‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en françaisChapitre 35 sur 42 · Pizarro, sachant que le cacique Tum · texte numérisé non relu

Pizarro, sachant que le cacique Tum

bala gouvernait cette île au nom de l'Inca Huascar, le fit assurer de ses intentions paci fiques. Tumbala le reçut avec les démonstrations de la plus sincère bienveillance, et lui fournit tout ce dont il avait besoin. Ce fut dans cet endroit que Pizarro apprit, par le moyen de ses deux interprètes, le véritable état du Pérou. On lui rendit compte des causes de la guerre civile qui existait entre les deux frères ; il apprit aussi que cette île s'était déclarée en faveur de Huascar, qu'Atahualpa était venu l'attaquer Tannée précédente, qu'ayant été blessé, il s'était retiré à Gaxamarca, qu'alors les insulaires étaient venus jusqu'à Tumbez qu'ils avaient saccagé, et qu'ils avaient fait prisonniers mille soldats de la garnison, dont six cents se trouvaient encore dans l'île; on lui dit enfin tout ce qu'il avait besoin de savoir pour exécuter ses projets.

17. Pizarro apprit avec joie le désordre qui régnait dans le pays, et désirant en profiter,

il envoya à Atahualpa les six cents prisonniers, en lui offrant en même temps son amitié et son bras contre son frère Huascar. Mais la bonne intelligence des insulaires avec Pizarro fut de courte durée; car non-seulement ses soldats prenaient tout l'or et toutes les richesses qu'ils trouvaient, mais ils enlevaient aussi les femmes. Le cacique, indigné, résolut de les massacrer tous , et fit tous ses préparatifs pour les attaquer à l'improviste. Pizarro, averti par Filipillo qui avait découvert la trahison, s'empara à l'instant du cacique; les insulaires prirent alors les armes, et attaquèrent les Espagnols; ceux-ci les défirent facilement à l'aide de l'artillerie et des armes à feu , et en tuèrent un grand nombre. Les Espagnols n'eurent que quatre morts et quelques blessés; les insulaires avaient cependant résisté longtemps avec une bravoure étonnante.

18. Les Espagnols firent un butin immense en or, en argent et en bijoux qu'ils se par-

tf02 VELASCO.

tagèrcnt. Ils envahirent aussi le sérail dans lequel le cacique gardait ses femmes et ses concubines avec un soin si jaloux que nonseulement les gardiens étaient de parfaits eunuques, mais qu'ils étaient encore mutilés des lèvres , du nez et des bras. Jamais ils ne purent faire la paix avec les insulaires, et ce n était que par la crainte de durs châtiments qu'ils en forçaient quelques-uns à les servir : chaque jour ils s'enfuyaient. Pizarro, voyant qu'une maladie contagieuse s'était déclarée parmi ses compagnons, et que plusieurs y avaient déjà succombé, se décida à quitter cette île, et se dirigea vers Tumbez où Filipillo lui promettait de plus grands succès.

19. Il se fit précéder par trois soldats et quelques Indiens chargés de demander au cacique qui gouvernait cette ville au nom d'Atahualpa, de l'y recevoir comme allié et ami de son souverain , auquel il avait envoyé , comme marque d'amitié, les six cents prisonniers qui avaient fait partie de la garnison de cette

forteresse. Le cacique, qui, peu d'années auparavant, l'avait reçu avec affection et lui avait offert plusieurs présents , avait changé de sentiments depuis qu'il avait appris les violences que les Espagnols avaient commises dans l'île de Lapuna. Il reçut les envoyés avec de fausses démonstrations d'amitié et les livra aux prêtres du temple qui les sacrifièrent.

20. Pizarro, en apprenant cet événement, résolut de l'attaquer. Après beaucoup de difficultés et de fatigues, il parvint à débarquer sur le continent, et proposa de nouveau la paix aux habitants de Tumbez; mais ceux-ci refusèrent, tournant en ridicule le petit nombre des étrangers barbus. Pizarro alla donc camper sur l'autre rive du fleuve; bientôt après il le traversa pendant la nuit sur des radeaux , et, ayant attaqué les Indiens à l'improviste, il les battit et en fit un grand carnage. Le cacique vint alors demander quartier, et pour obtenir son pardon, il fit présent à Pizarro d'une grande quantité d'or , d'ar-

gent et de beaucoup d'étoffes de coton et de laine.

21 . Retenu dans cet endroit par la maladie île ses soldats , Pizarro y resta trois moifc , jusqu'à la fin de 1531 . Il reçut, vers cette époque, deux ambassadeurs que Huascar Inca lui envoyait à cause de ce qui s'était passé dans File deLapuna. Huascar, ayant appris que Pizarro avait renvoyé à Atahualpa les six cents prisonniers, en lui offrant son amitié et son secours contre lui, en fut très-effrayé. Il prépara donc des présents magnifiques, composés de joyaux en or de toute espèce, et les lui envoya par ses ambassadeurs, en lui disant que s'il voulait prendre son parti contre un frère usurpateur, il lui donnerait de grandes richesses et serait son fidèle allié.

22. Atahualpa n'avait fait aucune espèce de démonstration en recevant de Pizarro la restitution des prisonniers. Il n'accepta point l'offre qu'il lui faisait de l'aider à combattre son frère; car il n'avait plus besoin de se-

cours. 11 n'accepta pas non plus l'alliance qu'il lui proposait; car il s'en méfiait et savait très-bien que, malgré leurs protestations d'amitié, les chrétiens n'hésitaient pas à violer les lois de l'hospitalité, par la rapine, les violences et des cruautés de tous genres. 11 prir donc le parti d'attendre pour voir s'ils agiraient réellement en amis, croyant qu'à cause de leur petit nombre il s'en débarrasserait toujours facilement. 11 méprisa le danger qui le menaçait, et ne pensa qu'à poursuivre activement la guerre contre son frère.

Pizarro se dirige vers Caxamarca dans l'intention de s'emparer

de l'Inca Atahualpa.

1 . Pendant son séjour à Tumbez , Pizarro reçut deux renforts de Nicaragua : l'un était composé de trente soldats et de deux capitaines , qu'on nommait Sébastien de Belalcazar (1 ) et Juan de Torres ; et l'autre , du même

(1) Les parents de Belalcazar étaient de basse condition et vivaient des travaux des champs. Sa mère mit au monde deux jumeaux, et Sébastien , l'un d'eux, naquit les pieds en avant. 11 était encore enfant quand ses parents moururent, et son frère aîné l'envoyait avec un âne pour chercher du bois. Un jour cet animal étant tombé dans un mauvais chemin , Sébastien fit de vains efforts pour le faire relever, et, furieux, il lui asséna un tel coup de bâton qu'il le tua sur la place. Désespéré , et n'osant rentrer à la maison, il abandonna les travaux des champs et alla se faire soldat. 11 arriva à Séville au moment où PedrariasDavila préparait son expédition pour la Terre-Ferme ; il se hâta d'y

nombre de soldats, commandés par Fernando de Soto; tous trois officiers distingués et célèbres par d'autres conquêtes. Ils étaient accompagnés de Fr. Marcos de Niza(i) de Tordre de

prendre part, et compta Almagro et Pizarro parmi ses compagnons. Ce fut lui qui, en découvrant la fumée des feux des Indiens, sauva l'armée dans sa inarche vers la mer du Sud , au moment où elle était perdue dans les forets et près de mourir de faim. Sa réputation augmentait avec son âge, et bientôt il fut regardé comme un des plus vaillants capitaines. Il était libéral, doux et pacifique , mais terrible dans les combats. Il était aussi adroit à pied qu'à cheval, d'une taille moyenne, mais bien prise, et d'un visage sévère.

Il vivait à Panama , où il possédait une riche commanderie. Quand Almagro eut un fds , il l'invita , ainsi que Pizarro, à en être le parrain. Il accompagna Pedrarias au Nicaragua, et fut le premier alcaldc de la ville de Léon. Quand Pizarro revint d'Espagne, nommé gouverneur du Pérou, il lui envoya un message pour le prier de se joindre à lui. Aussitôt il arma un vaisseau sur lequel il plaça, à ses frais, six chevaux et trente soldats. Pizarro le fit ensuite son lieutenant à S. Miguel , qu'il avait fondé sur l'emplacement de Tangarara.

(Castellanos, Parones ilustres de Popagan chartas.)

Le P. Simon (Noticias de Terra-Ferme , p. III, notice III, chap. ?0 et 21) donne les mêmes détails sur Belalcazar. 11 ajoute qu'il était natif de la ville de ce nom en Estramadure, qui appartient au duc de ttejar, et que; le nom de sa famille était Moyano,

(1) Voyez , sur Fr. Marcos de Niza , le Voyage de Cibula , publié clans la première partie de cette collection.

Saint-François, qui se rendit célèbre comme, historien des mœurs et des usages du Pérou.

Pizarro, ayant ainsi réparé les pertes que les maladies , plutôt que la résistance des Indiens, avaient fait éprouver à son armée, résolut de fonder une colonie sur les rives du fleuve Chira ou Piura. Il quitta Tumbez le 16 mars 1532, et posa les fondements de la nouvelle ville qu'il nomma San Miguel. Il s'assurait par là un lieu de refuge pour le cas où les circonstances le rendraient nécessaire; d'autant plus que cet endroit offrait un port commode et sùr aux renforts qui lui venaient de Panama.

2. Xerez rapporte que pendant que Pizarro était ainsi occupé, il apprit, par Filipillo, que Flnca Atahualpa avait entièrement triomphé de son frère Huascar, qu'il tenait prisonnier dans une forteresse, et que le roi de Quito se trouvait à Caxamarca, petite ville peu éloignée. Filipillo l'avertit en même temps que le moment de se mettre en

campagne était venu, si Ton voulait s'emparer de toutes ses richesses. Pizarro ne prit que le temps nécessaire pour pacifier la petite province de Pocehos, faire ses provisions de vivres et réunir des Indiens bapour porter les gages. Les deux interprètes qui étaient natifs de cette province lui en facilitèrent les moyens; de sorte qu'en très-peu de temps Pizarro se mit en route pour Caxamarca, à la recherche de l'Inca victorieux.

3. Après avoir laissé dans la nouvelle colonie la garnison nécessaire, il ne lui restait que cent soixante-quatre hommes, dont soixante-deux cavaliers et cent deux fantassins, parmi lesquels il n'y en avait que vingt qui eussent des armes à feu , et le nombre des arbalétriers était très-restreint. C'était là toute l'armée qui marchait à la conquête d'un des plus grands empires; elle suffit cependant à l'exécution de ce projet par l'heureuse combinaison des circonstances devant lesquelles

ces misérables forces furent plus que suffisantes.

4. La première et principale circonstance qui se présenta fut la division dans laquelle se trouvaient les deux frères Incas , division ensanglantée par la guerre civile qui les rendait incapables de penser à autre chose qu'à s'exterminer l'un l'autre. Les deux princes avaient été avertis à temps de la seconde apparition des Européens sur leurs cotes ; mais si la première, arrivée sept ans auparavant, avait coûté la vie à Huayna-Capac , qui avait été effrayé de perdre son empire en voyant la prédiction de Viracocha réalisée, celle-ci ne fit pas la moindre impression sur les deux fils, soit qu'ils crussent que les Espagnols se retireraient comme la première fois, soit qu'ils les méprisassent en les voyant si peu nombreux. C'est pourquoi, loin de réunir teurs forces et de combattre l'ennemi commun , les deux frères les employèrent uniquement à s'en tre-détru ire. Cette circonstance, qui, se-

Ion les historiens, fut la première cause de la conquête, fut accompagnée de beaucoup d'autres qui toutes contribuèrent à la faciliter.

5. Celle que je considère comme une des plus avantageuses fut la capture de ces deux naturels de Pocehos qu'on avait fait instruire à Panama dans la religion chrétienne, sous la tutelle de l'associé Luca. L'un avait pris le nom de Felipe qui, plus tard, se changea en Filipillo; et l'autre, celui de Francisco. Luca avait pris beaucoup de peine pour leur enseigner la langue espagnole, afin qu'ils pussent servir d'interprètes et faire valoir leur connaissance du pays au profit de la conquête du Pérou. Il les intéressa au succès de cette entreprise, en leur promettant pour eux et pour tous leurs parents les premiers emplois du pays. Francisco était devenu bon chrétien ; mais il mourut peu de temps après son retour. Quant à Filipillo , ce fut l'homme le plus indigne que la terre eût jamais produit, par sa perversité. Il fit commettre aux Espa-

gnols les actions qui ont le plus déshonoré leur conquête. Il est vrai de dire qu'il la facilita aussi par ses avis, ses connaissances et ses conseils; mais toute sa conduite fut si pleine de fourberie, qu'on ne peut dire qu'il ait été fidèle soit aux Espagnols, soit aux Indiens. On ne peut nier cependant que sans la division qui existait entre les deux frères et sans le secours de Filipillo, la conquête du Pérou eût été impossible.

6. Heureusement aussi pour les Espagnols, les meilleurs généraux d'Atahualpa se trouvaient dans des provinces éloignées, à la tête des anciennes troupes , et ce prince n'avait avec lui que les nouvelles levées qui l'avaient accompagné à Caxamarca , moins pour sa défense que pour ajouter à la splendeur de son cortège. Celles-ci même auraient pu résister, si Flnca, dès le commencement, eût cru avoir affaire à des ennemis , et s'il ne se fût pas laissé tromper par des protestations d'amitié.

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