‹ Voyageurs et romanciersChapitre 18 sur 40 · MADAME DE LA FAYETTE; FRÉDÉRIC SOULIÉ · texte numérisé non relu

MADAME DE LA FAYETTE; FRÉDÉRIC SOULIÉ

Voici un roman I attribué à madame de la Fayette. Techener raccompagne, il est vrai, d'un petit volume à part, renfermant une protestation écrite par A. -P. Briquet, l'un des rédacteurs du Bulletin du Bibliophile, contre le titre, l'introduction, les appendices de Barbier, l'éditeur du roman en question. Mais, quoique cette protestation soit spirituelle et fondée, quoiqu'elle réduise assez plaisamment.^ néant les prétentions et les interprétations de Barbier, qui nous fait l'effet d'un érudit... à côté; quoique, enfin, Techener s'associe au travail de Briquet, cependant il

1. Mémoires de Hollande; Œuvres complètes {Pays, 12 février 18o7).

ne résulte pas pour nous de ce travail que madame de la Fayette soit étrangère, dans Fopinion de Techener, au livre qu'il publie. Qu'importe 1 du reste. Le livre est-il. quel qu'en soit Tauteur, un de ces diamants qu'il fallût s'empresser d'enchâsser et de mettre en lumière? Franchement, nous ne le pensons pas. En soi, c'est un livre médiocre. Impossible, selon nous, d'y reconnaître cette plume qui n'a servi qu'une fois et qui nous écrivit ce suave roman, dont le sens se perd tous les jours un peu plus : la Princesse de Clèves. Ce qui fait l'étonnant mérite de la Princesse de Clèves et de madame de la Fayette, ce sont les nuances les plus tendres et les plus choisies qu'on ait jamais vues fleurir, un matin, dans la délicatesse humaine, et que madame de la Fayette nous a offertes avec l'adorable simplicité qui prend de l'eau de source dans ses belles mains pour nous montrer combien elle est pure. Le roman actuel, si mal nommé Mémoires de Hollande (i)^ parce que l'action s'y passe en 1650, n'a rien de cette fleur d'âme qui est tout madame de la Fayette. C'est une œuvre froide, quoique bizarre, mais bien moins romanesque dans les sentiments que dans les faits. Le sujet du livre est la conversion d'une belle juive qui devient chrétienne pour épouser un seigneur français, ou qui épouse un seigneur français pour devenir chrétienne. On ne sait trop lequel des deux. Quelques dé-

i. Techener.

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tails de toilette assez gracieux et vivement rendus, et qui révèlent une main de femme dans un temps où l'on ne décrivait pas, ne sont point assez pour qu'on nomme hardiment madame de la Fayette, cette platonicienne sans le savoir, qui ne voit absolument rien dans le monde que l'expression chaste des sentiments. La gravité dans l'enjouement qu'on remarque en plusieurs endroits, qui veulent être plaisants, de cette composition, la phrase longue, négligée, monotone, mais noble, celte phrase qui a le pas du menuet et qui est commune à tout le xvii° siècle, ne sont pas des raisons non plus. Le xvii'^ siècle, qui était un siècle beaucoup plus social qu'individuel, avait un style, comme une politesse et une étiquette. 11 inclinait peu à l'originalité. Il aurait éteint sous sa convenance jusqu'au génie de Bossuet lui-même, si ce génie n'eût pas eu pour se rallumer la flamme divine des Écritures. Excepté quatre écrivains tout au plus : La Fontaine, La Bruyère, madame de Sévigné et Saint- Simon, tout le monde écrit à peu près du même style au xvii" siècle, et encore madame de Sévigné n'écrit si bien que parce qu'elle oublie d'écrire, et Saint-Simon n'a sa verve du diable que parce qu'il ferme les deux battants de son cabinet à son siècle et s'enferme tête à tête avec la postérité! D'un autre côté, que madame de la Fayette fût de l'hôtel de Rambouillet et portât des jupons musqués de peau d'Espagne, la quintessence du goût dans une si délicate créature ne pouvait

aller jusqu'au faux et au violent, et l'aurait, à ce qu'il nous semble, empêchée d'écrire l'épisode de la chemise, au madrigal sanglant, qui touche à l'impudeur, et qui est bien plus une idée du temps d'Henri III qu'une idée du temps de Louis XIV. A ne juger donc que littérairement un ouvrage dont historiquement Barbier a très peu prouvé l'origine, nous n'acceptons pas, par respect pour la mémoire de madame de la Fayette, le cadeau qu'on veut faire aujourd'hui à une femme qui a trouvé dans un petit coin de son cœur un filon de génie, et qui peut se passer de tous les cadeaux avec la seule perle qu'elle porte à son front. Faibles de donnée et d'exécution, entre Scarron et mademoiselle de Scudéry, sans les qualités et le relief de l'un et de l'autre, les Mémoires de Hollande pouvaient rester dans l'ombre où le Temps, juste, cette fois, les avait mis. Sans ce nom d'une femme qui est le plus charmant souvenir de nos esprits et dont on les couronne, ils ne soulèveraient pas, même l'espace d'un jour, le poids de leur obscurité.

Les Œuvres complètes (1) de Frédéric Soulié sont aussi une réimpression. Mais est-elle littéraire?... La

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