‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 31 sur 42 · LIVRE ni · texte numérisé non relu

LIVRE ni

RÈGNE D'ATAHU ALPA.

Commencement du règne d'Atahualpa. — Véritable cause de ses guerres avec son frère.

1. Dès que Huayna-Capac fut mort, on lui rendit les honneurs funèbres. Son tils Atahualpa y mit tant de splendeur et de magnificence, que jamais au Pérou on n'avait

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rien vu ni entendu raconter de pareil. On assure que dans cette occasion plus de mille victimes humaines se sacrifièrent volontairement pour accompagner leur prince au tombeau. Le corps embaumé resta vingt jours

exposé sur son trône , et les populations

accoururent en foule l'adorer, comme une de leurs premières divinités. Quand toutes ces cérémonies furent terminées, le cœur fut renfermé dans un vase d'or et déposé dans le temple de Quito ; tandis que le corps fut porté à Cuzco , escorté de plus de deux mille personnes qui se renouvelaient tous les deux milles dans les hôtelleries royales.

2. Ensuite on célébra le couronnement d'Atahualpa. Quelques auteurs prétendent à tort que dès ce moment il plaça sur son front la houppe cramoisie, insigne des Incas de Cuzco; il pritseulement l'émeraude, qui était ta marque distinctivc des anciens scyris de Quito. Atahualpa était alors âgé de trente-

sept ans; il était né la deuxième année du règne de son père, dans le palais de Carangui.

11 avait de sa première femme , Mama-Cori- Duchicela, sa sœur consanguine et sa cousine , plusieurs enfants encore en bas âge, dont l'aîné, Hualpa-Capac, était âgé de huit ans.

3. Il prit les rênes du gouvernement au contentement de tous ses sujets. On voyait en lui un ancien descendant des premiers scyris, revêtu en même temps du titre d'Iftca de l'empire péruvien. Il était naturel que son frère aîné ressentît jusqu'au fond de l'àme la plus vive douleur de ce partage qui le dépouillait du royaume de Quito; cependant il se conforma à la volonté de son père , et pendant plusieurs années les deux frères s'envoyèrent réciproquement des témoignages d'amitié.

4. Un ancien auteur, peu Versé dans l'histoire des derniers Incas, a dit que la discorde entre les deux frères commença dès le partage de l'empire, et qu'Huascar s'y opposa

formellement. Je puis prouver par les auteurs contemporains les plus dignes de foi , et par les anciennes traditions du pays, comment et pour quel motif la querelle éclata entre les deux frères.

5. Dans la quatrième année du règne paisible d' Atahualpa, c'est-à-dire au milieu de 1529, Chamba , premier cacique et vice-roi ou gouverneur de la province de Canar, vint à mourir. Il était très-dévoué à Atahualpa, et , avant été l'un des témoins du testament de son père , il futaussi un des premiers qui reconnurent le fils pour leur souverain légitime; il gouverna en son nom la province de Canar, qu'il lui conserva jusqu'à sa mort. Son fils, qui devait lui succéder, entraîné par les autres caciques de cette province, qui préféraient la domination des Incas à celle des rois de Quito, s'adressa, nou à Atahualpa, mais à Huascar, pour se faire confirmer dans son emploi comme c'était la coutume. Il alléguait que sa province, ancienne conquête de l'IncaTiipac-Yiipangui,

était en dehors des limites du royaume de Quito, et faisait par conséquent partie de l'héritage de Huascar.

6. La nullité de cette raison était évidente, car avant que la province de Canar fût conquise par Tupac-Yupangui , elle l'avait été d'abord par le scyri Duchicela , et avait fait pendant longtemps partie du royaume de Quito. L'héritage d'Atahualpa devait embrasser tout le royaume qu'avaient possédé autrefois ses aïeux maternels ; c'est ainsi que l'avait ordonné Huayna-Capac. Cependant le moyen employé par le nouveau cacique ouvrit les yeux , non à Huascar , qui était d'un esprit et d'un courage très-bornés, mais à sa mèreRava-Oello, femme ambitieuse qui avait toujours réclamé contre le partage de l'empire. Ce fut par ses conseils, ses instances, et malgré sa propre répugnance, que Huascar donna ordre au nouveau cacique de Canar de gouverner cette province en son nom comme une dépendance île son empire.

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7. A cette nouvelle , Atahualpa assembla les grands et les seigneurs de son royaume qui avaient assisté au testament de son père, et avec eux les Orcjoncs, qui formaient sa garde et la, fleur de son armée; ils étaient venus dans ce pays avec Huayna-Capac; et après sa mort, ils avaient préféré rester à Quito, à cause de leur attachement pour Atahualpa et de la supériorité de talents qu'ils lui reconnaissaient sur son frère.

8. Le roi de Quito leur dit qu'il voulait les consulter en qualité de témoins et de dépositaires du testament de son père, et qu'il désirait savoir leur opinion sur les véritables limites de son royaume. Tous , d'une commune voix, répondirent que les cjauses expresses du testament de Huayna-Capac lui donnaient, comme héritage maternel, le royaume de Quito dans toute son extension et tel que ses aïeux l'avaient possédé. Us ajoutaient que ceux-ci n'avaient pas seulement étendu leurs conquêtes jusqu'aux der-

HISTOIHE DU HOVAUMi; DE QUITO.

uières frontières de la province de Canar, mais même au delà jusqu a Payta; que ses droits sur le royaume tel qu'il se trouvait dans l'origine ne provenaient pas d'une domination de son père, mais d'une restitution qui lui était due comme formant l'héritage de sa mère. Ils l'engagèrent donc à lever des troupes, tant pour châtier l'insolence du nouveau cacique de Canar, que pour s'assurer des autres provinces dans le cas où elles voudraient suivre son exemple.

9. Aucun avis ne pouvait plaire davantage au roi de Quito, qui était plein d'ardeur et de courage ; il se hâta de réuuir son armée et en donna le commandement à Quizquiz et à Calicuchima, ses généraux, qu'il devait joindre en personne à la tète des nouvelles levées. En recevant l'avis de ces préparatifs et de l'approche de cette armée, le perfide cacique de Canar s'enfuit en toute hâte, et les autres caciques de la province qui l'avaient poussé à la rébellion, vinrent à la rencontre d'Atahualpa pour

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protester de leur fidélité et de leur innocence. Celui-ci fit des recherches pour savoir où s'était caché le criminel, et la torture n'ayant pas réussi à faire parler ses fils et ses femmes, il les fit tous empaler; puis il fit démolir sa maison, et ne laissa dans ses propriétés que des ruines.

10. Il parcourut, sans le moindre obstacle, toute l'immense province de Ganar, qui le reçut avec une si profonde soumission, qu'il se persuada qu'elle lui était fidèle et dévouée, et que le nouveau cacique avait été le seul coupable. Il mit donc à sa place un homme du pays avec le titre de premier gouverneur de la province. En arrivant à la ville de Tumi-Bamba, la plus belle et la plus considérable de toute la province, et la seule où Ton vît tant d'édifices somptueux, élevés par son père et son aïeul paternel, il voulut y fixer pour longtemps sa résidence , tant pour jouir des beautés du climat et de la nature, que pour s'attacher les provinces

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voisines qui faisaient partie de son héritage.

1 1 . L'année 1 529 et la quatrième de son règne allait finir sans qu'après un séjour de six mois dans la province de Carïar il y eût eu la moindre réclamation de la part de son frère Huascar. Il pensa que, s'étant convaincu de son bon droit, il ne l'inquiéterait plus. Il fit donc construire à Tu mi-Bamba un nouveau palais.

Mais à cette nouvelle l'ambitieuse Rava-Oello s'irrita, et devint si furieuse qu'elle voulut forcer son fils Huascar à prendre les armes.

12. Huascar et sa mère choisirent celui des Orejones qui était le plus rusé et le plus habile, mais dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom. Après avoir été bien instruit des secrets et perfides projets de Rava-Oello, il fut envoyé, en qualité d'ambassadeur de Huascar, auprès de son frère. Il devait dire à Àtahualpa que Tu mi-Bamba et toute la province de Canar, étant en dehors des limites du royaume de Quito et s'étant réunis à lui, il le

priait amicalement de vouloir en sortir, et de 18. 16

Digi

lui restituer en même temps la troupe des Orejones de son père.

13. Le roi lui répondit que personne n'ignorait à Cuzco que non-seulement la provincede Canar, mais encore celles qui s'étendent j usqu'à Payta avaient appartenu à ses aïeux maternels ; que son père l'avait proclamé héritier du royaume tel que le possédaient ces mêmes aïeux, comme pouvaient le déclarer tous ceux qui avaient assisté au testament ; qu'il ne pouvait abandonner cette province qui faisait partie de son légitime héritage; qu'enfin, pour ce qui avait rapport aux Orejones, jamais il ne les avait retenus , mais que c'étaient eux qui, volontairement, avaient préféré rester à son service; que s'ils avaient appartenu au père de Huascar, ils avaient été aussi au service du sien; et que, si quelques-uns étaient natifs de Cuzco , le plus grand nombre étaient nés dans le royaume de Quito.

1 4. Le motif, les termes et l'époque de cette ambassade se trouvent dans Niza ( Las Dos

Lineas), Col lahuazo {Guerres civiles de A t.), Cieça de Léon , qui assure l'avoir entendu raconter à Tumi-Bamba (Cron. del Perà't chap. 44), et Gomara, qui puisa sur cette guerre, dans les manuscrits que lui avait donnés Niza dans la Nouvelle-Espagne (Hist.

gén. 9 chap. H 6). II est donc clair que l'opinion qui fait remonter les différends à l'époque du partage de l'empire est complètement erronée. Il est certain , au contraire, que la querelle commença lorsque les deux frères réclamèrent Tumi-Bamba comme étant dans les limites de leur héritage. Ils régnèrent séparément en paix pendant près de quatre ans, et ce fut la perfidie du cacique de Cafîar qui occasionna leur rupture.

15. Le perfide envoyé feignit d'être convaincu par les réponses catégoriques d'Atahualpa , et sous divers prétextes il séjourna pendant quelque temps à Tumi-Bamba pour étudier les dispositions des caciques de cette province et des contrées voisines. Malgré la

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crainte que leur inspirait l'armée formidable du roi de Quito , il s'aperçut facilement qu'ils étaient portés en faveur des Incas, et se hâta d'en prévenir Huascar. Il lui demandait de lui envoyer promptement deux mille Orejones, tandis qu'il préparerait lui-même secrètement les troupes de la province de Canar, dont il était sûr, ainsi que celles des provinces voisines qu'il ne doutait pas devoir suivre l'exemple de la première. Avec ce secours il espérait forcer Atahualpa à la retraite.

1 6. La guerre éclata dès que les deux mille Orejones furent arrivés. Atahualpa crut que c'était simplement une révolte de la part des Canarès et que les troupes cantonnées dans Tumi-Bamba seraient suffisantes pour les réprimer. Il se mit donc en marche avec eux , ignorant que le perfide ambassadeur fût à la tête d'une puissante armée. Celui-ci , en ayant laissé en réserve la plus grande partie, marcha avec le reste au-devant du roi de Quito.

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