de ce que des Indiens de deux pays différents se trouvaient dans cet endroit : ceux de Cuzco comptaient toujours les an nées en commençai) t par décembre, qui était le premier mois; et ceux de Quito , selon leur ancienne coutume,
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commençaient par celui de mars , différence peu importante, puisque les uns et les autres s'accordaient à dire que huit soleils entiers ou années s'étaient écoulés, et que, par conséquent , c'était au mois de décembre 1 525.
Et ce qui nous le confirme, c'est que , d'après leur récit, ce fut peu de mois après le débarquement de Pizarro, et nous savons d'une manière positive que ce débarquement eut lieu au mois d'août de la même année, ce qui, d'après l'expression de peu de mois, peutreporter la mort de l'inca vers le mois de décembre
19. La chronologie du docteur Robertson est tout à fait admirable. Il est vrai qu'il place l'arrivée des Espagnols et leur retraite dans l'île du Coq , vers le milieu de 1525. ( Hist. dAm.y liv. vi, p. 180.) Mais ne sachant pas que l'Inca n'y a survécu quepeudemois, il le suppose encore vivant, lorsque sept mois après Pizarro visita la côte deTumbez. (Id. , p. 196.) Mais ce qui est le plus extraordinaire,
histoire w; royai mi; de quito. 231
c'est que sans citer aucun auteur, soit bon ou mauvais, et seulement pour suivre sa chronologie , il date le testament et la mort de Huay na-Capac , de Tannée 1529. ( Id. , ib. ) Ce n'est pas encore tout, car ayant oublié cette dernière date , il dit plus loin que la mort de Huayna-Capac arriva en 1527, et alors il cite Garcilasso et Acosta. ( Tome 4, note 13. )
20. Ceci prouve qu'on ne peut se fier aux chronologies des savants. Garcilasso , auquel le P. Acosta a été obligé de se soumettre faute d'un meilleur témoignage, n'est pas plus digne de foi, dans sa date de 1527, parce que, comme je l'ai dit ailleurs, jamais cet auteur n'a été bien instruit des affaires du royaume de Quito , mais seulement de celles de Cuzco. On peut en conclure, sans crainte, que ni les incohérences de Robertson , ni les mauvais renseignements fournis par d'autres auteurs très-postérieurs à Niza, non plus que la différence qui existe au Pérou dans la manière de compter, ne peuvent s'opposer à la
Digit
tradition généralement reçue dont nous avons parlé, et par laquelle la mort de Huayna- Gapac est placée au mois de décembre 1525.