‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 32 sur 42 · Avant de livrer la bataille, Atahualpa · texte numérisé non relu

Avant de livrer la bataille, Atahualpa

lui demanda un entretien, espérant, comme le rapporte Gomara ( chap. 1 16 ) , le convaincre de son bon droit et l'engager à se retirer. L'ambassadeur et les caciques répondirent que le pays appartenait à Huascar, héritier universel de son père, et qu'il ne l'abandonnerait qu'avec la vie. Ce fut alors qu'Atahualpa commença l'attaque. Selon les uns, le combat finit le jour même; selon d'autres, il dura trois jours entiers. Après un grand carnage de part et d'autre, les Quitos allaient remporter ; mais l'armée de réserve étant arrivée , Atahualpa fut facilement mis en déroute; ce prince prit la fuite, mais il fut atteint et fait prisonnier sur \c pont qui esta l'entrée de Tumi-Bamba.

18. Après avoir assiégé la villeet s'être emparé delà forteresse, le général péruvien lui donna pour prison une chambre du palais, et envoya un courrier à Guzco pour annoncer cette nouvelle, pendant que l'armée victorieuse se livrait à de grandes réjouissances et aux ban-

quets accoutumés. Mais en entrant dans sa prison, l'infortuné roi eut le bonheur de rencontrer une femme qui lui donna en secret une petite barre d'argent mêlé de bronze , qui sans doute était un instrument qui servait à détacher les pierres. Ce fut à l'aide de cette barre qu'ayant percé pendant la nuit, et sans que les gardes endormis l'entendissent, la muraille de la chambre où on l'avait renfermé , il s'enfuit en toute hâte à Quito à leur grande confusion.

19. En arrivant, il assembla les grands et les seigneurs de l'empire, et après leur avoir raconté sa tragique histoire, il leur dit que son père le Soleil l'avait transformé cette nuitlà en serpent, afin qu'il pût sortir par un petit trou de sa prison ; qu'enfin le Soleil lui avait promis que s'il faisait la guerre à son frère, il lui donnerait la victoire et le maintiendrait non-seulement dans son royaume, mais lui livrerait tout l'empire.

20. Soit que les membres de l'assemblée pensassent que les Incas, en qualité de fils du

Soleil , ne pouvaient en imposer, soit qu'il en fût beaucoup aimé , ainsi que le disent tous les historiens, ils déclarèrent d'une commune voix que Ton devait faire aussitôt la guerre et qu'ils étaient tous prêts à sacrifier leurs biens et leur vie à son service. De sorte que la fermeté d'Atahualpa à-ne pas céder ses droits , l'ambition de Rava-Oello pour une domination entière , sa cupidité insatiable pour des biens étrangers, et enfin l'incapacité d'Huascar amenèrent entre les deux partis une sanglante guerre civile dont l'empire péruvien n'avait pas encore vu d'exemple.

Guerre civile entre les deux frères Incas Atahualpa et Huascai .

i . Personne , dans le rovaume et dans tout l'empire, n'avait plus d'autorité après le roi que Quizquiz : il avait assisté , dans son enfance, à la conquête de Quito, où l'avait amené son père qui n'était pas seulement chef de tous lesOrejones, mais aussi général de toute l'armée, ministre et conseiller particulier de Huayna-Capac. Quizquiz, à cause de ses talents , hérita de tous ces emplois pendant le règne de ce dernier. Son autorité était si grande qu'il était respecté et obéi en tout lieu comme l'Inca lui-même. 11 avait été élevé

HISTOIRE DIT ROYAUMK DK QUITO. '249

avec Atahualpa, dont la vivacité et l'ardeur militaire lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait conçu une grande affection. Les autres Orejones qui formaient la cour de Huayna-Capac, partageant les sentiments de leur chef et pleins de respect pour lui, restèrent tous à Quito.

2. Il y avait un autre général non moins vaillant appelé Calicuchima , oncle maternel du roi par Duchicela; il était natif et gouverneur de Puruha depuis le commencement du règne de Huayna-Capac, qui l'avait nommé aussi un de ses principaux généraux. On distinguait encore Ruminahui, célèbre capitaine, qui était naturel et originaire de Quito; Zopo- Zopangui, natif et gouverneur de Mocha; Zota-Urco , gouverneur de Tiqui-Zambi.

3. La famille royale renfermait aussi des personnes qui s'étaient attiré une grande réputation et une grande autorité par les emplois qu'elles remplissaient à la cour. Parmi elles on remarquait l'Inca lllcscas, frère cadet de

pére et de mère du roi ; l'inca Paulu , frère consanguin qu'il ne faut pas confondre avec un autre Paulu qui était à Cuzco; l'Inca Huayna-Palcon, intrépide et valeureux fils de Huayna-Capac, qui l'avait eu de Quispi Duchicela, sa première concubine, et Cozo-Panga, qui , quoique n'étant pas du sang royal , s'était acquis beaucoup d'autorité et de respect dans le gouvernement de la province de Quito.

4. Ce fut dans ce conseil qu'on décida que la guerre contre Huascar était juste , légitime et nécessaire, non-seulement pour assurer les limites du royaume, mais aussi pour obliger Huascar à abandonner certaines provinces qui augmenteraient les possessions d'Atahualpa.

On ordonna donc sur-le-champ aux gouverneurs des provinces de faire des levées de troupes. Enfin , dans peu de temps , on réunit une armée qui , selon quelques-uns, comptait quarante- cinq raille combattants, et selon d'autres, jusqu'à soixante mille. Elle était commandée par Quizquiz, Calicuchima, Ru-

mîfiahui et Zota-Urco, qui étaient accompagnés des Incas Paulu et Huayna-Palcon.

5. Le roi laissa à son frère Illescas, homme d'un caractère faible, la direction et la tutelle de ses enfants encore en bas âge, et n'emmena avec lui que l'ainé Hualpa-Capac, qui avait douze ans. Il confia le gouvernement de son empire à Cozo-Panga, qui devint aussi le dépositaire de tous ses trésors. Il accorda à Zopo-Zopangui le commandement des nouvelles recrues. Enfin , après avoir donné tous les ordres nécessaires, Atahualpa, vers le milieu de la cinquième année de son régne, c'està-dire en 1 530, se mit en marche au milieu de son armée, dont l'arrière-garde était commandée par Ruminahui.

6. La nouvelle de ces préparatifs de guerre affligea et consterna beaucoup le perfide ambassadeur qui commandait les troupes impériales. Il se trouvait à Tumi-Bamba avec une armée plus nombreuse; mais il ne vint pas à la rencontre de l'ennemi pour lui dis-

puter le passage; il se contenta d'en charger les habitants du pays, tandis qu'il restait à Tumi-Bamba avec les troupes qui n'appartenaient pas à la province de Carïar, et avec les deux mille Orejones. Les hostilités commencèrent dès les frontières de cette province dont la perfidie était la cause de la discorde, et toutes les batailles qu'ils se livrèrent furent gagnées par le roi , ainsi que l'assurent unanimement les écrivains. De tous côtés , dit Gomara , on voyait des tas de cadavres dont les ossements demeurèrent sans sépulture pendant plusieurs années. Soixante mille Canarès furent massacrés, car Àtahualpa était indigné de leurs infâmes trahisons, tant à son égard qu'envers le roi Cacha son aïeul.

7. Pour montrer la cruauté d'Atahualpa , quelques auteurs favorables à Cuzco racontent que les Canarès , se voyant presque tous détruits, sans que le général deHuascar, qui s'était réfugié dans la forteresse de Tumi- Bamba, vint les secourir, formèrent un ba-

taillon de petits enfants qui, portant des rameaux verts à la main , vinrent pour demander miséricorde au roi furieux ; mais que celui-ci, sans éprouver la moindre pitié à la vue de ce spectacle attendrissant, continua à ravager cette vaste province où pendant longtemps on ne rencontra que des femmes. Si les auteurs dont je viens de parler s'étaient trouvés dans les mêmes circonstances qu'Atahualpa et avaient éprouvé autant d'offenses graves et de trahisons , je ne croirai jamais qu'ils eussent agi autrement.

8. Tumi-Bamba renfermait une forte garnison, parmi laquelle on comptait mille Orejones ; mille autres faisaient partie d'un corps de cinquante mille hommes qui étaient campés autour de la ville. Le perfide envoyé de Cuzco ne se crut pas en sûreté dans la forteresse, et pensant qu'en rase campagne il échapperait plus facilement en cas de défaite , il se mit à la tète de l'armée. Atahualpa marcha contre lui , le vainquit , et après avoir couvert de morts le

champ de bataille, y fit empaler le général qui n'avait pu réussir à s'échapper.

9. Il assiégea la ville qui se défendit vigoureusement, mais en vain; car le roi, impatient d'une si longue attente et irrité de la résistance, ordonna de donner l'assaut, et de mettre tout à feu et à sang. La vue du lieu où il avait été enfermé ranima tellement sa colère qu'il ordonna de démolir ces superbes édifices et toute cette ville célèbre sans lais-

ser pierre sur pierre.

1 0. Àtahualpa traversa les autres provinces qui faisaient partie de son héritage ; comme elles n'avaient pas été aussi perfides que celle de Caiïar, il les épargna. La plupart des caciques étaient venus jusqu'à Tumi-Bamba pour se soumettre et lui jurer fidélité , et d'autres venaient le trouver sur sa route pour lui offrir leurs personnes et leurs guerriers. Cependant ceux de la petite province de Caxas ne se présentèrent pas; ils avaient été autrefois confédérés avec les scyris de Quito, et

s étaient ensuite déclarés en faveur de Pinça Tupac-Yupangui. S'étant révoltés de nouveau, Huayna-Capac les soumit par les armes et les fit ses tributaires ; mais à sa mort ils se déclarèrent en faveur de Huascar, et résistèrent avec

insolence aux envoyés d'Àtahualpa. Celui-ci , pour les punir, les fit massacrer presque tous au nombre de plus de neuf mille.

1 1 . Il arriva de même pour ceux de File de Lapuna, qui, toujours coupables de mille atrocités et de mille trahisons contre les rois de Quito et les Incas du Pérou, étaient si bien disposés à secouer toute domination, qu r à fa mort de Huayna-Capac ils se déclarent en faveur de Huascar. Aucun de tous ceux dont nous avons parlé ne se montra plus dévoué à Atahualpa que le gouverneur de Tumbez qui alla le trouver jusqua Tumi-Bamba et l'accompagna dans sa ville maritime, qui est la meilleure de toute la province. Ce fut dans cet endroit que l'armée se reposa quelque temps et qu'Atahualpa fit construire un grand

250 vKLAsœ.

nombre de radeaux pour aller châtier l'île de Lapuna.

12. Il pensa que, pour une telle entreprise, il n'avait pas besoin de toute son armée, qui, à ce qu'on rapporte, s'élevait à cent mille hommes, y compris les nouvelles levées. Il forma deux corps de quarante mille hommes chacun , commandés par Quizquiz et Calicuchima, qu'il chargea de soumettre les provinces maritimes et celles de l'intérieur qui restaient encore au pouvoir de son frère Huascar. Au bout de quelques mois ces deux vaillants capitaines avaient mis sous la domination d'Atahualpa les provinces de Guanucu , Chachapoyas, Mayupampa, Caxamarca et les autres jusque bien au delà du fleuve Birî, dont le nom corrompu est devenu celui de tout l'empire du Pérou.

13. Quand les radeaux furent terminés, le roi s'embarqua à la tête de vingt mille hommes, et se dirigea vers l'île de Lapuna. Les insulaires, qui avaient pénétré ses desseins,

s'étaient préparés dans l'intervalle et s'avancèrent avec une puissante armée au-devant de lui jusqu'au milieu du golfe, où s'engagea un combat naval des plus sanglants. Il fut fatal pour les deux partis, mais encore plus pour les insulaires, qui , malgré leur supériorité dans de semblables combats et leur adresse à conduire leurs radeaux , furent défaits et mis en désordre. Cependant Atahualpa fut dangereusement blessé d'un coup de flèche à la cuisse; c'est pourquoi il remit la conclusion de cette entreprise à une autre occasion, et se fit porter à Caxamarca pour se faire soigner.

14. Les insulaires, instruits de la blessure et de la retraite du roi jusqu'à Caxamarca, se réunirent de nouveau , vinrent attaquer la ville de Tumbez, qu'ils savaient contenir une grande partie du bagage et une faible garnison. Ils pillèrent impunément la ville, et emmenèrent prisonnière toute la garnison qui se montait à mille soldats. Cependant, le

roi, déjà guéri de sa blessure, apprit ce qui 18. 17

était arrivé à Tumbez, et reçut en même temps la nouvelle de la mort de Rava-Oello , raére de Huascar, première femme et veuve de Huayna-Capac, mort qu'il faut plutôt attribuer à la fureur de l'ambition qu'à la vieillesse. II apprit enfin qu'un de ses frères consanguins venait de Cuzco à grandes journées à la tête d'une armée, et qu'il avait juré solennellement par le Soleil, par tous les Incas et par tous leurs dieux, de trancher de ses propres mains la tête d'Atahualpa et d'en faire un vase à boire dont il se servirait dans ses festins.

15. Atahualpa s'inquiéta peu du désastre de Tumbez dont il se réserva de tirer vengeance par la suite. La mort de Rava-Oello ne l'affligea pas plus que l'arrivée de l'Inca, son frère bâtard, qui venait chercher sa tête; car il savait que ce n'était que jactance de sa part, et que sa forfanterie n'était justifiée ni par ses talents militaires ni par sa valeur. Il s'avança donc à la tête de son armée pour épargner à son

ennemi la peine de chercher la téte qu'il s'était vanté de rapporter.

Ce Fut dans le cours de Tannée 1 531 , sixième du règne d'Atahualpa , que les deux armées se rencontrèrent dans une plainè voisine de Huanachum. Le roi commença l'attaque et défit les Péruviens en en faisant un grand carnage. Il fit prisonnier lé présomptueux Inca dont les historiens ne nous ont pas conservé le nom, et, après lui avoir reproché ironiquement la manière dont il tenait son serment, il lui fît trancher la tète.

16. Francisco de Xerez rapporte qu'il la fit sécher, et qu'après avoir fait doubler le crâne qui conservait encore la peau et la chevelure, il y buvait toutes les fois qu'il se rappelait le serment de son frère (Conquista del Perù). Quoiqu'il ne paraisse pas impossible qu'un païen, justement irrité, se soit livré à une pareille vengeance, cela me semble peu vraisemblable de la part d'un prince élevé avec autant de délicatesse qu'A-

260 VELÀSCO.

tahualpa, qui avait été depuis son enfance l'objet de toutes les affections de Huayna- Gapac. Il avait été élevé avec une minutieuse propreté en toutes choses; jamais il ne marchait que précédé d'une foule de valets, qui balayaient le chemin sur lequel il devait passer; jamais il ne crachait que dans la main de quelque grande dame, et jamais il ne mangeait ni ne buvait sans la propreté et Téléganee convenables à une éducation soignée. Il n'est donc pas croyable qu'il fit une chose aussi répugnante, non-seulement à sa manière de vivre ordinaire, mais à la nature elle-même. »

17. Enfin, on ne peut ajouter foi à ce queditXerez, même en parlant des choses qu'il a vues de ses propres yeux, ainsi qu'on peut s'en convaincre par le portrait qu'il nous fait d' A tahualpa. Fernando Pizarro, frère du conquérant, lui montra tant d'affection pendant qu'il était prisonnier, qu'il s'attira les soupçons de son frère. I) fit faire son portrait

par un soldat nommé Mora, qui avait quelque talent pour le dessin et la peinture. Ce portrait original s'est conservé à Caxamarca pendant plus de deux siècles, et on en a tiré plusieurs copies qui toutes étaient si ressemblantes, que tous ceux qui avaient connu Atahuaipa n'y trouvaient pas la moindre chose à redire. Il avait, comme nous l avons remarqué, une figure aquiline, un peu maigre, des lèvres moyennes, de grands yeux noirs, vifs et brillants comme deux étoiles, et tous les traits bien proportionnés. Au bas du portrait que j'ai vu moi-même était le nom de Mora et l'âge d'Atahualpa, qui avait alors quarantecinq ans.

18. Xerez, qui l'avait vu très-souvent de ses propres yeux, en a fait un portrait trèsdifférent. H dit qu'il avait trente ans, bonne mine, la taille un peu épaisse, les lèvres grosses et les yeux rouges comme du sang ( Conquête du Pérou ). Puisqu'il parle de la sorte de ce qu'il a vu plusieurs fois, comment s'expri-

mera-t-il donc sur ce qu'il n'a jamais vu ?

1 9. Après avoir remporté cette victoire complète sur son présomptueux frère, pris possession de son héritage et conquis une foule d'autres provinces, Atahualpa pensa qu'il était

en position de faire la loi à son frère Huascar. Il s'apprêta donc à lui envoyer une ambassade, voulant justifier sa cause plus que jamais il ne l'avait fait. Il lui fit dire qu'aidé de la justice , il se trouvait en possession non-seulement de toutes les provinces de son royaume, ipais de beaucoup d'autres ; qu'il pouvait poursuivre ses conquêtes , mais qu'il les suspendait pour lui faire une dernière proposition. Il lui disait donc que, s'il voulait con-

dure fraternellement avec lui un traité solennel , par lequel les limites des deux 4 royaumes seraient éternellement fixées, il lui restituerait toutes les autres provinces qu'il avait déjà conquises dans ses états ; mais que, s'il persistait dans des prétentions injustes, il se verrait obligé à ne déposer les armes que

lorsqu'elles auraient décidé du sort de l'empire entier. L'ambassade n'obtint pour toute réponse, dit Collahuaso ( Guerras civiles), que des insultes grossières et des menaces puériles; car Huascar avait mis sur pied une formidable armée qu'il comptait aller commander en personne.

20. En apprenant cette résolution , le roi ordonna à ses généraux de se mettre eu marche au plus vite, et de poursuivre leurs conquêtes, tandis qu'il resterait à Caxamarca pour ordonner de nouvelles levées, réunir des vivres et faire les autres préparatifs nécessaires. Quizquiz et Calicuchima accomplirent leur mission avec honneur et sagesse. Le roi leur avait expressément ordonné de n'user d'aucune indulgence envers ceux qui se montreraient rebelles et de recevoir, au contraire, avec une affection toute paternelle ceux qui se soumettraient volpntairement.

21 ♦ Ces deux généraux étendirent rapidement leurs conquêtes. Gomara dit que d'un

Digi

264 VELA SCO.

côté la terreur des armes implacables et de l'autre l'attrait de l'affection et de la libéralité d'Àtahualpa soumirent sans résistance les villes et les provinces ( Hist. gen. y pag. 116). Il imita, envers ceux qui résistaient, l'exemple de son père Huayna-Capac , qui ne fit jamais de quartier à ceux qui montraient de l'obstination ou de la perfidie , comme on l'a vu à l'égard des 40 mille hommes qu'il passa par les armes dans ïa province de Garangui , et de 16 mifle qui eurent te même sort dans l'île de Lapuna, laquelle resta presque déserte. Mais il le surpassa par sa douceur envers ceux qui se soumettaient volontairement.

Tandis que Huayna-Capac n'avait de pitié pour personne, pas même pour ses plus fidèles serviteurs et voulait qu'on le servît et qu'on le respectât comme une divinité, l'humanité et l'amour avec lesquels Atahualpa traitait même les plus petits de ses sujets , lui gagnèrent tous les cœurs, et les siens auraient sacrifié avec joie leur vie pour lui.

Il était extrêmement généreux et libéral ; il pardonnait même, au fort de la guerre, à tous ceux qui se soumettaient, et partageait entre ses soldats les dépouilles des vaincus sans rien réserver pour lui. Ce furent ces nobles qualités qui lui firent faire , en peu de mois, des conquêtes plus étendues qu'un autre roi n'en aurait fait en plusieurs années.

Huascar Inca est fait prisonnier. — Atahualpa est proclamé

empereur du Pérou.

1. En 1531, les deux généraux d'Atahualpa étaient presque aux portes de Guzco. Loin de redouter la formidable armée de Huascar , qui était composée déplus de 150,000 hommes, ils brûlaient d'en venir aux mains avec elle. Leur désir ne tarda pas à être accompli. Les deux armées se trouvèrent en présence au commencement d'avril 1532, dans la vaste plaine de Quipaypan, près de Guzco. Les généraux Quizquiz et Calicuchima , dont l'armée était moins forte de moitié, résolurent

d'attaquer l'ennemi en flanc; ils firent un mouvement sur la gauche en s'éloignant de la grande route et en laissant passer en avant l'imprudente armée de Huascar.

2. Huascar Inca , qui marchait à l'arrièregarde, s'écarta avec 800 hommes seulement, pour s'amuser à chasser, sans avoir eu soin de faire reconnaître le pays, parce qu'il n'entendait rien à la guerre, dit Gomara ( Id. ). Les deux généraux profitèrent de cette heureuse occasion. Ils enveloppèrent cette faible escorte qui fut massacrée tout entière en essayant de se défendre, Huascar fut fait prisonnier; on lui conserva la vie , comme cela était expressément ordonné par le roi, dans le cas où il tomberait entre leurs mains.

3. Tandis qu'ils s'assuraient de l'Inca, la nombreuse armée de celui-ci, qui avait marché imprudemment en avant, se prépara à retourner sur ses pas pour délivrer Huascar. Mais les généraux du roi de Quito déclarèrent qu'à la première attaque, ils feraient trancher la tète

Digiti^d by feoogle

au prisonnier. Le malheureux Inca, saisi de terreur, ordonna aux siens de ne faire aucun mouvement, et même de déposer les armes.

II choisit parmi tous les grands , les seigneurs et les chefs de son armée , vingt personnes pour traiter en sa présence des conditions du traité solennel qui devait poser les limites des deux royaumes , puisque c'était la seule chose qu'exigeait son frère Atahualpa.

4. Les deux généraux acceptèrent cette proposition, car Atahualpa le leur avait ordonné ; c'était en effet là le seul but de la guerre, comme le prouvaient ses ambassades réitérées. Ils acceptèrent, dis-je, la proposition, mais non pas avec dissimulation, comme le prétend Gomara, opposé en celaà Niza, qui dit le contraire, quoiqu'il n'eût pas d'autres matériaux que ces manuscrits , pour tout ce qu'il raconte de ces guerres civiles. Vingt personnes furent donc élues, mais il ne se trouva pas dans le nombre une seule tète capable de traiter l'affaire avec la prudence que demandaient les

circonstances ; on se mit sottement à disputer sur les anciennes limites du royaume de Quito et sur ce que Tupac-Yupangui avait conquis avant le règne de Huayna-Capac.

5. Les deux généraux voyant que ces députés, loin d'être capables de terminer le différend, travaillaient à l'embrouiller, leur coupèrent la tète à tous les vingt et déclarèrent que le traité se ferait personnellement entre les deux frères. Ils ordonnèrent ensuite impérieusement aux guerriers de Huascar de déposer les armes et de s'en retourner chacun dans sa maison s'ils ne voulaient pas tous subir le même sort : ils furent promptement obéis, car le découragement s'était tellement emparé de tous les soldats, qu'ils ne pensaient plus à délivrer leur prince, ni à se défendre, mais bien à s'enfuir en désordre chacun dans sa province (Gomara, idem). Ce fait, raconté par Niza et Gomara , qui servent d'autorités à la plupart des auteurs postérieurs, a été entièrement défiguré par ceux qui dé-

peignent Atahualpa comme un tyran cruel et sanguinaire, et qui ont osé dire que dans la journée de Quipaipan trente mille soldats de Huascar restèrent sur le champ de bataille

Goleti , Dizion. A m. verb. Quipaipan ).

6. Huascar Inca fut traité, non indignement comme le disent quelques-uns , mais avec tout le respect dù à sa personne. Cependant on Tenferma sous bonne garde dans une forteresse de la province de Xauxa, où il fut soumis à la plus stricte surveillance. On envoya à Atahualpa une relation de tout ce qui s'était passé, lui disant que les généraux avaient suspendu toutes leurs opérations jusqu'à la réception de nouveaux ordres. Il est facile de concevoir la joie de ce prince en recevant la nouvelle. Caxaraarca retentit du briiit des instruments de musique et des acclamations de ses troupes, qui ne l'appelaient pîife Seulement roi de Quito , mais seul et unique empereur du Pétou. Ces cris rte lui déplurent point, et voulant s'y conformer et prôfiter de son

triomphe, à dater de ce jour, il ajouta à sa coiffure la houppe cramoisie, marque impériale de ses ancêtres paternels : ceci arriva au mois d'avril 1532.

7. Atahualpa ordonna à ses généraux de conserver soigneusement son frère dans la forteresse où il était renfermé ou dans une autre qui leur paraîtrait plus sûre, mais de le traiter avec le respect et les honneurs dus à son rang; deux hommes devaient cependant sans cesse le garder à vue et le mettre à mort si Ton faisait quelque tentative pour le délivrer. Après avoir pris toutes les mesures pour s'assurer de son frère, les deux généraux devaient se partager l'armée , continuer leur marche vers Cuzco et en prendre possession en son nom, ainsi que des autres provinces de l'empire, en changeant seulement le gouverneur et la garnison si on se soumettait volontairement, mais de châtier jusqu'à l'extermination là où ils trouveraient la moindre résistance.

8. !l leur ordonna enfin de déclarer à Huascar, avant de se mettre en marche , que le seul parti qui lui restât à prendre et qu'il lui offrait comme une grâce, était de se contenter de la moitié de l'empire, dont on fixerait les limites à Caxamarca, ajoutant que, si celuici refusait ces conditions , il profiterait de sa victoire pour s'emparer de toutes les provinces, puisque c'était là le seul droit sur lequel les Incas eussent fondé leur domination ( Col* lahuaso, Guerras civiles).

9. L'Inca prisonnier ne fit jamais à cette proposition une réponse catégorique; jusqu'à sa mort, qui arriva neuf mois après, il ne voulut ni accepter, ni refuser, soit que son intelligence bornée lui fit conserver ses prétentions, éloigné comme il Tétait de toute personne qui aurait pu l'éclairer de ses conseils, soit qu'il craignit que son frère ne remplit pas sa promesse, puisqu'il était déjà possesseur de l'empire, ou, ce qui est le plus probable, parce qu'il espérait, mais en vain, que

HISTOIRE DU ROYAUME DE gUlTO. 273

les siens le délivreraient de la prison et le remettraient sur le trône.

1 0. Telle était la situation déplorable où fut réduit l'empire du Pérou par la discorde des deux frères, dont l'un voulait défendre ses droits et l'autre s'obstinait à soutenir des prétentions mal fondées. Ce fut ainsi que se termina une guerre civile qui, privant l'empire d'une grande partie de ses guerriers et détruisant ses plus belles provinces , amena sa destruction totale en aplanissant la route aux Européens qui en firent la conquête.

Avant de parler de ce qui regarde ceux-ci , je veux faire quelques réflexions sur les événements que j'ai racontés ici ; elles serviront à enéclaircir le sens et à réfuter les impostures grossières de quelques auteurs.

Digi

Réflexions sur les événements précédente.

1 . A tout prendre, il n'y a de véritable histoire de l'ancien royaume de Quito et des guerres civiles des deux frères que celle qui a été écrite par F. Marcos Niza ; si Ton en supprime les fables et les faits d'une trop haute antiquité, c'est la seule qui mérite le nom de première et vraie source des faits historiques et de la chronologie. Le docteur Bravo de Saravia s'est servi d'un de ces manuscrits pour composer ses antiquités du Pérou, et d'après une autre copie que l'auteur avait donnée à Francisco Lopez Gomara , celui-ci reproduisit dans son

histoire générale tout ce qui se rapporte àces deux points. Collabuaso se servit du même guide pour les guerres civiles, sans que dans cfes quatre écrivains on remarque une différence notable, excepté dans quelques incidents de peu d'importance que le dernier explique sous sa responsabilité, comme étant le plus versé dans les anciennes traditions.

2. Tous les autres auteurs rapportent trèspeu de chose sur ces deux points , et ce qu'ils disent est mal raconté , plein de fausseté et d'impostures grossières contre Atahualpa.

L'Inca Garcilasso de la Vega, un de ceux qui ont le mieux écrit sur les antiquités de l'empire péruvien , n'a plus la même habileté quand il touche aux antiquités du royaume de Quito, qu'il ne connut jamais très-bien. On ne peut lui accorder aucune confiance sur ce qui regarde les guerres civiles, leurs causes et leur histoire ; parce qu'étant le fils d'une Coya de Cuzco , la partialité l'aveugle sur beaucoup de choses.

27G YKLASCO.

3. Cet esprit de parti, né avec les Indiens pendant cette guerre, atteignit beaucoup d'Européens qui firent la conquête des deux pays. C'est pour cette raison que Ton trouve tant de différence dans les premiers écrivains qui, occupés d'intérêts tout différents de ceux de Niza, écrivirent et répétèrent ce qu'ils avaient entendu dire par un parti contre l'autre, sans s'apercevoir de la passion qui dominait les Indiens. Chez les écrivains modernes , on remarque la même différence, parce que quelques-uns ne sont que des plagiaires, ne font que copier leurs erreurs mutuelles; et que d'autres, voulant faire concorder les passages qu'ils ne comprenaient pas, et ce qui est pis encore, voulant mettre de la philosophie jusque dans les faits, gâtent et défigurent l'histoire beaucoup plus que les premiers.

4. De là vient que Robertson , après être convenu que Huay na-Capac s'était emparé par la force des armes du royaume de Quito, dont les vastes domaines étaient presque aussi

HISTOIRE DU ROY ATM E DE Ol'ITO. 217

grands que les siens, dit que, malgré la loi qui défendait aux Incas de mêler leur sang avec le sang étranger, il se maria avec la fille du roi de Quito, qu'il en eut Flnca Atahualpa, et que, lui laissant dans son testament le royaume de Quito, il donna le reste de l'empire à son fils ainé Huascar ; enfin , il ajoute (Hist. cTdmér., liv. 6, fol. 196) deux faussetés choquantes , et commet un grave anachronisme pour suivre Zarate, Garcilasso et Herrera, et il finit tout cela par une conjecture indigne de ses lumières.

5. La première fausseté est que Huascar, fâché de la manière dont son père avait fait le partage de l'empire, avait sommé Atahualpa de le reconnaître pour souverain légitime; qu' Atahualpa réfusa d'obéir à son frère, se confiant dans les vieilles troupes des Orejones don! il avait gagné l'affection et avec lesquelles il résolut aussitôt de lui faire la guerre, mais que Huascar, s'appuyant sur une ancienne coutume, qui ne permettait pas ces partages, se

prépara à faire valoir ses droits. J'ai démontré, d'après les meilleurs auteurs et la tradition fidèle des Indiens, la fausseté de cette assertion. J'ai fait voir que ce ne fut pas au sujet du partage de l'empire , mais bien sur la possession de Tumi -Bainba qu'éclata la querelle entre les deux frères.

6. Cette erreur fait faire à Robertson l'énorme anachronisme de placer le partage de Ferapire et la mort de Huay na-Capac à l'année 1 529, faute qui revient plusieurs fois. J'ai prouvé aussi, d'après les mêmes auteurs , seuls dignes de foi sur cette matière, que la mort de Huavna-Capac et le partage de l'empire datent de la fin de 1525. Pour être conséquent dans ses erreurs, il passe sous silence quatre années entières d'un règne pacifique, pendant lesquelles les deux frères gardèrent paisiblement leur monarchie respective, et il est obligé de confondre le châtiment qu'Atahualpa infligea aux Ca na res en 1529 , avec le commencement de la guerre civile et le partage de l'empire.

7. La seconde fausseté , non moins grave, quoique plus commune, des écrivains, c'est de dire qu'Atahualpa, triomphant par les armes, fit un mauvais usage de la victoire; car, persuadé , dit Robertson , de son peu de droit à la couronne, il essaya d'exterminer la race des Incas, en donnant la mort à tous ceux qu'il pouvait prendre par la ruse ou par la force ( Idem ). Cette vague clameur de la part de ceux qui étaient les offensés , les plaignants et les envieux d'Atahualpa , n'a pas le moindre fondement. Il n'y a aucun auteur bon ou mauvais qui ait raconté plus de batailles ni plus de morts que je ne l'ai fait. La plus grande boucherie opérée par Atahualpa eut lieu dans la province de Canar, où il est certain qu'il ne mourut aucun Inca. A la bataille de Huamachucu, il coupa seulement la tète à l'Inca son frère bâtard, qui avait juré de la lui coupera lui-même pour en faire un vase à boire. A celle de Quipaipan , où fut pris Huascar, huit cents des siens furent massacrés; mais on ignore

si parmi ce nombre il se trouva quelque Inca bâtard , quoiqu'il soit plus naturel de penser l'affirmative. Parmi les vingt élus d'entre les principaux de l'armée, pour terminer les différends, il est aussi très -naturel dépenser qu'il s'en trouvait quelques-uns, quoiqu'on l'ignore et que personne n'en ait parlé. Ils ne furent donc pas tués parce qu'ils étaient Incas, mais comme ennemis déclarés. Il n'est pas dit qu'aucun autre soit mort, et encore moins qu'on ait été le chercher et qu'on l'ait pris par stratagème,

8. Si Atahualpa eût cherché à exterminer le sang royal par crainte de rivalité ou d'obstacles à ses ambitieux projets, la première chose qu'il eût faite eût été d'ôter la vie à Huascar qui était son prisonnier et auquel il laissa l'existence pour le déterminer à une réconciliation. Celui qui pouvait lui porter le plus d'obstacle après Huascar était Manco- Gapac et ses trois fils, puisqu'il était véritable lnca; mais on n'a jamais su qu'il eût essayé

aucune vexation contre lui , ni qu'il eût voulu s'en saisir , quoiqu'il le tînt sous la main , et on ignore aussi que celui-ci ait jamais trempé dans les dissensions de ses frères.

Tous les autres ne pouvaient avoir de droit à s'opposer à aucune de ses actions , puisqu'ils étaient bâtards et qu^ils n'avaient pas de force ni ne pouvaient en avoir. On peut donc dire que c'est une franche calomnie.

9. Afin d'obvier à la réponse évidente de la calomnie, Roberston fait une conjecture capable de lui causer de la honte s'il la pouvait reconnaître, c'est celle qui dit qu'Atahualpa conserva la vie à son prisonnier Huascar par le motif politique de donner en son nom les ordres et d'être obéi à sa place. Conjecture vraiment puérile et mal fondée. Atahualpa s'était déjà emparé de l'empire, et, par le moyen de ses généraux, Quizquiz et Calicuchima, il avait pris possession des provinces, des villes et des trésors. Il avait changé les gouverneurs et les garnisons, et de tous côtés régnait la

terreur de ses armes, ce qui fut cause que, joint à ses libéralités, beaucoup de provinces se soumirent à lui, sans qu'aucune pensât à délivrer leur roi ou à établir des intelligences secrètes avec lui.

10. Comment pouvait-il avoir besoin de se servir du nom dé" son prisonnier pour donner des ordres? Si Atahualpa l'eût fait, il aurait agi contre ses propres intentions ; si ses sujets eussent été persuadés que le prisonnier pouvait commander, ils ne lui auraient pas prêté * si facilement l'obéissance à laquelle il avait droit comme vainqueur. Ces conjectures, de même qu'une foule de choses débitées contre Atahualpa, se rencontrent à chaque instant, surtout dans quelques auteurs modernes qui le traitent de bâtard, de sanguinaire et d'usurpateur de la couronne. J'ai dit, et même j'ai démontré déjà, que chez les uns cela ne vient que d'une profonde ignorance de l'histoire; chez d'autres , d'un esprit contrariant et prévenu; chez d'autres, enfin, de la manie de

HISTOIRK DU ROYAUME l>K QUITO. 283

copier les erreurs d'autrui , sans critique et sans choix.

11. Il n'y a surtout pas de réflexion plus juste et plus comique que celle que fait Col lahuaso dans ses Guerres civiles. Il défie tout le monde de lui faire une réponse à cette question : Pourquoi quelques auteurs donnent-ils à Huayna-Capac le titre de conquérant du royaume de Quito, et à Atabualpa celui A' usurpateur du royaume du Pérou; quand il semble qu'il y a plus de raison d'appeler celui-ci conquérant, et l'autre usurpateur? 11 est certain et incontestable (ajoute le même auteur ) que Huayna-Capac n'avait pas le plus petit droitau royaume de Quito, et qu'il n'avait aucun motif, aucune cause, ni aucune raison pour l'envahir, si ce n'est le désir d'étendre sa domination par la force des armes. De plus , quoique Atahualpa n'eût eu aucun droit à l'empire, et qu'il n'eût aussi d'autre cause ni d'autre motif pour ses conquêtes que celui d'étendre ses possessions par

la force des armes et de la violence, il faut les appeler tous deux conquérants ou tous deux usurpateurs.

12. De plus , Àtahualpa avait un droit légitime au royaume de Quito ; il lui revenait en héritage, et son père le lui laissait comme une restitution; mais il ne pouvait le conserver en entier, qu'en envahissant l'empire de son frère qui lui en disputait les limites avec une injustice criante. C'était un motif suffisant pour faire une juste guerre ♦ et obliger, par ses victoires, Huascar au traité qu'il voulait conclure avec lui. Ainsi, à cause de ce droit, et pour ces raisons d'état propres à Atahualpa et non à Huayna-Capac, celui-ci devait s'appeler usurpateur et son fils conquérant. Pour ces raisons aussi, je crois qu'on pourrait renouveler le défi de Collahuaso avec la certitude de n'avoir jamais la réponse.

13. Ce que je ne puis faire , c'est de suivre cet auteur indien dans les louanges exagérées

qu'il adresse à Atahualpa, qu'il compare aux plus célèbres empereurs romains, et à d'autres monarques de l'Europe moderne, dans l'histoire desquels il est assez versé; mais aussi il me semble, sans faire injustice à personne,

qu'il serait très-difficile de trouver , parmi les souverains païens des royaumes américains , un prince qui l'égalât par la réunion des qualités qu'on n'a jamais pu lui refuser. C'était réellement un homme de grands talents , d'un esprit, d'une pénétration et d'une vivacité extraordinaires. Les Indiens ne connurent personne de plus versé dans l'astrologie et dans les autres sciences. Il était doué d'un esprit guerrier, d'une grande habileté dans l'art militaire et d'une haute prudence. Bien souvent cependant il oubliait celle-ci pour marcher à la tête de ses troupes et combattre en personne comme le dernier de ses sujets.

14. Il était doué d'un courage extraordinaire dans les périls et dans les circonstances difficiles ; jamais il ne se laissait abattre par les

revers de la fortune ; il était excessivement généreux et libéral , et oubliait souvent ses propres intérêts. Il était rigoureux et parfois cruel , mais en même temps il avait de la pitié et de la compassion , parvenant à upir les deux extrêmes, de manière que, si on le craignait pour l'un, on l'aimait et on lui obéissait pour l'autre. Enfin , sans avilir la majesté ni l'honneur royal , il fut très-humain pour ses sujets, aussi fut-il adoré par eux jusqu'à l'idolâtrie. Toutes ces qualités ne sont pas faciles à trouver réunies , même dans les plus célèbres Incas du Pérou. Robertson lui rend justice sous ce rapport , quand il dit qu'il fut d'un génie bien supérieur à celui de Montezuma , le plus fameux des empereurs mexicains (Hist. dAm. , liv. 6, fol. 213).

Les Espagnols entrent dans le Pérou. Ils offrent à Atahualpa de Patder à combattre son frère Huascar.

1 . La conquête de l'empire mexicain , dans l'Amérique septentrionale, s'était déjà effectuée , et les Espagnols avaient formé dans l'Amérique méridionale les colonies de Panama , de Car thagène et quelques autres. Depuis le temps de Bal boa, c'est-à-dire depuis la découverte de la mer du Sud, on avait une idée confuse de l'existence du Pérou et de ses immenses richesses ; bientôt après des nouvelles plus certaines circulèrent à Panama. Beaucoup de gens auraient désiré faire cette expédition, mais ils reculaient devant les graves difficiil-

tés qu'elle présentait et devant le manque d'argent. Cependant trois personnes finirent par se réunir et former une étroite association autorisée par Pedrarias, gouverneur de Panama. Leur traité fut scellé du sceau le plus sacré de la religion, et ils jurèrent de se secourir mutuellement et de faire ensuite une répartition équitable du profit.

2. C'était Pizarro, Diego de Almagro et Fernando de Luca (4). Pizarro, quoique d'une noble famille de Truxillo dans l'Estramadure , n'était que fils naturel de Gonzale Pizarro : élevé à la campagne, il n'avait appris ni à lire ni à écrire, mais il était robuste de corps et d'esprit, et doué de sentiments élevés; son inclination l'ayant porté vers l'art militaire, il y déploya un talent extraordinaire; après avoir servi quelques années en Italie, il passa en Amérique , où il se distingua par sa valeur et par sa bonne conduite dans les conquêtes de

(1) Tous les historiens le nomment Luque.

Saint-Marte, de Venezuela, de Coro et de la Nouvelle-Espagne.

3. Almagro , quoique d'une origine aussi vulgaire, puisqu'il était enfant trouvé, eut une grande habileté dans l'art militaire; ses talents lui acquirent une renommée peu ordinairé dans ces mêmesconquêtes.

4. Luca était curé et maître d'école à Panama, emplois qui lui avaient acquis une grande fortune. Pizarro , qui était le plus pauvre, mais le plus robuste de corps et d'un courage supérieur, se chargea dé la part la plus lourde et la plus dangereuse de l'entreprise, qui était le commandement des troupes et la direction de l'expédition. Almagro eut mission d'aller et de venir avec les divers secours de gens, d'armes et de munitions mili*taires dont on aurait besoin quand l'occasion s'en présenterait; et Luca, restant à Panama, fut chargé de pourvoir aux dépenses et du maniement des affaires relatives à la conquête.

4. Les fonds réunis des trois associés suffirent pour armer trois navires. Pizarro s'embarqua sur l'un d'eux avec cent soldats, et trente chevaux, vers le milieu du mois de novembre 1524; mais le temps s'étant trouvé très-mauvais , il eut à soutenir de grandes fatigues. Il perdit inutile ment son temps, quoiqu'il touchât en divers points de la côte, et se vit obligé de se réfugier à Chu chaîna, l'une des îles voisines de Panama. Almagro, qui s'était embarqué dans un autre navire avec soixante-dix soldats , alla droit vers le continent à la recherche de Pizarro qu'il ne put trouver. Il éprouva les mêmes fatigues et les mêmes dangers dans les endroits où il débarqua et où le pays était sauvage et les peuples très-cruels; dans un des combats qu'il eut à soutenir contre les naturels, il perdit un œil d'un coup de flèche.

5. Sans espérance de réussir, il revint aussi sur ses pas , et débarqua par hasard dans la même ile où se trouvait Pizarro. Après qu'ils

HISTOIRE DU ROYAUME DE QUITO. 2 k M

se furent donné mutuellement des consolations et des espérances , Almagro retourna seul à Panama, et, quand il y eut recruté quatre-vingts hommes , il revint vers Pizarro. Us souffrirent ensemble les mêmes fatigues dans ce second voyage; mais en arrivant à la côte de las Esmeraldas , dans le royaume de Quito, vers le milieu de 1525, ils jetèrent l'ancre dans la baie de San Matheo. Ce lieu fut le premier dont la vue ranima leurs espérances; car ils s'aperçurent qu'il était moins sauvage et moins inculte, et que les naturels y employaient abondamment l'or, l'argent et les pierres précieuses pour leurs ornements. Ils n'osèrent pas les attaquer, ne connaissant pas encore leur nombre ni leur force; et considérant que les troupes qu'ils avaient eux-mêmes étaient très-peu nombreuses , ils résolurent d'augmenter le nombre de leurs soldats avant de tenter l'entreprise, jugeant qu'alors elle ne manquerait pas d'avoir un heureux résultat»

Page 1