Tout ce qu'on raconte de leurs longues
(1) Il ne faut pas oublier que les Espagnols donnent aussi le nom de port aux gorges de montagnes par lesquelles ou pénètre dans l'intérieur du pays.
guerres et des hauts faits des deux partis est enveloppé de trop d'obscurité pour que Ton puisse y ajouter foi aveuglément» On sait seulement qu'après la mort de Quitu , dernier roi de la nation envahie, tout le royaume tomba au pouvoir des étrangers, qui prirent le nom de ce prince en s'emparant de ses états, et le donnèrent aussi à tous ceux dont ils firent la conquête.
5. Sous le nouveau gouvernement de Caran- Scyri et de ses successeurs , le pays commença à prendre un autre aspect.
La religion de ces nouveaux venus n'était que pure idolâtrie ; le soleil et la lune, qui les avaient toujours guidés dans leurs diverses émigrations , étaient leurs principaux dieux. Au milieu de Quito , devenu leur capitale, et sur une hauteur que l'on nomme aujourd'hui le Panecillo, ils avaient élevé un temple au Soleil. Sa porte était tournée vers l'orient, et les deux colonnes élevées dont elle était ornée leur servaient à mesurer l'année so-
laire. Douze piliers entouraient le temple et étaient autant de gnomons qui désignaient par leur arrangement le premier jour de chaque mois. Sur la hauteur qui faisait face au Panecïlloy et qu'on nomme aujourd'hui saint Jean évangéliste , ils avaient construit un autre temple à la Lune. Nous parlerons plus au long de ces deux temples lorsque l'occasion s'en présentera.
6. Le gouvernement de cette nation, quoique monarchique, était mêlé d'aristocratie. A côté du trône il y avait des seigneuries, héréditaires de mâles en mâles à l'exclusion des filles. Mais à défaut de ligne directe, c'étaient les fils des sœurs, et non des frères, qui étaient appelés à succéder. Le fils du scyri ou celui de sa sœur, qui devait succéder au trône , ne pouvait en prendre possession ni porter le titre de scyri, sans avoir été reconnu comme tel par l'assemblée des seigneurs du royaume; et l'on ne manquait pas de lui refuser cette reconnaissance si on le
croyait incapable de bien gouverner : dans ce cas on élisait à sa place un des principaux chefs.
7, Les Caras n'enterraient pas leurs morts comme le faisaient les Quitus. Ils plaçaient le cadavre à la surface du sol, dans un lieu éloigné de toute habitation , et autour de lui ses armes et ses joyaux les plus précieux. Après avoir célébré en l'honneur du défunt les cérémonies d'usage , on construisait un mur de pierres brutes autour du cadavre. Le droit déposer la. première pierre appartenait aux plus proches parents du mort : on couvrait ensuite cette enceinte d'une espèce de voûte que l'on chargeait de tant de pierres et de terre qu'on en faisait un monticule nommé Tola , dont le plus ou moins d'élévation dépendait du rang du défunt, et sur lequel se terminaient les cérémonies funèbres que l'on renouvelait à la fin du mois et de l'année.
8. Les décisions du scyri n'étaient mises à exécution qu'après avoir été approuvées par l'assemblée des chefs; celle-ci ne pouvait
rien décider non plus sans le consentement du scyri. La manière d'écrire des Quitos était plus imparfaite que les quipos des Péruviens. Leurs archives ou annales , dépositaires de leurs hauts faits, se réduisaient à certaines tables de bois, de pierre ou d'argile, divisées en plusieurs compartiments dans lesquels ils plaçaient de petites pierres de grandeurs et de couleurs différentes et taillées avec art par d'habiles lapidaires. C'était par les diverses combinaisons de ces pierres qu'ils conservaient leur histoire et établissaient toute espèce de calculs.
9. Ils étaient peu avancés en architecture, et tout ce qu'ils construisaient était de mauvais goût : cependant ils faisaient des cintres et des voûtes , chose ignorée chez les autres peuplades indiennes. Ils excellaient dans l'art de tailler les pierres précieuses, et l'on croit même qu'ils ftirent les premiers qui connurent cet art; car leurs premiers établissements, formés à Tara etàAtacamès,
renfermaient des mines cTémeraudes qu'ils savaient déjà très-bien tailler. Ils tissaient avec art le coton et la laine et savaient tanner les peaux. Ils en faisaient des vêtements qui avaient la même formeque ceux des Péruviens.
1 0. Ils connaissaient le droit de propriété et l'hérédité des biens. Le scyri se mariait avec une seule femme, mais il pouvait avoir un nombre illimité de concubines. Outre leur épouse légitime, les grands et les chefs du royaume pouvaient en avoir un nombre déterminé; les gens du peuple ne devaient avoir qu'une femme ; mais ils étaient libres de la répudier pour les causes les plus légères et d'en prendre une autre. Leurs armes étaient des lances, des piques, des haches et des massues , et ils s'en servaient avec beaucoup plus d'adresse qu'aucune autre nation voisine. La couronne de plumes à un seul rang était la coiffure des hommes d'armes ; quand elle en avait deux , c'était celle des nobles et des seigneurs; enfin, il n'y avait
que le roi ou scyri qui eût le droit de porter une émeraude sur le front.
1 1 . Il n'y a rien de certain sur l'histoire de ces peuples depuis leur invasion jusqu'à leur conquête par les lncas du Pérou. Quelques auteurs, s'appuyant sur leurs traditions et leurs dépôts de petites pierres, comptent dix-huit scyris qui régnèrent pendant l'espace de sept cents ans. D'autres ont vu dans les mêmes documents cinq cents ans seulement de domination et la succession de quinze scyris, calcul qui nous semble le plus probable et le plus conforme à leur chronologie. Les noms et la durée du règne de chacun de ces princes me paraissent trop incertains pour les insérer ici.
12. L'amour des conquêtes, passion dominante des scyris , empêcha leurs états de parvenir au même degré de civilisation que l'empire des lncas; ils dirigèrent d'abord leurs armes vers le nord, et l'un d'eux s'empara du territoire desPoritacos, des Collahuasosetdes Singuchis; un autre conquit Carambi et Ota-
valo, et un troisième Ymbaya-Huaca ; enfin, d'autres s'avancèrent jusqu'à Tura; mais ce fut là le terme des expéditions de ces conquérants. Aucun d'eux n'avait dépassé cette limite à l'arrivée des Espagnols.
13. Dans toutes les provinces nouvellement conquises , les scyris construisirent des forteresses : c'étaient des terrasses de forme
carrée, à un ou deux étages, et garnies d'échelles mobiles, dont je parlerai plus tard.
Près de là, s'établissait ordinairement un village que les officiers et les capitaines de chaque province, choisis parmi les Caras, venaient habiter sous le prétexte d'enseigner aux naturels du pays l'art de la guerre et du maniement des armes. On trouve encore aujourd'hui des ruines de ces forteresses qui se distinguent à la première vue de celles qu'élevèrent depuis les Péruviens.
14. La province A'Ymbaja , la plus vaste et la plus peuplée des environs, fut toujours remuante et de mauvaise foi. A peine avait-
elle été conquise par le quatrième ou le cinquième scyri , qu'elle se souleva de nouveau , et massacra tous les officiers de la nation Cara qui s'y étaient établis. Elle résista pendant longtemps au joug qu'on voulait lui imposer une seconde fois, et ne se rendit qu'après qu'une longue et sanglante lutte l'eut presque épuisée. On en chassa tout ce qui restait d'habitants ; grands et petits furent dispersés dans les autres provinces du royaume ; et on mit à leur place une nouvelle population , toute de nation Cara; de sorte que cette province, dont le nom même d'Ymbaya fut aboli, prit celui de Carangui.
1 5. La première conquête qui se fit vers le sud, fut celle de la province de Lataconga. Elle était vaste et bien peuplée, mais ses habitants étaient peu guerriers. Ce fut le septième scyri qui s'en empara; son successeur, qui étendit ses états jusqu'aux confins de la province de Mocha, entreprit, quoique sans succès, la conquête de Puruhua. Depuis longtemps cet
état, aussi grand que l'avait été primitivement celui de Quito, était en guerre continuelle avec les Guanca-Villcas, qui habitaient au bord de la mer, et avec les chefs de Canar; ces derniers étaient très-aguerris et remportaient toujours la victoire à cause de leur adresse à se servir des armes de trait, qui étaient inconnues aux nations voisines. Outre les lances, les massues et les flèches , ils se servaient avec beaucoup d'adresse de la huaraca , c'est-à-dire de la fronde, qu'ils maniaient depuis leur enfance et avec laquelle ils abattaient du haut d'un arbre l'animal ou le fruit qu'on leur désignait. Ils se servaient aussi de Yhuicopa ou petite massue de bois très-lourd, qu'ils lançaient, et avec laquelle ils atteignaient le butavec autant de certitude qu'on peut le faire avec une arme à feu. Les scyris, voyant donc la supériorité que les Puruhuas avaient sur eux, et songeant déplus qu'ils étaient alliés des Timbos et des Tiguizambis, leurs voisins, renoncèrent à leurs projets et se contentè-
vent de faire un traité d alliance avec eux.
16. Avec le onzième scyri s'éteignit la ligne masculine de Caran ; tous ses fils étaient morts, et il n'avai t pas de neveux du côté de sa sœur ; il nelui restait qu'une fille unique nommée Toa, qui, suivant la loi, ne pouvait hériter du royaume. Maison rapporte que, comme il aimait tendrement cette fille, les grands du royaume consentirent à déroger à l'ancienne loi et à en établir une nouvelle qui permit à la fille de régner conjointement avec le chef qu'elle choisirait volontairement pour son époux et pour successeur au trône. Cette nouvelle lot, qui futaccueillie avec joie et bonheur par toutes les provinces, fut l'unique moyen de réunir au royaume de Quito la province dePuruhua, et successivement toutes les autres jusqu'aux confins de celle de Payta.
Réunion de la province de Puruhua au royaume de Quito.
1 . Le onzième Caran-Scyri, quoique avancé en âge, était encore dévoré d'ambition. La nouvelle loi qui assurait pour longtemps l'hérédité de la couronne dans sa famille, lui fit concevoir le projet d'étendre ses états par des alliances , puisque ni lui, ni ses prédécesseurs n'avaient pu le faire par les armes. 11 proposa donc à Condorazo, roi de Puruhua, qui était aussi très -avancé en âge et chef d'une nombreuse famille, de s'allier avec lui et de réunir les deux monarchies en une seule, en faisant épouser à son fils aîné, Toason héri-
tière, qui lui apporteraiten dot le royaume de Quito. La proposition fut acceptée aussitôt par Condorazo , et l'union de Toa, et de Duchicela , fils aîné du chef de Puruhua, fut célébrée au milieu des réjouissances universelles. Ce fut ainsi que les descendants de Condorazo montèrent sur le trône de Quito qui fut occupé successivement par quatre scyris de cette race jusqu'à la conquête du royaume par les Incas du Pérou.
2. Condorazo, qui avait sans doute pensé que le scyri lui survivrait, fut en proie à une vive douleur, quand après la mort decelui-ci il vit son fils Duchicela prendre possession des deux trônes, et qu'il fut réduit à n'être que son vassal. Ne pouvant supporter cette position, il se retira dans les montagnes de Collares ; et, depuis, on n'entendit jamais parler de lui.
La tradition rapporte qu'espérant par là s'immortaliser, il s'ensevelit tout vivant sur le sommet le plus élevé de la Cordillière qui prit de lui le nom de Condorazo.
3. Les deux nations proclamèrent av^c joie Duchicela , douzième scyri ou roi de Quito ; à dater de ce moment , elles déposèrent les armes et vécurent entre elles dans la meilleure intelligence. Duchicela réussit à faire entrer dans la confédération ou pacte de famille le chef de Canar, et par son influence, tous les seigneurs des autres provinces méridionales, jusqu'à celle de Payta. Ils y consentirent avec joie, non-seulement dans l'espérance qu'un d'entre eux pourrait succéder au trône de Quito, mais encore par la crainte qu'ils avaient tous de se voir assujettis par les In cas d u Pérou, dont ils n'ignoraient ni les progrès ni les conquêtes. Le royaume de Quito s'étendit ainsi, du nord au sud , sur une surface de plus de cent vingt-cinq lieues.
Ce fut vers l'an 1300 que s'éteignit la ligne masculine de Caran. L'on rapporte que Duchicela vécut plus de cent ans et en régna paisiblement plus de soixante-dix.