V. Littérature étrangère
sa modestie. L'ombre de la statue des Maîtres n'est pas froide aux fronts de ceux qui les admirent et qui veulent les imiter.
Nibelle, comme inspiration et comme forme, a goûté à cette candide coupe de lait écumant dans laquelle buvait Yorick... Lorsque la visée commune est la force, soit dans Texpression des caractères ou des passions, soit dans les situations dramatiques, à une époque de corruption et de décadence où Ton a transporté dans le langage, cette forme rationnelle de la pensée, la couleur torrentielle des peintres les plus éclatants, il faut savoir bon gré à un jeune homme d'avoir, dans ses premiers récits, été sobre et simple comme s'il avait eu l'expérience, et de ne s'être adressé qu'aux saintes naïvetés du cœur pour plaire et pour intéresser. Les Légendes de la Vallée se composent de trois nouvelles que nous conseillerons de lire, mais que nous n'analyserons pas, par la raison que plusles fleurs sont veloutées, moins il faut froisser leurs calices. Berthe, la Famille de Kervoren et le Chercheur de Rives, sont trois romans entrelacés qui n'en font qu'un seul. Ainsi que nous le disions plus haut, la qualité suprême de cette trilogie romanesque c'est une remarquable sensibilité touchée par la vie et qui rend éloquemment son premier accord. Lorsque le temps, les déceptions, les fautes, les repentirs, tout ce dont, hélas ! la vie est faite (et le talent aussi 1), l'auront déchirée davantage, cette sensibilité aura des profondeurs, des intonations, des
PAUL NIBELLE îl
creux qui lui manquent aujourd'hui et qui lui donneront du caractère. Le caractère, en effet, l'originalité, l'individualité dans l'expression sensible, voilà ce qu'on désirerait davantage quand on se rend compte du talent de Nibelle. La nature donne tout cela parfois aux génies supérieurs dès leurs premières œuvres. Dans le rugissement des lionceaux on entend le rugissement des lions futurs. Mais quand la nature ne le donne pas, la vie peut le donner avec la culture de ses douleurs, et Nibelle, qui est au début de la vie, n'en a pas encore reçu tous les dons!
Un autre livre de Nibelle, mais qui nous a paru très inférieur aux Légendes de la Vallée^ est un petit volume de Récits antiques réunis sous le titre collectif et assez mystérieux de la Fin d'un Songe (1) . . . Nous acceptons le titre comme excellent s'il veut dire que ces récits n'ont pas d'autre valeur qu'un rêve de rhétorique, et que l'auteur, éveillé de cette griserie au souper de Nicias, n'y reviendra plus. Nous avons rarement lu quelque chose de plus froid, de plus exsangue, que ces récits dans lesquels traînent, au milieu de leurs roses éternelles, ces vieilles idées communes de bonheur tel que les Anciens le concevaient, et l'ennui, l'horrible ennui que ce bonheur, qui ne prenait pas le fond de l'âme, devait nécessairement engendrer! Sensible et vibrant comme il l'est, avec ce beau flot de sang vermeil qui ne bout pas, mais qui circule si largement dans ces