HIPPOLYTE BABOU
Il y a presque de l'audace, ou une magnifique ingénuité, à publier aujourd'hui un simple recueil de nouvelles. Nous ne sommes plus à une de ces bienheureuses et virginales époques littéraires où l'on n'avait abusé de rien, et où une nouvelle, comme le Mouchoir bleu^ par exemple (de la cotonnade en littérature), faisait la réputation d'un homme d'esprit qui n'avait pas, au fond, dans la tète, beaucoup plus d'invention qu'un marchand.. . de mouchoirs. Au contraire, nous sommes à une époque où l'on a abusé de tout, et où il faut, pour exciter l'intérêt de ceux qui lisent
Les Païens innocents ; Lettres satiriques et critiques, avec défi au lecteur {Pays, 17 novembre 1858; 8 août 1860).
encore, des romans compliqués comme des labyrinthes et démesurés de longueur. Dans l'état présent de la littérature, les journaux, qui sont les espaliers du roman, n'aiment à en étaler que dans des proportions formidables. Au plus, entre deux de ces énormes productions qui se succèdent, y a-t-il quelquefois un joint, un interstice par où Ton puisse glisser une nouvelle, intéressante et courte, qui permette au lecteur de respirer un moment. Le lecteur ne se soucia pas de respirer.
Ainsi qu'on fait l'éducation de l'imagination publique à peu près comme on fait l'éducation d'un or-| gane, les romans de feuilleton ont créé dans la mas£ des lecteurs de véritables appétits de Gargantua. Il veulent des pièces de résistance, et comme ils ne lisen] pas en général pour des raisons très littéraires, mai pour passer le temps, quand ils sont oisifs, et pour distraire, quand ils sont occupés ; comme ce ne soi pas des questions pour eux dans un livre que la pr( fondeur des caractères ou la beauté du langage, ils détournent naturellement de ce qui est fin, est susce] tible de dégustation, pour se retourner vers ce qui es gros et peut s'avaler comme une pâtée... Alors 1( nouvelles, qui sont des romans concentrés, doivei être, en raison de leur concentration même, d'un tH rare et d'un très difficile succès. Comme il arrive hélas ! si souvent dans les choses de l'art et de l'in^ telligence, c'est précisément le mérite de ces sori
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de compositions qui fait leur infortune, et, nous le répétons, pour publier un volume de ces choses dédaignées du public, il faut ou la candeur d'un mouton qui au bord d'une route rêve un pré, ouTinsouciance altière d'un véritable artiste qui écrit pour ses pairs littéraires et donne sa démission à l'avance de toute popularité.
Eh bien, voilà pour nous ce qui recommande à l'attention le livre de nouvelles d'Hippolyte Babou ! Babou n'est pas dans les moutons qui rêvent. Il ne rêve pas les gros publics! Il ne fait plus partie des ingénus delà littérature à leur début, de ces petits I jeunes gens qui croient inspirer des passions sérieuses aux filles perdues comme l'est la Gloire. Il a dans les lettres un passé de travail et de luttes. Il sait ce que , rapporte le talent à son homme, lorsqu'on est assez noblement bête pour ne pas vouloir l'abaisser. Puisque Babou sait tout cela, puisqu'il a l'expérience delà vie liltéraire, — la plus cruelle des expériences, — il reste donc, pour expliquer la publication de son vo- ; lurae, cette fierté d'artiste qui se prend oii est sa tenf dance et là où est aussi la difficulté, et qui a écrit [ laborieusement de courtes nouvelles où d'autres I auraient écrit facilement de très gros romans. Soit, ^ en effet, qu'il eût compris qu'il faut plus d'art peut-être : pour construire un drame ou un récit dans les proportions de Madame Firmiani ou de la Grande Bretèche que dans celle des Mxjstères de Paris ou de Monte-
Crislo, soit qu'il ne se seatît dans l'esprit, pour chacune de ses conceptions, que le cadre étroit d'une n ouvelle et qu'il ne voulût pas trop embrasser pour mal étreindre, il n'en a pas moins donné à la Critique le spectacle de deux choses l'une, auxquelles elle est peu accoutumée : — l'amour désintéressé de ce qui est difficile, et l'exacte conscience de soi.
Mais ce n'est point là le seul mérite d'Hippolyl Babou. Ses nouvelles n'attestent pas seulement se affection courageuse pour les choses fortement litt^ raires; elles en attestent encore la puissance. Pli qu'un autre, nous, nous sommes tenu de le signah Le talent très marqué dont elles sont la preuve a é^ pour nous une révélation. Jusqu'ici nous ne connai^ sions Babou que comme un écrivain qui avait travailj en s'éparpillant ici et là, et avait combattu sous c( tranchées couvertes qui existent aussi en littérature et d'où le travail le plus héroïque ne sort pas toujoui victorieux. Nous n'avions guères lu de lui que s< introduction aux lettres nouvellement éditées du pH sident de Brosses sur l'Italie. Cette introductioi dans laquelle l'auteur défendait la philosophie di xviii® siècle avec l'aigreur d'un homme piqué contre le
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catholicisme de ses contemporains, nous avait paru (et nous l'avions dit) d'un esprit sec qui grimaçait en se donnant les airs de pincer la lèvre comme Montesquieu.
Or, il n'y a dans les nouvelles que nous venons de lire rien de moins sec que l'esprit d'Hippolyte Babou. C'est, au contraire, un écrivain plein de fraîcheur et d'une sensibilité charmante. Et que les Païens innocents (1) aient été écrits avant ou après Vlntroiuclion aux Lettres du président de Brosses, ils disent éloquemment que si c'est après la tête et la poitrine de l'auteur se sont ouvertes et que, dans ces lèvres pincées, a éclos le naturel et bon sourire ; et si c'est avant V Introduction que ces nouvelles ont été composées, elles disent non moins éloquemment encore que l'auteur a porté la peine de ses doctrines, — car, pour une minute, elles ont desséché et défiguré son talent.
Ce talent, l'avait-il, ou lui a-t-il poussé?... Et cependant, s'il y avait un sujet sur lequel les idées philosophiques de l'auteur pouvaient porter et déteindre, c'était le fond de ces nouvelles, qui n'est pas d'invention chez Babou, et sur lequel il a détaché des combinaisons et des personnages. Hippolyte Babou est un méridional, et son talent sent le terroir de sa patrie . Nous ne nous en plaignons pas : ce qu'il y a de
\. Poulet-Malassiâ et de Broise.
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plus savoureux dans le talent, c'est le goût des terroirs 1 Voyez Walter Scott I Babou est né entre Toulouse et les Pyrénées, dans ce pays où la domination romaine a laissé dos traces aussi profondément enfoncées que les casques, les épées et les grands ossements — gmndia ossa — qu'on y retrouve dans le sol, et ce sont ces vestiges d'une influence païenne, qui ont résisté à quatorze siècles de christianisme, que l'auteur des Païens innocents ol voulu peindre. Du reste, ce qui fait Toriginalité de ces mœurs, c'est leur mélange les unes dans les autres.
Hippolyte Babou, fils de ces contrées, ayant été bercé de légendes païennes, a été ramené, par la rêverie de son talent, vers les impressions de ses premières années, et les Païens innocents sont sorliSf un soir ou un matin, de cette rêverie. Dans la circonstance d'un tel sujet, on pouvait craindre, n'est-il pas vrai ? que le glorificateur de la Renaissance, le philosophe de lalibrepenséeetl'admirateurdecede Brosses à qui dernièrement on a fait une gloire parce qu'il aimait lespriapées bien gravées sur un vase antique et se permettait d'indécentes plaisanteries contre l'Église, — oui ! on pouvait craindre que Babou, qui est à lui seul tous ces hommes-là, ne les montrât un peu trop dans un sujet imprégné profondément de paganisme, et qu'il n'en foncdt outrageusement la couleur. On se disait qu'il y avait là une mesure qu'il allait peut-être dépasser. Eh bien, non I heureusement.
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riiomme d'idées dans Babou n'a point fait tort à l'artiste, et Tartiste n'est point sorti de la nuance harmonieuse hors de laquelle il n'y a ni vérité ni charme. Commelespersonnagesde ses récits, il est païen, mais on le lui pardonne, et s'il est moins innocent qu'eux, parce qu'il en sait davantage, il songe si peu à être autre chose qu'un écrivain aimable et sincère, que les chrétiens n'auront pas grand'peine à lui témoigner une sympathie plus personnelle encore que la charité.
II y a en tout six nouvelles dans le recueil, et ce qui les relie entre elles et leur donne l'unité d'un livre, c'est précisément cet indélébile paganisme qu'elles expriment à travers les formes d'une société et d'une civilisation chrétiennes. De fait et dans les contrées que Babou nous a peintes, ce paganisme estil aussi réel, aussi visible qu'il nous l'a montré en ses nouvelles ? N'en a-t-il pas exagéré l'empire ? Nous venons de le dire plus haut, il appartient à ce groupe d'esprits qui se sont pris pour la Renaissance d'un goût rétrospectif et passionné, et qui ont relevé et réchaufïé dans leur imagination le symbolisme tombé et refroidi de cette mythologie que le xviii*' siècle — ce siècle aimé de Babou pourtant —a flétrie et déshonorée. D'un autre coté, en religion, il nous a toujours
semblé n'avoir guères que celle du Titien ou de Léonard de Vinci. C'estunanthropomorphite de la beauté. Mais si, pour ces raisons suprêmes, il a vu dans les habitudes de son Midi plus de paganisme qu'il n'en est resté véritablement, s'il a eu tout comme un autre (et pourquoi pas ?) sa petite illusion d'antiquaire, si enfin la réalité historique pèche un peu dans l'œuvre de Babou (car c'est une œuvre que ces six nouvelles), du moins l'effet d'art n'en a point souffert. Il subsiste là dans sa vérité particulière, comme si l'autre vérité y était aussi, à côté.
Les six nouvelles qui forment les Païens innocents s'appellent : la Glorielle^ — le Curé de Minerve, — le Dernier Flagellant^ — V Hercule chrétien^ Jean de VOurs, — Y Histoire de Pierre Azam, — et la Chambre des Belles Saintes ^ et elles sont, à notre avis, de petits chefs-d'œuvre d'expression, comme doit l'èlre, de rigueur, cette simple création d'une nouvelle, intaille^ ou relief d'une seule idée, travaillée avec les caresses de l'Amour. Moraliste aux nuances fines, observateur] qui s'attendrit en raillant, peintre gai, mais dont la gaîté touche si joliment à la mélancolie, enfin paysagiste vivant par-dessus tout cela, voilà ce que nous, a paru Hippolyte Babou en ces nouvelles, d'une va-j leur inégale entre elles, mais toutes de cette distinction, recherchée et obtenue, qui appelle non pas les tapages, — abyssus abyssurn invocat, — mais la dis-j tinction du succès.
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Les deux supériorités du volume sont évidemment le Dernier Flagellant et la Chambre des Belles Saintes. Homme d'observation sur place ou sur souvenir, — c'est du moins ainsi qu'il s'est donné et qu'on l'accepte, — l'auteur des Païens innocents n'a point cette force d'invention qu'eut Balzac dans ses nouvelles les plus courtes, mais il est vrai de dire qu'il s'applique à peindre des mi'/ieMx beaucoup plus que des caractères. Le milieu, l'atmosphère ambiante, l'action qu'elle exerce sur l'individualité humaine, telle est surtout la grande affaire de Babou et sa pente. Dans sa Gloriette, dans son Curé de Minerve, dans son Hercule chrétien et dans son Histoire de Pierre Azam, ce qui le préoccupe, c'est la couleur locale et morale, et les personnages de ses récits presque légendaires ne sont guères que des figures, pour la plupart, connues, et parfois d'une physionomie fatiguée. Ainsi, dans la Gloriette, par exemple, nous avons l'éternelle petite Bohémienne, — qu'on nous passe le motl — cette voyoue de toutes les publications contemporaines ; car, faute d'idées dans ce temps vide, tout le monde éreinte la même à force de grimper dessus I Cette absence d'originalité dans les personnages de
ses nouvelles, la Critique est bien obligée de la reprocher à l'auteur des Païens innocents, et voilà pourquoi justement elle préfère et classe plus haut que les autres la Chambre des Belles Saintes et le Dernier Flagellant. En effet, en ces deux-là, on trouve, avec ses qualités habituelles et dans le milieu ordinaire de l'observation de l'auteur, deux ou trois individualités, deux ou trois têtes, en profil, il est vrai, mais qui sont arrêtées et dont la fine originalité vous saisit au plus délicat de votre être. Dans le Dernier Flagellant^ ce sont les « Dames noires », la femme et la fille de ce Rouziac, de ce mauvais riche qui a sucé, par l'usure, le sang et la vie de toute une contrée, et qui, vouées à un deuil éternel et grandiose, tiennent, pour les restituer un jour, le livre des biens volés de Rouziac, à mesure qu'il les vole, et chantent à Dieu, quand l'émeute furieuse met le feuchezelles, un si bel hymne de délivrance devant leur château incendié! C'est, dans la Chambre des Belles Saintes, dom Bazin et sa sœur Bénigne, ce dom Bazin qui était bénédictin et que l'on n'appelle plus que le Malédiclin, par risée, parce qu'il est de ces mauvais qu'on adore, une de ces combinaisons, délicieuses et contrastées, de la bonté du cœur et de la malice de l'esprit.
Babou n'a pas appuyé beaucoup sur ce caractère, mais ses traits sont si justes et si pénétrants à la fois que nous avons eu quelque chose d'aussi réel qu'un portrait pris sur le vif d'un homme, et qui sait? peut-
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être est-ce un portrait que cette figure. Seulement, peindre ainsi, c'est presque inventer. « Son érudition abondante révélait tout de suite l'ancien moine... Son front, séparé en deux parties, non par une ride (il n'en a jamais eu), mais par un sillon très léger, renfermait (c'étaient ses propres paroles) d'un côté la science profane, et de l'autre la science sacrée. Les deux compartiments devaient communiquer sans doute, il en prenait gaîment son parti et il en riait. Avait-il souhaité autrefois la crosse ou la mitre? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il les aurait noblement portées. Par sa taille élevée, par son embonpoint majestueux, qui rappelait le contour d'un beau vase antique, par ses blanches mains de velours, par sa haute mine impertinente que j'ai retrouvée plus tard dans un portrait du cardinal de Rohan, par l'ensemble de sa physionomie et la dignité de sa personne, dom Bazin était né prélat... » C'est à ce païen innocent, « qui faisait le signe de la croix en scandant le vers :
0 fons Bandusiœ splendidior vitro! »
que Babou oppose une sœur, mademoiselle Bénigne, vieille chrétienne charmante, comme l'autre est païen, qui dit, quand il fait grand vent : « Les saints soufflent » ; qui, pour peindre le caractère joyeusement tonitruant de son frère, dit encore : o Dieu est bon, quoiqu'il tonne! »; mademoiselle Bénigne, « une fleur d'innocence édénique, la simplicité d'un élément, la bêtise
immaculée, une bêtise céleste », selon son frère. « Elle portait une coifle blanche et des lunettes bleues. La coi fTe avait exactement la forme d'une coquille d'œuf que vient de percer le bec d'un oisillon ; elle encadrait le front, elle pressait les joues, elle cachait presque le menton de celte figure amaigrie, — une vraie têle d'oiseau! Qui donc, excepté la tante Bénigne, aurait eu l'idée de cloîtrer ainsi ses oreilles? » N'est-ce pas là une touche excellente, et, quoique la bonhomie n'y soit pas encore, la bonhomie, cette fleur tardive qui ne croît dans le talent qu'à travers les expériences et quand la vie nous a simplifiés, ne peuton prévoir que Babou l'aura un jour et qu'il deviendra le peintre complet qu'il n'est que fragmentairement aujourd'hui?...
Du reste, il ne le deviendrait jamais qu'il n'en serait pas moins, aujourd'hui même, un écrivain très spirituel, une imagination très cultivée et un homme de lettres (ajoutons ceci) qui porte très noblement, comme son dom Bazin eût porté la mitre, ce titre d'homme de lettres dont on ne sait plus assez être fier. A la télé des nouvelles de Babou se trouve une préface dont la verve, l'entrain, le mouvement, rappellent Diderot
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(le rappellent trop peut-être), mais qui justifient ce que nous venons d'exprimer. Jamais on n'a plaidé plus vigoureusement la cause des lettres contre cet industrialisme littéraire qui nous déborde de toutes parts et qui finira par nous engloutir.
Est-il inconséquent, ce titre : Lettres satiriques et critiques (1), qui s'atténue lui-même après s'être très bien exprimé !... Pourquoi ces lettres, qui sont vraiment des ZeZ/ressa/iW^wes dans tout le vif, et, disons le aussi, le capricieux du mot, ajoutent-elles à leur titre, qui est loyal et hardi, Tépithète rougissante de critiques, qui a l'air d'un repentir (déjà), ou d'une petite réserve ou d'une petite peur?... Serait-il donc possible qu'Hippolyte Babou eût peur... de faire peur au public avec son titre net de Lettres satiriques^ lui, Babou, qui, comme Scudéry, ma foi ! ou Cyrano de Bergerac, jette des défis à la tète de son lecteur et qui s'en vante jusque sur la couverture de son livre ? On bien, dans sa pensée intime, car nous prenons souvent nos prétentions pour notre conscience, le spirituel et amusant satirique se croit-il naïvement des quarts d'heure de justicier et d'oubU de malice dans la justice?...