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La seule chose qui appartienne bien à Feuillet, c'est le sentiment, sinon très sincère, au moins très bien joué (en art c'est identique), qui circule à travers les combinaisons qu'il n'a pas faites ; c'est le style, qui anime et colore toutes ces combinaisons. Mais voyez l'unité de naturel Feuillet est le même dans sa force relative que dans sa faiblesse. Homme de style autant qu'il est peu inventeur, il se l'est composé, ce style, par je ne sais quelle alchimie secrète ; il n'a point le sui generis qu'ont les grands écrivains spontanés qui, vraiment, ont un style à eux. C'est du style d'ordre composite, fait de deux ou trois autres qui ont joué sur la pensée de l'écrivain, qui l'ont teinte et qui l'ont embrasée. Ainsi, vous y trouverez du La Fontaine dans des proportions extraordinaires. Hémistiches brisés, tronçons d'images, groupes d'expressions, la phrase de Feuillet, en ses contes, roule

FEUILLET DE CONÇUES Vio

du La Fontaine à plein bord. On le retrouve partout, l'immortel enfant à barbe grise, dans ces Coules du vieil enfant.

La pensée de Feuillet s'est tissé un vêtement avec- La Fontaine, comme Perrault a tissé une robe à Peaud'Ane avec les rais d'argent de la lune et les rayons d'or du soleil. Feuilleta énormément bu à cette coupe enivrante de la langue de La Fontaine, qui a une bien plus grande puissance que ce lotus dont on disait qu'il faisait oublier la patrie, puisqu'elle nous fait oublier notre personnalité et nous fait revêtir la sienne.

Mais La Fontaine n'est pas le seul écrivain qui ait laissé ses influences sur Feuillet, sur cet étonnant caméléon intellectuel qui écrit des contes aujourd'hui et qui demain peut-être nous écrira quelque livre d art ou d'histoire.

Nous avons parlé de Rabelais déjà, de Rabelais, j l'aïeul de La Fontaine, et par qui toute langue se I colore, mais il faut y ajouter le dernier venu de cette i robuste famille rabelaisienne, l'auteur des Contes j drolatiques, notre grand et moderne Balzac. 11 n'y a, \ de fait, que Balzac, dans ces contes inouïs qui ne l sont pas pour les enfants et qui ont tout, excepté i l'innocence ; il n'y a que Balzac qui ait parlé depuis i Rabelais cette langue phénoménale que Feuillet rappelle en plus d'un endroit de son livre par la propriété pittoresque de l'expression, l'opulence des

vocables, le mouvement ému, les contours renflés, la grâce du tour, et particulièrement ce coloris qui étend sur toutes choses ses clartés rougissantes et qui nous lait nous demander, à nous, vieux critiques, accoutumés au feu de la phrase quand elle en a : « Mais dans quel baquet de pourpre s'est-il plongé, ce diplomate, pour en être ressorti avec cet éclat et cette vie qu'un artiste de profession lui envierait? »

C'est, en effet, TÉson du conte renouvelé que ce vieil enfant, comme il s'appelle, et ce n'en est pas un que nous vous faisons là ! Les sujets qu'il traite n'étaient pas neufs, et même la plupart, comme la Dame Holle^ Jean et Margot^ etc., étaient tombés dans le domaine commun littéraire. Eh bien, il les a rajeunis par le style, par le style qui sauve tout, h style magicien, mais pas seulement pour les enfants,] et qui se promène, dans ces contes, comme une fée d( plus! Désormais les enfants qui liront cet Arioste di coin du feu et à leur usage garderont, dans cette imagination qui se souvient toujours des premiers baisers] qu'on lui donne, la trace des deux lèvres paternelles! qui s'y seront appuyées et y auront laissé leur phos-j phore.

Naïf scélérat, comme nous l'avons appelé, ce con-j teur de ruse aimable, Feuillet, en se servant avec] tant d'habileté de la langue du xvi« siècle et en la fondant avec tant de goût avec celle du xix% n*a pas voulu seulement faire acte d'artiste, mais d'éduca-

leur. Il n'a pas voulu que vivifier ces conles et divertir ces petites têtes pensi\es dont il caressait les cheveux. Il a voulu aussi les instruire, et il a jeté

; dans leurs mémoires, aussi grand ouvertes que leurs yeux, des tournures de langue oubliées, de charmantes choses tombées en désuétude, des mots divins que La Fontaine, qui n'était pas fier, ramassait, et qu'il faut rapprendre à l'enfance, si on ne veut pas qu'elle périsse, l'ancienne langue française, exténuée

I dans les maigreurs du xviii*^ siècle. Nous avons donc

! eu dans ces Contes, au prix d'un plaisir, deux leçons : la leçon morale que doit aux enfants tout conteur, et

, qui est le jjaln de la confiture, disait Bernardin de Saint-Pierre, et la leçon de langue que le conteur ne devait pas et qu'il nous a donnée, sans avoir Tair d'y toucher, — la seule chose, cette finesse (j'aurai la brutalité de le dire en finissant), qui sente la diplomatie et qui nous rappelle à quel diplomate nous avions affaire, puisque, dans tout ce carnaval de contes d'enfant et de grand-père, il s'est si parfaitement et si délicieusement déguisé.

Quand Nisard campait sur Tépaule d'une littérature sans épaules et sans reins ce fer froid du dédain, dont la marque y est, ma foi ! restée : « Lilléralure facile », il n'entendait parler que des inventions de ce tempslà, que des compositions dans lesquelles cependant l'imagination s'efforçait de tenir sa place encore ; mais assurément il ne prévoyait pas que, grdce à toutes sortes de circonstances, une littérature plus facile que celle qu'il déshonorait de ce nom éclorait au sein de la première, déjà si aisément épanouie, et la panacherait du foisonnant éclat de ses facilités nouvelles !

1. Une Amiée dans le Sahel ; En Hollande ; Ihi homme plus grand que son fauteuil {Pays, 17 mai 1859; Triboulet, 25 décembre 1880).

Eli bien, c'est pourtant ce qui est arrivé! Il y a présentement dans la littérature française quelque chose de plus facile que la « littérature facile ». C'est la littérature des voyages. Nous ne parlons pas, bien entendu, des voyages scientifiques, de ces glorieuses courses à travers le globe, dont le résultat est de rapporter aux Instituts immobiles et sédentaires la trace des civilisations perdues ou les fossiles d'un monde écroulé. Mais nous parlons des voyages pittoresques, individuels, artistiques ou littéraires, de ces dileltanti quel-^ conques qui ont, sur tout, une phrase qu'on a vu< quelque part au service de leurs impressions ou d< leurs souvenirs. Voilà, en effet, quoique parfois h gens d'esprits s'en mêlent, une littérature d'un genr< très commun pour Tinstant, et d'une facilité si déph rable qu'elle peut se laisser prendre par tous les sots]

Et, de fait, demandez-vous-lel que faut-il pour écrir^ un livre de voyage?... Il ne faut que partir... et qu( revenir, hélas! Revenir pour nous dire ce qu'on a vuj pour nous le décrire, car décrire est la plus grand^ affaire d'une époque qui meurt d'une hydropisie d< description et de peinture, mais qui adore sa maladie; Au temps de la « littérature facile » stigmatisée pi Nisard, la description commençait déjà ses ramages mais, nous l'avons dit, elle s'efforçait d'inventer ei décrivant, et cela l'honorait, la pauvre diablesse ! tandii qu'aujourd'hui elle n'a plus besoin d'inventer, et n< s'en soucie. A quoi bon ? Le temps est devenu des-

criptif, et n'est plus autre chose. La description a triomphé sur toute la ligne : c'est une parvenue. Sa visée et ses procédés doivent donc avoir toute l'insolente simplicité de son état.

Et ils l'ont aussi. Quand on veut faire de la littérature de voyages, savez-vous comment on s'y prend? On emporte un calepin, dans lequel on pointe avec exactitude tout ce qu'on voit, sans rien oublier, et les paysages, et les monuments, et les figures, et môme les plus petits objets, — par exemple, une poule qui glousse au soleil ou un mulet trempé par la pluie. Et quitte, quand on sera de retour, à repasser, lécher et pointiller tout cela, à y mettre le chaud, et le vert, tt le sec, et à faire enfin, avec des mots, de petites aquarelles ou de petites gouaches, on obtient à peu près un livre, — un livre qui n'a ouvert ni le cœur ni la tète à son auteur! Autrefois il y avait un vieux proverbe qui disait : « A beau mentir qui vient de loin! » Mais ce proverbe, impertinent pour les voyageurs, est encore trop poli, et il est aujourd'hui sans emploi. Mentir supposerait l'imagination qu'on n'a plus, et dont on peut très bien se passer, du reste, puisque la question, l'unique question n'est plus que de décrire, de décrire jusqu'à la plus extrême minutie, et qu'en matière de livres la peinture, l'envahissante peinture a tout remplacé.

Oui! telle est, sans rien exagérer, la manière actuelle de faire un livre de voyage. Telle la nouvelle

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littérature facile, si facile qu'elle ne sera bientôt plus une littérature du tout ! Les livres de voyages sont tout ce qu'on voudra, excepté des livres. Ils tendent à se multiplier chaque jour davantage, comme des sauterelles par un temps chaud. Et cela se conçoit, maintenant que la description est la reine du monde et que, par les chemins de fer, les pays se versent, par nappes d'hommes, les uns dans les autres. Mais, il ne faut pas s'y tromper! c'est là une des formes les plus inférieures de la pensée. Même pour ceux qui inclinent avec le plus de curiosité vers ces lectures, toujours un peu badaudes, même pour ceux qui n'ont pas le mépris littéraire qui convient pour des livres écrits en courant et comme sous la dictée des choses matérielles, le voyage, en soi, est si peu de chose, qu'il ne vaut guères que par le voyageur qui le raconte et qui sait y imprimer cette personnalité que rien ne rem place lorsque l'auteur ne l'y met pas. Que de fois l'expérience en a été faite !

Si dans cette masse de relations de voyages pittoresques dont nous sommes accablés, bavardages fixé (malheureusement fixés!) du loisir, de la vanité et d l'imagination impuissante essayant de se frotter tous les objets pour se féconder, il y a par hasard u seul livre qui ait, lui, sa physionomie, ce n'est pas soyez-en certain ! le voyage qui la lui a donnée ; mai c'est le voyageur, le voyageur qui n'avait pas besoi de courir le monde pour trouver en soi ce qui fait le

livres vivants, c'est-à-dire de Taperou pour les éclairer et de l'expression pour les écrire. Avec ou sans voyage, l'auteur eût été toujours un écrivain, ayant toute sa virtualité d'écrivain, et, que disons-nous? sans voyage il l'aurait eue bien davantage encore ; car traduire seulement des impressions à la façon des voyageurs implique pour le talent moins d'effort, et par conséquent moins de mérite, que pour écrire un livre plus ou moins grandement ordonné, plus ou moins fortement conçu.

De cela faudrait-il un exemple ? Supposez que le plus intéressant, le plus plein et le plus brillant sans contredit des voyageurs du xix* siècle, le marquis de Gustine, n'eût pas pris pour une vocation la paresse trop aristocratique et l'inquiétude trop troublante de son esprit, et qu'il nous eût donné moins de Voyages, nous aurions des œuvres sévères, creusées et profondes comme ce génie dépensé sur les chemins était capable d'en produire, et cela ne vaudrait-il pas mieux que les quelques belles pages au-dessus desquelles surnage, déjà obscurément, son nom?...

C'est donc le voyage plus que le voyageur contre lequel s'inscrit la Critique littéraire. A force de génie,

le voyageur peut tout racheter; mais la facilité d'écrire un voyage touche littérairement à une corruption, comme toute facilité... Et, cependant, qu'on daigne nous comprendre! ce ne sont pas les observations recueillies au moyen des voyages que nous repoussons. Nous n'entendons pas clouer l'homme à son seuil, — quoiqu'il fût certainement plus original et plus fort s'il y restait et que l'éducation du talent se fasse d'elle-même avec puissance dans tous les milieux. Les observations qu'on est allé faire à la course, ces impressions qu'on a quémandées à des pays traversés et le plus souvent entrevus, si elles ne sont pas de vaines poussières soulevées par les pas de celui qui les rapporte au logis, qu'on les utilise et qu'on les localise dans des œuvres déterminées d'art, de poésie ou d'histoire, — rien de mieux sans doute. Mais ce que nous ne pouvons admettre au même titre, c'est le voyage servi à l'état de livre facile dans sa négligence déshabillée ou prétentieuse, ses indiscrétions d'album ou son intimité de correspondance. C'est le voyage enfin qui veut être un livre et qui ne peut, un livre sans plan, sans unité, sans art quelconque. Certes! on aie droit d'aller chercher partout ses couleurs et de les broyer sur sa palette, mais une palette, fût-elle splendide, ne peut jamais être donnée ou acceptée pour un tableau.

Or, c'est ce tableau, ou plutôt ce livre, que nous demanderons aujourd'hui à deux voyageurs contempo-

rains qui viennent chacun de publier son voyage, tous deux appartenant à cette race d'écrivains préoccupés du pittoresque, qui ne vivent que pour le pittoresque, et qui vont l'un et l'autre justifier, l'un malgré des qualités souvent charmantes, et l'autre par ses défauts très réels et très persistants, ce que nous venons de dire des livres de voyages. Assurément, comme on va le voir, il est impossible de les confondre ; mais c'est précisément la différence existant entre eux qui fera mieux comprendre la triste identité du genre incomplet, faux et presque prostitué de littérature auquel ils se sont livrés tous les deux.

L'un est l'auteur d'Une Année dans le Sahel (1), qui n'en est pas à son coup d'essai en fait de voyages, car il nous a donné déjà Un Été dans le Sahara. Peintre de talent sur la toile, que nous n'avons pas ici à apprécier, Eugène Fromentin est allé demander deux fois à l'Afrique ce que les peintres vraiment inventeurs trouvent par l'intuition seule de leur génie, fussent-ils culs-de-jatte, et voilà qu'une fois parti il n'a pu résister à la facilité de ce livre de tout le monde que chacun peut faire, et même les enfants et les

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