Michel Lévy
femmes, car les femmes et les enfants aiment très fort à parler de leurs impressions personnelles. Seulement ils ne les publient pas. Celles d'Eugène Fromentin valaient-elles donc réellement la peine qu'il a prise de les publier?
Eugène Fromentin, qui a écrit le livre de tout le monde, n'est pas tout le monde cependant. Il s'en faut de beaucoup. D'abord, par une contradiction piquante, ce faiseur de livres de voyages, qui a voyagé, n'est point au fond un voyageur. Le voyageur est ordi nairement une créature plus ou moins ardente, plus ou moins haletante, plus ou moins inquiète, qui aime le mouvement et qui le recherche ; tandis que lui, Fromentin, a l'amour, assez rare maintenant, et qui deviendra d'ici quelque temps une originalité profonde, de l'immobilité dans la vie, et il n'a pas honte de l'avouer. Il divinise les habitudes, et n'a d'autre inquiétude que celle du repos absolu. Homme qui se déplace bien plus qu'il ne voyage, il a déjà bu, les yeux mi-clos, à cette large coupe de la Contemplation sous le ciel bleu, et il l'a trouvée d'un goût si friand qu'il y revient encore tout en se grondant d'y revenir.
Un jour ou l'autre, s'il n'y prenait pas garde, l'Orient le chausserait de ces engloutissantes babouches dont Lœve-Weimars n'a pu se dépêtrer] malgré l'alacrité vigoureuse de son esprit occidental;? et même sa main de peintre, cet organe habile, il la fourrerait tout autant que ses pieds de rùdeur dans]
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ces fatales babouches, et c'en serait fait de son talent ! Eugène Fromentin (ses goûts le décèlent) n'est point un penseur très actif. Ce n'est guères qu'un rêveur ; mais sa rêverie a de la grâce et de lamorbidezze.
Il ne se vante pas d'être un observateur à forcer toute confiance, il ne tient pas à regarder de près les rhoses, aimant mieux observer mal que de ne pas respecter l'imagination en lui. Ceci est anti-voyageur! Pour un rêveur, chose assez insolite, Fromentin ne niaise jamais. C'est un esprit sain, très naturel, sans utopie, admirant et comprenant très bien les arabes, qu'il nous a peints en larges traits, — et ce sont les meilleures pages, parce qu'elles sont morales, de ce récit, abusivement physique, où l'éternelle description dévore tout et en a le droit, car dans les livres de voyage elle est sur son terrain plus qu'ailleurs. L'auteur d'Un Ail dans le Sahel "n'a pas l'antipathie moderne pour la guerre, et il croit à la haine implacable des races, nées ennemies, que toutes les civilisations de l'avenir seront impuissantes à empêcher. S'il admet le progrès, il ne le veut pas bête. « Si l'avenir efface le passé, — dit-il spirituellement quelque part, — au moins il excusera le présent, qui a bien besoin d'être €xcusé ! »
Tel son Voyage dans le Sahel révèle Fromentin. A ces qualités de son esprit ajoutons encore les qualités de son livre, car il en a, ce livre, et la première, à nos yeux, est d'être le moins possible un livre de voyage^
comme son auteur est le moins possible un voyageur. En effet, c'est d'un séjour d'un an qu'il est question en cet écrit, et d'un séjour recommencé, ce qui donne à l'ouvrage un charme de passé que ne connaissent pas d'ordinaire les livres de voyage, qui poussent droit devant eux la tète en avant, et ne savent pas la retourner en arrière avec cette mélancolie qui convient si bien aux livres des hommes! De plus, sous sa forme flottante, familière, épistolaire, peu littéraire par conséquent, il a comme un besoin d'unité vaguement obéi, un essai de secrète ordonnance qui sentie livre combiné, et donne comme une pointe d'unité dramatique à ces récits qui ne se suivent plus pour se suivre, à ces impressions d'ordinaire inconséquentes et sans autre raison d'être que les hasards de son chemin pour le voyageur, et qui tournent ici autour d'une figure et d'un fait Central, — la figure et l'épisode d'Haouâ.
Haouâ est une mauresque rencontrée, perdue, retrouvée, aimée par l'auteur, — on n'oserait pas le dire, tant la chose reste vague, mystérieuse, indécise, dans ce récit, chef-d'œuvre de gaze transparente et voilante à la fois! La mauresque Haouâ est comme le rêve corporisé de ce voluptueux de contemplation qui s'appelle Fromentin. Elle n'a rien de la femme brûlante et commune de l'Orient. C'est la froideur blême, nerveuse, maigre., d'un vaporeux étrange en ces climats d'énergie ; mais c'est le sorbet des ardents,
car un mari tua sa première femme pour la suivre, et, quitté par elle, il s'en venge, avec ladresse féroce d'un centaure, en lui fendant le front, au milieu d'une fête, avec les deux pieds de son cheval!
Certes! voilà des qualités, n'est-ce pas? qualités d'écrivain, qualités de livre : talent, intérêt romanesque, qui n'est pas seulement l'intérêt de ce grosse que détestait Pascal et qui est le mot damné de tout voyageur. Mais tout cela restera inférieur pourtant, parce que l'ouvrage de Fromentin n'est rien de plus qu'un livre de voyage individuel et pittoresque, quoiqu'il le soit moins que bien d'autres, — des pages sur des pages, des descriptions sur des descriptions ! Comme tous les livres de cet ordre, qui tentent tous les esprits, même les plus débiles, parce qu'ils n'exigent pas de composition résolue, accusée, sévère, il doit périr et périra, et ce qu'il a de style ne le sauvera pas. Qui parlera d'Un An dans le Sahel dans quelques années, excepté, entre eux, les amis auxqqel? il aura été adressé?... Et c'est tout simple, du peste. Ce que l'homme fait si aisément en se jouant, le temps doit s'en jouer à son tour. Qui dit littérature acile dit littérature éphémère. C'est la même chose, ^acile à vivre. Facile à mourir!
Et si cela est pour un livre aussi véritablement dit tingué que celui d'Eugène Fromentin, que ne sera-ci pas pour tous ceux-là qui n'éveillent pas en nous U regret que donne aux esprits de noble origine la vut d'un talent fourvoyé! ... Or, c'est le cas pour Maximi du Camp et pour son livre sur la Hollande. Excepta les hommes qui ont besoin de consulter des catalogue de musée, qui achèvera ce livre vide et prétentieux, oi l'auteur, du moins, n*a pas perdu de talent, car il n'en a pas mis, et où, comme dans le livre de Fromentin, qui, si lâché qu'il soit, a de l'accent, on ne retrouve pas ce timbre personnel qu'on ne peut confondre av< la manière de dire de personne?
Au contraire, l'accent de Maxime du Camp se c( fond toujours avec un autre bien plus puissant qu( sien, mais auquel il ressemble comme l'écho semble à la voix.
Du Camp est, en effet, volontairement ou invok tairement, parle style, un des échos les plus semblai de Théophile Gautier. Par les idées, c'est différent est saint-simonien, phalanstérien, on ne sait pas bi^ Il a chanté les mécaniques, puis fait encore d'aul poésies qu'il a intitulées ConvictionSf titre turbuleal
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'fui, par parenthèse, ferait bien sourire Gautier dans .1 barbe placide. Or, Tune de ces convictions, et même la plus forte, doit être assurément de croire qu'il possède, lui, Maxime du Camp, l'expression plastique, et la couleur, et la technique de l'auteur d'Emaux et Camées, et qu'il joue avec la puissance de son maître avec tout ce style, difficile à manier, d'un Dictionnaire des Arts et Métiers qui fait le beau! Eh bien, c'est ce style dont nous pouvons dire : J'ai vu mieux », que nous retrouvons dans le livre >ur la Hollande, où rien, absolument rien de l'auteur ne rachète les défauts inhérents au genre d'ouvrage qu'il a entrepris! Puisqu'il s'agit inévitablement ici d'impressions personnelles, autant Eugène Fromentin est aimable, intelligent, ouvert aux grands spectacles des mœurs arabes, autant l'auteur d'En Hollande (1) est peu avenant, et, il faut bien le dire, fermé à la Hollande réelle et vivante, qu'il ne voit que dans ses tableaux ou comme un sujet de tableau !
La description, déjà abusive chez Fromentin, qui est un peintre, est chez du Camp, qui se croit un poète, à l'état violent, furieux, insupportable : c'est ,' un casse-tête de descriptions. Or, savez-vous ce qui en repose? c'est la niaiserie des opinions. Du Camp offre, en effet, dans sa personne intellectuelle, un étrange contraste. H n'a rien de niais dans sa forme, <|ui peut être fausse et même cruelle pour les esprits