MADAME DE LA FAYETTE, FREDERIC SOULIE
littérature implique le style et la langue. Est-ce donc de la littérature que ces Mémoires du Diable, qui prouvent avec éclat qu'on peut avoir beaucoup de talent sans savoir écrire ? Frédéric Soulié fut un inventeur. II ne fut pas un écrivain Ce fut un des tempéraments les plus vaillants qui aient surgi dans la jeunessede 1830. Les Mémoires en question, les autres romans de l'auteur, ces drames de toute forme, très intrigués et dans lesquels les événements semblent des nœuds gordiens impliqués les uns dans les autres, frappèrent à poing fermé sur l'imagination d'une époque qui avait ressenti les étincelantes secousses du Romantisme. Nul plus que Soulié ne montra ce qu'on dépense de force pour combiner des événements et des caractères. Ce fut un dompteur de difficultés ; seulement il ne prit pas dans ses fortes mains, qui auraient pu fermer la gueule des lions, cette petite chose ailée qu'on appelle le style, et, parce qu'il ne l'avait pas, il restera, malgré sa verve d'invention, un grand dramaturge inférieur, quelque chose comme le Shakespeare des portières. Mais c'est encore beau d'être celai Du reste, le plus étonnant, dans les Mémoires du Diable, ce n'est pas, comme on pourrait le croire, le souffle vraiment diabolique qui met en danse les faits, les personnages, les épisodes, les histoires ; mais c'est surtout l'immense psychologie qui circule à travers ces fantastiques créations. Frédéric Soulié ne fait pas seulement remuer l'homme : il le pénètre et le fouille
dans les dernières fibres de son cœur. Si, comme nous le croyons, c'est un bon bâton de longueur pour mesurer la grandeur de l'homme que son aptitude à la métaphysique, Soulié, qui était investi de dons d'organisation formidables, aurait pu, en s'y appliquant, traiter les idées comme il traita les passions et les caractères. Il aurait scié ce chêne en maîlre. Ignorant, mal élevé, sans méthode, attelé avec Tardeur d'un étalon à une production forcenée, d'une passion qui s'étendait à tout et qui le tua d'un anévrisme (car ce cœur qui battait trop fort fut le marteau qui brisa sa vie !), Soulié révéla bien à son lit de mort, oii il entra dans la métaphysique par le catéchisme, ce que, dans d'autres circonstances, un tel esprit aurait pu devenir. L'invincible droiture qui était en lui, et qui l'avait empêché d'être gauchi par l'action funeste de son temps, le fit mourir chrétiennement, posant h un de ses amis nouvellement converti toutes les questions du catéchisme, écoutant les réponses, et, foudroyé d'évidence, ne faisant pas une objection II avait jusque dans le plus mauvais de son talent, laborieux et déréglé, comme dans son caractère, quelque chose de magnanime, et pourtant il ne sera point compté parmi les grands artistes ; car qui n'a pas de style doit périr. Mais les grands artistes ne l'oublieront pas, et c'est pour eux encore plus que pour la foule qui le lit qu'une réimpression de ses œuvres était nécessaire. Les grands artistes étudieront Soulié comme on étudie
MADAME DE LA KAYETTE ; FRÉDÉRIC SOULIÉ o\)
certains torses, certains raccourcis, certains écorchés, toutes ces choses qui ne sont en elles-mêmes que des fragments tourmentés de la vie et de la nature, mais qui servent à les exprimer !