Contes d'un vieil enfant {Pays, 4 janvier 18o
Et ce ne sera pas une chanson! Mais ce ne sera pas tout son succès non plus, à ce livre qui joue aux étrennes. Le jour éphémère qui nous l'apporte ne nous l'emportera pas.
Il doit rester. Car, au fond, c'est un livre. C'est un livre très réfléchi sous prétexte d'enfantillages, très littéraire, de très scélérate naïveté, qui peut être lu en tous temps et goûté de ces autres enfants qui n'ont pas les yeux si beaux et qui sont des hommes. Le vieil enfant qui l'a écrit en est lui-même un, de ces hommes, et même je crois qu'il en est trois. Comptons : C'est un praticien... le croiriez-vous? de diplomatie et d'histoire. C'est un écrivain, comme s'il n'était pas un savant. Et un savant, comme s'il n'était pas un écrivain. Enfin, c'est un connaisseur en toutes choses, d'une vaste expérience, d'un sens aiguisé, et qui s'approprie avec un rare talent d'assimilation tous les langages. — Nous nous trompions. Cela fait plus de trois.
L'auteur, qui a la bonne grâce de son titre et qui n'a pas plus de honte de l'épithète que du substantif, l'auteur, qui a signé, résolument et aimablement, sa dédicace, nous autorise donc à le nommer. C'est Feuillet de Couches, l'introducteur des ambassadeurs. Lui qui, à la cour, présente les autres, nous nous permettrons de le présenter au public. Nous le présentons, — mais nous ne l'introduisons pas.
11 s'est introduit dès longtemps dans le public, et
même dans sa faveur. Mais aujourd'hui c est un autre homme que celui que le public connaît. Notre introducteur des ambassadeurs s'introduit lui-même en grand-père. Pour le moment, c'est sa fantaisie littéraire d'être un vieux grand-père et un vieux conteur. De cette plume rompue au style des affaires, de cette plume à la Vergennes, fine et limpide, Feuillet de Conches écrit un livre de féerie. Feuillet de Couches, le chef du protocole au ministère des affaires étrangères, un homme très grave et très officiel, donne cette petite leçon aux puritains de la gravité et de l'étiquette de se permettre un livre émerveillant de merveilleux, comme dirait Rabelais, pour l'instant aussi son père et son compère, un livre vermillonné et émerillonné comme pas un des livres les plus colorés de ce temps.
Maintenant, étonnez-vous si vous voulez! Feuillet est un de ces esprits qui peuvent faire toujours, et avec la plus grande aisance, ce qu'on attend le moins et ce qui doit surprendre le plus.
Ceux qui lisent n'ont pas oublié cet intéressant fragment de critique d'art et de biographie sur Léopold Robert, publié au moment où l'on croyait le plus Feuillet enfoncé, englouti dans le protocole, dans ce terrible bonnet fourré du protocole qui doit entrer jusqu'au nez d'un homme quand il se le met sur la tête, et qui doit calfeutrer sa cervelle contre tout ce qui n'est pas cette majestueuse procédure. Il
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n'en était rien, cependant! Feuillet sortit de là biographe animé, charmant de renseignement et même de mélancolie. C'est qu'il appartient, en effet, à cette race d'esprits qui ne s'enfoncent dans quoi que ce soit et restent à Heur d'eau de tout, — ce qui ne veut pas dire qu'ils ne savent pas y plonger.
Feuillet y plonge très bien, au contraire, comme nous allons le voir tout à l'heure, piquant les plus belles tètes dans la couleur, l'or et la lumière, écrivant, ce diplomate, comme un peintre, un peintre qui peindrait un vitrail! Seulement, par la variété des aptitudes, l'étendue des connaissances et le flottant des goûts, il échappe à la profondeur toujours un peu étroite de la spécialité. 11 a cette flexibilité qu'on pourrait appeler encyclopédique, qui se ploie trop aisément à tous les sujets pour s'attacher opiniâtrement à un seul dans lequel il se montrerait incomparable et maître. Littérairement, il représente, dans l'état actuel de sa pensée et de ses ouvrages, cette espèce d'hommes du monde charmants — et même brillants — qui ne sont pourtant que les seconds pour les femmes. Mais il a en lui tant de ressources qu'il n'est pas dit qu un jour il ne passera ^diS premier. L'étude et le temps ont leur devenir. La littérature (heureusement) n'est pas comme les femmes, ces Pouvoirs aimables et reconnaissants, qui n'avancent pas, mais destituent — à V ancienneté!
C'est ce brillant second degré, qui est le niveau du talent de Feuillet dans les sujets qu'il traite, que nous trouvons encore dans ce livre inattendu, et que nous aurions voulu plus individuel. Avant tout, ce que nous cherchons dans un livre, et surtout dans un livre qui a rhonneur de s'appeler « Contes », c'est la grande, la prime-sautière originalité. Feuillet n'est que le rapsode de poèmes qu'il n'a pas faits, et l'on peut dire de lui le contraire de ce qu'il a si bien dit de Charles Perrault, auquel il a consacré une notice de la plus élégante simplicité.
« Il avait — dit excellemment Feuillet — du pittoresque dans l'imagination et dans la pensée; il ne lui en resta pas pour l'exécution. » En d'autres termes, il eut l'invention, et non l'expression, tandis que lui, Feuillet, a une expression prodigieuse, mais n'a pas cette invention qu'avait Perrault. Il ne l'a point et n'y prétend pas, puisque ces contes sont en partie traduits, en partie remaniés. Mais s'il avait eu l'invention, il en eût fait d'autres, à coup sûr, ou du moins il eût plus puissamment fécondé ceux-ci dans son ardente retouche. On eût senti l'esprit qui crée là où l'on ne sent que le talent qui traduit ou imite, quoique
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imiter et traduire n'impliquent pas nécessairement qu'on ne puisse très bien inventer.
Un homme que Feuillet connaît extrêmement et même qu'il connaît trop, car à le trop connaître et à trop Taimer, cet enchanteur, on perd de sa propre originalité comme Feuillet a perdu de la sienne, La Fontaine, est souvent un traducteur de l'Antiquité ou de l'Italie, un repétrisseur de fables connues et de contes vulgaires. Mais qui oserait dire que les traductions de La Fontaine, cet Homère naïf d'une civilisation qui ne l'était pas, cette seule imagination capricieuse de toute une littérature tracée au cordeau comme les allées de Le Nôtre, ne soient pas de l'invention au premier chef, de la création bel et bien, dans tout son pur et intime jet de source?... Eh bien, c'est cejel de source qui manque à Feuillet ! Il traduit et change parfois heureusement son texte; il sait l'orner et le réchauffer avec un art incontestable ; mais il n'a pas le don de métamorphose qui abolit Phèdre ou Boccace, par exemple, au sein même de l'imitation qu'il en fait, et ne laisse plus voir que La Fontaine.
« Il faut égorger son monde quand on le vole, » a dit quelqu'un en parlant des imitateurs. Mais c'est un très honnête homme que Feuillet. Il n'égorge point, il ne vole pas, et même il ne trompe pas, quoiqu'il soit diplomate. Derrière lui on voit toujours le texte de son conte, et on le verrait encore quand il n'aurait
pas, comme il l'a, la conscience de nous l'indiquer. Il nous Ta indiqué, en effet. Dans cette dédicace qui sert de préface à son livre, Feuillet nous a fait l'histoire de ces récits qu'il reprend en sous-œuvre aujourd'hui. Ce sont, la plupart, d'anciennes traditions populaires, mais qui ont été déjà travaillées avant le travail auquel il les a soumises de nouveau. Ramassé sur bien des sillons, ce grain du ciel a été déjà moulu plus d'une fois... Deux fins meuniers bien connus en Allemagne, les frères Jacques et Guillaume Grimm, ont beaucoup trituré et passé par les cribles cette excellente farine des traditions populaires avec laquelle Feuillet fait ses gâteaux pour les enfants. 11 a lu les Contes d'enfants et de la maison, les Forêts tudesques et les Légendes allemandes^ et avec cette nature d'esprit qui le distingue et qui lui fait rencontrer parfois les unissons les plus heureux, il s'en est admirablement inspiré. Pour notre compte, nous aimerions mieux, il est vrai, une origine moins connue et moins authentiquée. Nous ne sommes pas Schlegel. 11 ne s'agit ici ni des traditions qui peuvent plus ou moins éclairer le berceau des peuples, ni des ressemblances de récit qui attestent les analogies intellectuelles du genre humain. Non! il s'agit simplement pour nous des Contes d'un vieil enfant (1) à des enfants plus jeunes, et surtout d'impression profonde et sincère, et voilà pour-