Dès que Mayavillca, gouverneur de la
province de Pocehos , eut appris que Pizarro avait le dessein d'aller trouver Atahualpa dans Caxamarca, il se hâta d'informer l'Inca de tout ce qu'il avait pu apprendre sur les Espagnols, et lui dit qu'ils étaient peu nombreux et qu'ils se présentaient en amis; que leur conduite dans les endroits qu'ils avaient traversés avait été en désaccord avec leurs protestations , mais que cependant ils s'étaient conduits avec les Pocehos comme de vrais amis, et qu'il ne savait donc pas ce qu'ils étaient en réalité, mais qu'il lui semblait qu'ils n'étaient pas propres à jnspirer de la crainte; car, outre leur petit nombre, ils étaient si faibles de corps qu'ils ne pouvaient pas marcher et étaient obligés de monter sur certains Pacos de haute stature qu'ils avaient amenés ; qu'ils ne s'occupaient tout le jour qu'à nettoyer et polir certaines baguettes plates, semblables aux outils dont se servent les femmes pour tisser; car ils étaient si pauvres, qu'ils n'avaient pas d'autres ornements; ajoutant ce-
pendant que, d'après le rapport de Filipillo, qui les connaissait depuis longtemps, il pensait que leur alliance pourrait être avanta-
geuse.
8. A cette nouvelle, l'Inca se disposa à envoyer une ambassade à Pizarro. Il fit donc partir son frère Huayna-Palcon, avec des présents pour le chef espagnol, afin de lui dire qu'il acceptait l'offre qu'il lui avait faite de venir le voir, et qu'il l'attendait à Caxamarca. Pizarro venait de sortir de Pocehos lorsqu'il reçut cette ambassade; il se réjouit extrêmement de voir que tout favorisait ses projets ; après avoir fait à l'Inca Huayna-Palcon mille politesses et lui avoir fait présent de quelques bagatelles en verroterie inconnue dans ces pays, il lui répondit qu'il était envoyé par un des plus puissants monarques de la terre pour le secourir contre ses ennemis qui disputaient ses droits au trône.
9. Voilà ce que dit Robertson , d'après Herrem et Xerez, qu'il cite tous deux ( llist. de
Jm. 9 lib. 6, fol. 200). Mais Xerez dit tout le contraire, c'est-à-dire que Atahualpa, en envoyant à Pizarro un cadeau de peu de valeur, l'exhortait à ne pas avancer avec ses gens, mais à s'en retourner, ne voulant pas le recevoir (Conq. del Perd). Gomara, qui cite Xerez , ajoute que cette invitation était accompagnée de menaces (Hist. gen. 9 c. 113).
La première version me paraît plus vraisemblable que la dernière ; car presque tous les historiens conviennent, d'un commun accord, que ces malentendus furent causés par la perfidie de Filipillo. Si Atahualpa eût médité quelque trahison, ce n'aurait pas été avec un cortège de fête, mais les armes à la main , qu'il serait venu au-devant des Espagnols.
10. L'Inca était si loin d'avoir de mauvaises intentions, qu'après avoir envoyé cette ambassade à Pizarro, il fit divers préparatifs qui démontraient évidemment sa sincérité et sa volonté positive de bien recevoir les Espagnols.
Après le départ de l'ambassade il envoya à ses généraux Quizquiz et Calicuchima Tordre de conduire son frère Huascar de la forteresse de Xauxa dans une autre plus sûre près de Pachacapac, et de se rendre ensuite dans les provinces du Collao, au delà de Cuzco, les seules qui ne fussent pas encore soumises. Il avait ordonné aussi à Ruminahui de prendre les recrues qu'il avait à Caxamarca, de se joindre à cinq mille hommes qu'il attendait de Quito pour prendre part à l'expédition du Gollao. Si ses intentions n'avaient pas été pacifiques envers les Espagnols, il aurait appelé auprès de lui les généraux et toute l'armée, et n'aurait pas renvoyé le peu de troupes qu'il avait à Caxamarca.
1 1 . Sachant que Pizarro était arrivé à la moitié du chemin , il lui envoya un second message avec d'autres présents et grande quantité de vivres pour l'assurer qu'il l'attendait comme un ami. C'est ce que rapportent la plupart des historiens; mais Gomara
HISTOIRE DU ftOYAUME DE QUITO. 317
ajoute toujours que c'était avec de nouvelles menaces, ce qui est démenti clairement par la réception que lui fît l'Inca. Après un long et pénible voyage, à travers des déserts sablonneux et des montagnes bordées de précipices, Pizarro arriva en vue de Caxamarca* Il apprit que l'Inca ne s'y trouvait pas , mais qu'il était à des bains célèbres situés à trois milles hors de la ville.
12. Cette dernière circonstance lui fut fatale ; elle entraîna sa ruine et prouva en même temps sa confiance et ses intentions pacifiques, puisque , laissant la ville sans garnison et sans movens de défense, il était allé se livrer à ses plaisirs accoutumés. Pizarro profita d'une occasion si favorable , et se hâta de prendre possession de la ville et d'y préparer ses artificieux projets. Xerez est le seul historien qui décrive la petite ville de Caxamarca, et la position que prirent les Espagnols; je crois qu'il est nécessaire de transcrire ici ces détails pour bien comprendre la suite des événements.
13. « Ce pays, dit-il, est le meilleur de tous « ceux des environs ; il est situé au pied d'une » montagne, dans une vallée entourée de » collines, et a quatre milles de circuit. Il est » arrosé par deux belles rivières, traversées » chacune par un pont qui conduit à la ville » par deux portes opposées. D'un côté, avant » d'entrer dans la ville, il y a un grand palais » entouré de murs , qui sert de temple , et » dont la grande cour ou la place est plantée » d'arbres qui donnent de l'ombre. On appelle » ce palais la Maison du Soleil; on y adore » cet astre et l'on n'y entre que pieds nus.
» Dans la ville il y a près de deux mille mai- » sons , bâties en pierres dures , et bien distri- » buées à l'intérieur avec de très-belles fon- » taines. Les rues sont tirées au cordeau , et » au milieu de la ville est une place plus » grande qu'aucune de celles d'Espagne, » fermée tout autour et dominée par une for- » teresse en pierre, qui communique à la » place par un escalier.
1 4. » Sur le devant de la place est le palais » d'Atahualpa , beaucoup plus grand que tous » les autres, avec des jardins et des galeries » couvertes où l'Inca avait coutume de se te- » nir tout le jour. Ses appartements sont » peints de diverses couleurs; il y en un » surtout qui est de couleur rouge comme » du vermillon. Dans un de ses portiques il » y a deux grandes fontaines ornées de pla- » ques d'or; Tune d'elles a deux tuyaux, » dont l'un donne de l'eau bouillante et l'au- » tre de l'eau froide, qui viennent égale- » ment de la montagne voisine. Les habi- » tants sont très-propres et les femmes très- » honnêtes, etc. » (Conq. del Perû). Avant cette description de la ville, il désigne l'endroit où se logea Pizarro : c'était à l'hôtellerie royale ou Tambo, située à l'entrée de la ville. Ce Tambo se composait d'une autre vaste place entourée de grands bâtiments longs de plus de deux cents pas et larges à proportion , disposés pour offrir un logement commode aux
troupes et aux voyageurs, avec une tour en pierre au milieu de la place.
1 5. Aussitôt qu'il fut arrivé , Pizarro choisit ce poste avantageux, qui semblait fait à dessein , et envova sa dernière ambassade à Atahualpa. Il en chargea son frère Fernando, qui était comme le général de ses troupes, et lui donna pour raccompagner Hernando de Soto.
Us devaient annoncer à l'inca son arrivée à Caxamarca , et lui dire qu'envoyé par le plus grand monarque du monde pour traiter des affaires de la plus haute importance, qui lui seraient très-avantageuses, il lui demandait la permission d'aller le voir et le priait de lui designer l'heure et l'endroit qui lui conviendraient le mieux.
16. Ce fut le capitaine Soto qui arriva le premier au palais des Bains; il fit caracoler et sauter son cheval pour s'attirer l'admiration des Indiens , et s'approcha si prés de la litière sur laquelle était linca, quel écume qui sortait de la bouche du cheval rejaillit sur sa figure.
Celui-ci ne montra pas le moindre trouble, et son visage demeura calme et majestueux.
Soto mit pied à terre, et lui faisant une profonde révérence, il lui donna connaissance, à l'aide deFilipillo, de tout ce dont Pizarro lavait chargé. Atahualpa ne lui adressa jamais directement la parole, non plus qu'à l'interprète, et lui répondit par l'entremise d'un de ses officiers qu'il était indigné de son audace et de la manière peu respectueuse dont il avait osé s'approcher de lui.
17. Irrité de la lâcheté de quelques-uns de ses gardes qui s'étaient reculés pour éviter d'être foulés par les pieds du cheval , il leur fit trancher la tête; sévérité qui étonna également les Indiens et le capitaine Soto. Sur ces entrefaites arriva Fernando Pizarro, qui lui fit une profonde révérence et le salua avec tout le respect dû à son rang. L'Inca le reçut de meilleure grâce, et se soulevant un peu , il leur dit : « Princes Viracochas, soyez les bien- » venus dans mes états! » Il s'assit aussitôt,
322 velasco.
et faisant placer à ses côtés les deux étrangers, il se tourna vers les grands qui formaient sa cour, et leur dit : « Voyez, comme le véte- » ment , le visage , la couleur, la barbe et tous » les autres signes de ces étrangers sont les » mêmes que ceux qui ont été annoncés par » notre dieu Pira cocha ; et c'est ainsi que » Yaguar-Guacac, notre ancêtre, a voulu » qu'ils fussent représentés par une statue » de pierre. » ( Niza, Gallegos, Garcilasso de Vega et autres. )
18. Il fit servir ensuite un magnifique repas et toute espèce de liqueurs, par deux Cojas ou princesses très-belles et richement vêtues, qui entrèrent avec des vases d'or.
Les Espagnols burent avec plaisir, parce qu'ils en avaient besoin; mais l'inca, s'aperccvant que leurs yeux étaient plus fixés sur les vases que sur la boisson, ordonna qu'on les leur offrit tous avec des bijoux de différentes espèces. Quand les envoyés furent un peu revenus de l'admiration que leur causaient cette
richesse et cette générosité, Fernando Pizarro demanda la permission de remplir la mission dont il était chargé. Dès qu'il l'eut obtenue, il exposa en peu de mots à l'Inca le but qui avait amené les Espagnols dans ses états. Il lui déclara que deux puissances suprêmes gouvernaient le monde; l'une spirituelle, qui résidait dans le Pape, et l'autre temporelle, qui résidait dans l'empereur Charles-Quint, monarque des Espagnols, dont ils étaient les sujets, et qui les avait envoyés vers lui
pour l'engager à se soumettre à ces deux puissances, ajoutant que leur chef lui expliquerait tout cela plus au long.
19. L'Inca , dit Garcilasso, lui répondit en souriant et avec plus de sens qu'on n'en pouvait attendre d'un idolâtre , que le jour suivant il irait en personne visiter leur chef à Caxamarca. Après l'avoir salué respectueusement, les envoyés retournèrent rendre compte à Pizarro de tout ce qui s'était passé.
Atahualpaest fait prisonnier. — Rançon qu'il promet à Pizarro pour obtenir sa liberté.
1 . Pizarro , en apprenant de son frère Fernando et du capitaine Soto ce qui s'était passé au palais des Bains, se raffermit encore plus dans les projets qu'il avait formés. Le souvenir, dit Robertson, des avantages qu'avait retirés Cortès de la prison de Montézuma, lui fit comprendre de quelle importance il était pour lui de s'emparer de la personne de l'Inca. Il prit donc pne résolution aussi hardie que perfide. Après s'être donné le titre d'ambassadeur d'un roi puissant qui voulait former une alliance avec l'Inca , et après les offres
réitérées de sa propre amitié et de son aide particulière , il résolut de profiter de la confiance d'Atahualpa, qui se fiait à ses promesses, et de s'emparer de sa personne pendant l'entrevue qu'il lui avait demandée. Il prépara donc froidement tout ce qui était nécessaire à l'exécution de ce projet, sans réfléchir que cette conduite était aussi déshonorante pour lui que pour sa patrie ( Hist. cCAm^ liv. vi, p. 202 ).
2. Il n'était pas nécessaire que ce philosophe montrât tant d'irritation contre Pizarro. On ne devait pas s'attendre qu'un aventurier, qui depuis longtemps cherchait de l'or au prix des plus grandes fatigues et des plus grands dangers, s'arrêterait, après en avoir trouvé, à quelques scrupules de conscience sur la manière de s'en emparer. Voici , d'après les écrivains du pays, la manière dont il s'y prit pour exécuter son projet. Il divisa la cavalerie en trois troupes, dont il donna le commandement à son frère Fernando Pizarro,
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à Soto et à Belalcazar; il forma un seul corps de l'infanterie, se réservant seulement vingt soldats des plus braves pour l'accompagner dans la partie la plus dangereuse de l'entreprise qu'il avait choisie pour sa part. Il disposa les pièces de canon , qui , suivant Xerez , étaient au nombre de quatre, et toutes les armes à feu , de manière à enfiler la rue ou la porte par où l'Inca devait entrer, et donna Tordre à ses soldats de rester cachés dans l'intérieur du Tambo jusqu'à ce que, par un coup de feu, il donnât le signal de l'attaque.
3. L'Inca et toute sa suite étaient en mouvement depuis le matin du jour désigné pour l'entrevue, qui était le 16 novembre 1532. 11 était loin de se préparer au combat, car il n'avait pas le moindre soupçon du danger qui le menaçait; la seule chose qui l'occupât était de briller par sa magnificence dans l'entrevue qu'il allait avoir avec Pizarro. Ces préparatifs occupèrent une grande partie de la journée, et comme il s'avançait très-lentement pour
ne pàs détruire Tordre de son cortège, il employa quatre heures à parcourir les trois milles qui séparent les Bains de Caxamarca.
Les Espagnols l'attendaient avec impatience, comme un chasseur qui, après avoir tendu le filet, ne voit pas venir sa proie.
Ils formaient mille conjectures sur ce retard lorsqu'ils virent enfin paraître sur la place du Tambo quatre cents valets richement vêtus, qui s'avançaient en dansant et nettoyaient jusqu'aux moindres pailles du chemin. L'Inca venait ensuite porté sur une litière couverte de plaques d'or et de pierres précieuses; sa tète était ornée de plumes de diverses couleurs et de la houppe impériale, dont les franges cramoisies lui pendaient sur la figure et sur les yeux. Sa litière était portée par les principaux seigneurs de sa cour; elle était suivie d'autres litières moins riches, dans lesquelles se trouvaient les plus puissants de ses vassaux; elles étaient entourées d'une troupe de chanteurs, de musiciens et
de danseurs, tous vêtus de riches habits et couverts de joyaux précieux.
4. Comme la place ne pouvait contenir que quatre mille personnes, le reste de la suite demeura avec le peuple dans la plaine voisine. L'Inca, ne voyant aucun Èspagnol sur la place, et pensant que c'était par respect pour sa personne qu'ils attendaient l'ordre de venir le féliciter, demanda où ils étaient. Vincent de Valverde, de Tordre de saint Dominique, accompagné de l'interprète Filipillo, s'avança vers lui , teqant d'une main un petit crucifix, et de l'autre un bréviaire , et, s'approchant du trône de l'Inca , il le salua , dit Gomara , parle titre de seigneur très-excellent, et lui donna sa bénédiction avec son crucifix.
. 5. Quelques auteurs rapportent qu'en voyant cette action, l'Inca se retourna du côté des siens et leur dit : « Ces gens sont les mcssa- » gers de Dieu , gardez-vous de leur faire au- » cun mal. » Valverde, s'approchant de l'Inca, commença un long discours , et lui raconta
la création du monde, la chute d'Adam, Tincarnation du Verbe, la passion , la mort et la résurrection de Jésus-Christ, rédempteur du monde ; le choix qu'il avait fait, pour être son vicaire sur la terre, de saint Pierre et des Papes ses successeurs , ainsi que tous les autres mystères de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il dit ensuite qu'Alexandre VI, un de ces Papes, avait fait donation de l'Amérique à son souverain le roi de Castille, au nom duquel il le sommait d'abandonner l'idolâtrie et l'esclavage du démon pour recevoir la religion chrétienne, reconnaître la suprême autorité du Pape, et s'avouer vassal dp l'empereur Charles-Quint. Il finit enfin en disant que s'il prenait ce dernier parti, son prince le protégerait et lui ferait la grâce de le maintenir sur le trône; mais que, dans le cas contraire, il lui déclarerait la guerre et lui ferait sentir les terribles effets de sa vengeance.