Poulet-Malassis et de Broise
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Ail! la justice! quelquefois il la rencontre à force de... justesse, mais, franchement, ce n'est pas cette eaîme et profonde chose, austèrement cherchée, qui est la préoccupation habituelle de l'auteur de ce livre >oul en étincelles, et en étincelles qui tombent... n'importe où ! pourvu qu'en tombant elles brillent beaucoup et brûlent un peu. Ce mot de critique, qui a je ne sais quoi de doctrinal, de péremptoire et de placide, se marie mal, selon moi, à cette notion qu'exprime le mot satirique, lequel implique que le blâme Ta plus loin que le point où s'arrêterait la justice. Et quand je dis qu'il va plus loin, il faut entendre quil y saute, et avec un geste que la justice ne connaît pas.
C'est ce geste charmant, souvent trop charmant peut-être, qui fait surtout le genre de mérite d'Hippo- }yle Babou, dans son livre et ailleurs. Pourquoi donc i interrompre et le modifier ainsi, tout à coup ? Interrompre un geste, c'est presque toujours le fausser ! Que Babou envoie promener la critique et, de la sa- Hire qui l'entraîne, ne se retourne pas et ne se raccroche pas à elle ! D'ailleurs, il n'est pas fait pour la gritique. Je veux le lui dire tout d'abord avec la brusquerie de l'amitié, cette brutalité intelligente et tendre 1 Hippolyte Babou a trop de vif-argent dans la veine, trop de fantaisie dans la pensée ; il est un esprit trop sensible, et en même temps — comment dijais-je cela ? — trop méridional, trop improvisateur sous un ciel heureux, trop lazzarone de son propre
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, talent, pour être jamais le théoricien à l'application ! éternelle, 1 anatomiste sur le vif et encore plus sou- ' vent sur le mort, qu'est le critique littéraire.
La première obligation du critique, qui peut être \ froid, mais fi qui il n'est pas défendu d'être ardent, c'est une forte possession de soi-même. Babou a bien i de l'esprit comme un possédé^ mais je crois que cet i esprit le possède plus, lui î qu'il ne le possède. Je I crois que son esprit est son maître plus qu'il n'est le I maître de son esprit. Écrivain d'imagination, romancier qui a fait plus que de nous donner des romans, car il nous a donné des nouvelles qui sont des romans concentrés, l'auteur des Païens innocents a parfois interprété et illuminé même l'Histoire avec cette fantaisie qui touche le vrai, souvent, dans les délicieux colins-maillards qu'elle joue ; mais cette devineresse par éclairs n'est point l'imagination du critique, qui, comme une lampe entretenue d'huile, verse sur des œuvres qu'il faut pénétrer une clarté égale et continue.
La clarté de Babou a trop de pétillement pour être » jamais la fixe lumière nécessaire au critique. Lui, le \ satirique qui veut être critique aussi par-dessus le marché ; lui, l'esprit malin, taquin et lutin, — car sa grâce tient parfois du prestige, — a certainement bien trop d'entrain et de mouvement dans la moquerie pour pouvoir, la main encore vibrante du trait qu'il vient de lancer, être l'opérateur patient et à la main
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sûre qui en dépeçant l'œuvre d'un homme n'a pas pour but de le faire souffrir. Je m'imagine même que de ne pas faire souffrir est d'une assez mince considération pour l'auteur de ces Lettres, pour cette gaîté de pinson qui rit et qui pince, pour l'esprit léger qui a lancé tant de choses légères, pesantes seulement aux amours-propres au nez desquels il les a soufflées, en cette sarbacane d'enfant terrible qui, dans ses mains d'artiste, est la flûte même de lironie ! Ne pas faire souffrir ! Allons donc !
Je jurerais qu'il serait bien attrapé, l'aimable homme, s'il croyait ne jamais faire un peu souffrir ! C'est le Spallanzani des sots, qui veut que ses grenouilles sentent quelque chose, et n'a-t-il pas raison, puisqu'il prend la peine de les galvaniser de leur vivant?...
11 n'est pas féroce néanmoins, ni atroce : c'est tout le contraire. Lisez-le : vous trouverez un esprit bienveillant, ouvert, généreux, sympathique aux belles choses, qui écrit, dès le commencement de son volume, un très beau morceau sur les Amitiés littéraires, un morceau qui n'est peut-être pas vrai, mais qu'il faudrait faire vrai pour notre plus grand agrément et notre plus grand honneur à nous tous ! Seulement, si
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Babou est tout cela, s il a cette (leur de bienveillance qu'on aime à voir fleurir, comme celle du cactus, entre deux dards, il en utilise les deux dards autant que la fleur. Sa bienveillance n'a jamais parfumé les sots. Oh! les sots! Jamais personne n'a senti plus vivement que Babou leurs inconvénients, leur ennui et leur ridicule ; jamais personne n'a eu plus complète l'agaçante perception de la médiocrité, pire que la sottise !
Si, un jour qui n'est pas très éloigné dans sa vie littéraire, il y eut pour Ilippolyte Babou des Païens innocents, — dans le pays des romans, il est vrai, qui ne peuvent jamais (c'est sa théorie) être trop romanesques, — il n'y a pas à ses yeux de sots innocents sur le terrain de la réalité. Tous sont coupables, et il parle d'eux et de l'ennui qu'ils causent avec le ressentiment d'un homme qu'ils ont longtemps empoisonné. Il se venge de cette pluie de sots obscurs, dont nous avons tous soufl'ert dans la vie, sur le dos de ceux qui portent l'étiquette d'une célébrité quelconque. Les fameux paient pour les obscurs... Mais voilà une seconde raison pour que Babou, le sceptique, exclusivement, de nature, ne fasse pas de critique dans les meilleures pages de ses Lettres, — car critique, c'est justice étroite, et vengeance, c'est large justice, disait lord Bacon, cet homme ample de toutes façons.
La vengeance de Babou, dont la large justice se permet même d'être vaste, n'est pas le plat que Ma-
chiavel voulait qu'on servît froid. Elle est chaude, savoureuse, embaumée, et se prend comme une tasse de café. L'homme qui se la versa et qui nous la verse est de la sensation, et peut-être de la famille, de l'épicurien intellectuel qui disait : « Je sacrifierais toute une hécatombe d'imbéciles pour sauver un rhume de cerveau à un homme d'esprit I »
Et l'homme d'esprit, c'est Babou lui-même! Quant à l'hécatombe de son livre, je n'en nommerai aucun des bœufs. Si vous voulez les reconnaître tous, allez les compter dans ce livre, pieux à l'esprit, qui a lélégance d'un autel, et où ils tombent et roulent — lourdes victimes — sous les traits déliés de ce Sacrificateur aux Grâces Moqueuses qui, je l'ai dit, a de Voltaire, mais de Voltaire quand il a séché son encre pâle avec cette « poudre des ailes de papillon » dont il prenait parfois une prise dans la tabatière de Diderot.
Tel est Hippolyte Babou le satirique. C'est un voltairien qui, sur bien des points, vaut mieux que Vol taire et a l'air d'en descendre... parles femmes; car i n'a pas la fibre si sèche, et son cœur ne bat pas, dru comme une chiquenaude, dans une enveloppe de parchemin! Son œil malicieux peut-être sait se mouiller d'une larme qui ne jaillit pas uniquement du rire de lagaîté. Son spiritualisme a plus d'âme... N'importe! c'est un voltairien malgré tout, et, quoiqu'il ait de attractions aimables et élevées pour ce qui est bea et charmant, je ne lui crois pas plus de doctrine, plu
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(le philosophie, plus de principes, que monsieur soa illustre parent intellectuel, — mar/nus parens!
Ne serait-ce pas un sceptique, à impressions heureuses, que Babou?... Qu'on lui ôte sa tendance très exprimée, mais très vague, au spiritualisme qu'avait aussi le sceptique Voltaire ; quon lui ùte ces attractions encyclopédiques qui allaient jusqu'à devenir des facultés chez Voltaire l'universel, et que restera-t-il à Babou, le satirique et non le critique?... 11 lui restera la superficialité brillante, nonchalante et un peu impertinente, la superficialité marquise, qui n'a jamais manqué son effet quand elle a dit : « Tarte à la crème ! » d'autant plus que cette tarte, Babou sait la. poivrer.
Voilà le reproche, — et voilà l'éloge I Si nous n'étions que des épicuriens intellectuels, nous nous tairions sur les infériorités de ce livre, comme des gens heureux et reconnaissants qui ont bien dîné. Notre amphitryon n'a point d'égal pour découper des aiguillettes dans la vanité de quelque sot, cuit à point au feu roulant des épigrammes. Il les découpe, la fourchette en l'air, d'un couteau brillant de prestesse, et on n'a jamais fait de pareilles dentelles avec de pareilles épaisseurs! Joli spectacle qu'il nous donne tout le temps de ses Lettres, écrites comme il découpe : au pied levé, à la main, à la plume levée. Mais, au fond, pour les esprits qui lui font l'honneur d'être difficiles, rien de plus.
Quant à moi, j'aurais désiré davantage, quoique l'esprit enivre assez pour faire tout oublier. Je n'auraity certes ! pas voulu me priver d'une seule de ses étincelles. Mais j'aurais demandé de plus longues lueurs.
Ce n'est pas tout qu'ici et là une goutte de lumière, une goutte de rosée, une goutte de larmes ; ce n'est pas tout qu'une petite phrase ravissante sur madame, de Sévigné, qui ne l'aurait peut-être pas écrite eti dans laquelle pourtant elle est toute pénétrée. Ce n'est pas tout que des aperçus inattendus qui viennenl tout à coup casser les glaces dans lesquelles chacun^ vient bêtement mirer son absence de pensée, comme, par exemple, cette théorie de la volonté spirituelle] opposée par Babou à cette idée déjà commune, déjà: décrépite, de l'influence fataliste des tempéraments. Ce n'est pas tout, enfin, que d'avoir expliqué Balzac par une faculté unique, l'imagination, — comme on pourrait expliquer Shakespeare, — et montré avec une ingéniosité profonde que le monde qu'il a créé n'a été le vrai qu'après coup ; que quand le monde réel a été frappé et façonné par cette invention toutepuissante!
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Voilà, sans doute, des traits heureux. Mais ce ne sont là que des traits, des percées, et je voudrais, moi, une œuvre complète, inspirée, savante et continue, puisqu'elle est intitulée satirique et critiquey cette œuvre à deux faces! Eh bien, franchement, est-elle dans ces Lettres, que rien ne relie les unes aux autres, et dont quelques-unes (par exemple celle sur Jules de la Madelène, dont la mort interrompt le critique autant que l'auteur,) semblent des fragments inachevés! L'inspiration vraie et désintéressée y est-elle toujours? La science y est-elle? La continuité y est-elle? La science paraîtra peut-être un mot bien lourd à la légèreté ailée d'IIippolyte Babou ; mais, à défaut de science, la conscience — la conscience littéraire, bien entendu! — y est-elle? Et toujours nerveux, toujours voltairien, toujours haine ou amour, créature de sympathie ou d'antipathie, l'auteur des Lettres satiriques^ de ce livre qui ne sera que la moitié de ce qu'il veut être, peut il, en définitive, être considéré dans ces lettres autrement que comme l'éblouissante et harmonieuse girouette de ses élégantes haines ou de ses indulgentes affections?
Et s'il n'y avait que l'inconvénient des affections en Babou, ce seraitpeu de chose! on s'en consolerait! En effet, même quand il est le plus aimable pour ses amis, ce moqueur a de telles habitudes d'ironie qu'elles le sauvegardent de l'enthousiasme dangereux. Le siffleur qu'il est siffle encore, quand il ne
croit plus que respirer. Ainsi, dans sa lettre sur Théodore de Banville, après lui avoir servi de toutes sortes d'éloges, ne finit-il pas par lui dire que lui, Banville, en ses Poésies funambulesques^ a fait de l'Apollon du Belvédère un Polichinelle, et, pour qu'on n'en ignore! avec ses deux bosses. Nous avions bien cru, nous, que la poésie de clown de Banville était désossée, mais nous ne savions pas qu'elle fût bossue I Du reste, qu'importe! Babou n'aurait pas de ces petites erreurs de système respiratoire, et le sifflet ne reviendrait pas si vite et si naturellement dans son souffle, qu'importerait qu'un de ses amis fût surfait! Qu'est-ce qu'un homme surfait, après tout? Mais les inconvénients de la haine sont plus grands et plus redoutables ; car la haine sait mettre une blessure où l'amitié ne met qu'une caresse.
Cette sensibilité ondoyante, dont parfois les impressions sont justes et vraies, et d'autres fois injustes et fausses, cette sensibilité qui, dans les Lettres saliriquesy tourne si brusquement de la haine à l'amour et de l'amour à la haine, tient évidemment trop la place de l'étude attentive d'une conscience sévère, et Babou en a donné une preuve particulièrement malheureuse, et que je me permettrai de citer, parce que je le dois. Dans la farandole bariolée de ces Lettres, qui passent sous nos yeux lestes, pimpantes et rapides, et que l'auteur des Amitiés littéraires a mises chacune à l'adresse d'un de ses amis, il en est une adressée à
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Montégut ;de la Jievuedes Deux-Mondes)^ elle sujet de celte lettre est Nicolardot et son livre : Ménage et finances de Voltaire. Je n'ai pas à défendre ce livre, sur lequel j'ai appelé le premier le bruit et la lumière, pas plus qu'à m'étonner de ce que les hommes qui invoquent le plus l'autorité de Burckhard contre Alexandre VI, et trouvent très bonne Ihistoire des vices de ce Pape, trouvent mauvaise l'histoire des vices de Voltaire et abominent Nicolardot pour l'avoir écrite, en les flétrissant.
Je ne m'occupe pas de ces inconséquentes et risibles pusillanimités d'âmes éprises. Mais ce que j'ose reprocher nettement à Hippolyte Babou, c'est de n'avoir pas, avec deux ou trois phrases négatives, nettemeat mis à terre le faisceau de faits que Nicolardot a cités. Ici, la Moquerie, si jolie qu'elle fût, n'avait le droit de siffler qu'après une preuve faite contre des preuves faites ; mais elle n'était plus la Moquerie, elle était devenue l'Injure. Triste métamorphose! Pour la première fois, dans le livre de Babou, elle n'était pas spirituelle, et elle l'avait bien mérité!
Et de tous les reproches que jai faits à Babou, c'est là le plus grave ; car je ne le fais pas seulement au point de vue de la moralité littéraire. Je le lui fais au nom de son talent, qu'il a cessé d'avoir dans cette
lettre, de son esprit, toujours si fidèle, qu'il a appelé et qui n'est pas venu! Babou, nous l'avons assez dit, en a du plus fin, du plus gai, du meilleur en tout. Quand il ne se donnera point pour ce qu'il n'est pas, on sera toujours heureux de le prendre pour ce qu'il est. C'est un écrivain d'imagination pénétrante et inventive qui vient d'écrire ces Lettres^ satiriques parce qu'il y a plus, dans la satire, du genre d'imagination qui invente que de celui qui simplement réverbère. C'est donc un satirique, mais bien plus charmant qu'effrayant, — excepté pour les sots! si les sotsj n'étaient des intrépides, les héros mêmes de leur sottise ! C'est un satirique, mais très peu tigre, et souvent adorablement chat.
Eh bien, dans cette malencontreuse lettre à Montégut, et qu'il faut déchirer de ce recueil, ce n'est pas au critique... absent, mais au satirique... présent, que Babou a fait tort ! Il ne s'est pas donné à lui-même de la griffe sur la patte, ce qui serait normal. Non! pas même cela. Mais il s'est maladroitement marché d'une lourde patte sur cette griffe, qui ne le souffrirait pas si cette insolence-là venait d'une autre patte que de la sienne. Moi qui aime la satire, et encore plus le satirique, je suis fâché de cela pour tous les deux! Mais, pour l'oublier, je me réfugiée l'ombre du vrai chef-d'œuvre de ces Lettres^ — dans cette Notre-Dame (précisément) du Refuge, dans laquelle il a renfermé si gentiment M. de Sacy.
La date de ce livre est de circonstance; le livre, non. Publié au commencement de Tannée, — pour le jour de Van, comme on dit, — chamarré d'illustrations sur toutes les coutures, il donnera certainement dans les beaux yeux humides pour lesquels il a été fait... Il aura son succès comme les bonbons et les polichinelles, et il pourra chanter, car un tel livre chante :
Que Pantin serait content, S'il avait Theur de vous plaire!
Que Pantin serait content, S'il vous plaisait... en contant!