SECTION I
, . . Des Phoques.
N’ayant vu des phoques qu’aux îles Malouines, et dans un instant où notre position ne nous permcttoit pas de les étudier, ce que nous avons à en dire est si imparfait que nous avons pris le parti d’en faire un appendice que nous plaçons à la fin des mammifères.
C’est M. Orne, capitaine américain, occupé de la pêche de ces animaux, qui nous a fourni les renseignemens que nous donÿnns. Malheureusement nous ne pouvons y joindre des détails positifs de caractères qui, pris sur un grand nombre d’individus, servi-, roient à en déterminer les espèces avec précision. Deux dessins àvoient été faits; tous deux ont été perdus. Il ne reste que la description , faite à la hâte , d’une otarie qu’on étoit tres-pressé de dépecer pour la distribuer en rations à l’équipage. De sorte que nous avons moins à parler de l'organisation des phoques, que de quelquesunes de leurs habitudes et de ce qui tient à la pêche qu’on'en fait.
Aux Malouines, les Américains appellent /ion marin la plus grosse espèce de ces amphibies. II paroît évident que c’est la même que le phoque à trompe de Péron. Dujnoins il y a la plus grande ressemblance entre trois que nous avons vus et le dessin qu’a donné ce voyâgefir.
Un seul , il est vrai, présentoit le prolongement charnu de la lèvre supérieure, qu’on a nommé trompe ; mais le capitaine Orne nous a dit que cette tuméfaction est passagère %. tient aux époques où l’on observe ces animaux , probablement celles où ils sont en chaleur, Les mâles surpassent au moins du double les femelles en grandeur; quelques-uns ont jusqu’à dix-huit pieds de long. Nous estimâmes àpfcs de deux mille livres la pesanteur de celui que la providence sembla nous envoyer le lendemain de notre naufrage ; étendu sur les bords d’un petit étang d’eau douce , non loin du rivage de la mer, il paroissoit s’y être traîné pour y mourir paisiblement. Pendant plusieurs jours il servit à la nourriture de cent vingt personnes. —
On rencontre ces amphibies par troupes de cent cinquante à deux cents; et dans .ce nombre, il y a infiniment plus de femelles que de mâles. Ils viennent s’accoupler à terre vers le mois d’octobre , et retournent à la mer en mars. Cependant le reste de l’année on en trouve encore quelques-uns qui fréquentent la terre ; mais ils y séjournent peu. Les femelles ont coutume de précéder les mâles. Dans l’accouplement, elles se renversent sur le dos. Elles font chacune un seul petit qui ne tette que deux ou trois mois. On dit que, dans la saison des amours, les vieux et gros mâles chassent les jeunes, qui reviennent ensuite lorsque les premiers se sont retirés.
Le pelage de cette espèce, ordinairement d’un gris sale, est susceptible de changer de couleur selon l’âge et les saisons. C’est seulement pour sa graisse qu’on lui fait la guerre; car sa peau, manquant de ténacité, est peu consistante et se dessèche promptement. Ayant assisté à l’ouverture d’un mâle , nous trouvâmes dans son estomac , une poignée de sable , quelques vertèbres de poissons , et une énorme quantité de petits vers lombrics amassés en boule ou répandus dans les duplicatures de ce viscère.
La seconde espèce est connue des pécheurs sous le nom de phoque à crins. Elle est en général plus petite , quoique les mâles
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atteignent quelquefois la grosseur des précédens , dont on ne les distingue que par leur crinière, qui est rousse. Ils sont rares, tandis que les femelles sont efcore plus nombreuses que dans l'espèce cidessus. Ces phoques different peu , nous disoit le capitaine Orne, de ceux qu’on trouve dans le Nord de l'Amérique et dans le golfe de Finlande. Ils viennent s’accoupler à terre vers le mofede novembre, et c’est alors fa meilleure saison pour les chasser. Lj| mâle défend sa femelle avec fureur. Loin de fuir, il est souvent l’agresseur, et il y a quelquefois du danger à l’attaquer. On a vu un homme avoir une portion de la jambe enlevée par la morsure d’un de ces animaux.
La couleur générale est un gris sale, comme celle du phoque à jjrompe ; mais les poils sont plus serrés. Dans les arts, pn se sert de la peau pour faire des souliers , des selles , &c. Lorsqu’elle est fraîchement enlevée , les matelots s’en font sur-le-champ une sorte de chaussure économique dont le poil est en-dedans.
Leur graisse a fort peu d’épaisseur, et sous ce rapport ils offrent peu d’avantages aux pécheurs. On trouve toujours de grosses pierres dans leur estomac. Les jeunes tcttent toute une année.
La dernière espèce de phoques qui habite ces terres australes, est celle à fourrure, la plus petite et la plus précieuse. Elle diffère beaucoup des autres. Le mâle est encore ici le plus gros. Le museau est plus alongé que dans ceux dont nous venons de parler, les dents beaucoup plus pointues ; ils ont des oreilles extérieures en cornet, d’où leur est venu le nom d 'otarie. Leur pelage est d’un brun foncé, quelquefois fauve, mélangé de longs poils dont l’extrémité est blanchâtre. Du reste, leur couleur varie avec l’âge; car elle est noire chez les jeunes , un peu grise et mélangée de blanc dans les vieux. Avant l’âge de six mois, les jeunes ne sont pas revêtus de ce poil sousjacent, court, serré, fin et laineux, qui constitue la fourrure et fait tout le prix de ces animaux. Aussi, quand la pêche est heureuse, on ne tue pas les jeunes qui n’ont point encore toutes les qualités requises. ■ •
Le phoque à fourrure est très-vorace et vit presque exclusivement de poisson. Des pêcheurs prétendent que les gros dévorent les petits. Ils s’accouplent en été, et les jeunes tettent très-longtemps. On ne les voit jamais, dans l’enfoncement des haies, venir se reposer sur le rivage ; c’est sur les rochers d’un accès difficile et battus par la mer qu’il faut aller les surprendre *.
Tout le monde connoît l’instinct et l’intelligence de ces intéressans animaux. Ils ressemblent en cela aux chiens, avec lesquels , du reste, ils ont les plus grands rapports dans l’air de la tête. Tout prouve qu’ils en auroient l’adresse hors de l’eau , si leur organisation extérieure, bien loin de répondre au développement de leurs facultés intellectuelles, ne les ramenoit sans cesse vers cet élément. Lorsqu’ils sont sur la tçrre , ils ressemblent à une lourde masse de chair informe et tronquée, -gisant sans mouvement, ou bien à un quadrupède imparfait, selon la remarque d’Aristote. Leur tête
s’élevant à peine, demeure étendue sur le sol dans la même di-
* Voici la description d’une otarie mâle, que nous nommâmes otarie Guérin [otaria Guérin], du nom de l'un des officiers de notre expédition, qui la tua* Cet animal, en expirant, rendit par la gueule une grande quantité de matière blanche et écumeuse.
Sa longueur étoit d’environ cinq pieds, son poil ras et de couleur brune, son museau aplati , avec cinq rangs de moustaches. Elle avoit de pentes oreilles roulées en cornet et longues de cinq lignes.
La rpâchoire supérieure étoit garnie de quatorze dents molaires , simplement coniques, et de six incisives, dont les quatre moyennes à double tranchant, ei les externes simples et plus petites.
Le maxillaire inferieur avoit douze molaires et quatre incisives fourchues.
Les deux nageoires antérieures ou pattes étoient découpées sur les bords et sans ongles. Les deux postérieures présentoient cinq digitations profondes, avec autant d’ongles saillans : les trois du milieu très-marqués , le supérieur et l’inférieur n’étant que des rudimens d’ongles.
La queue étoit très-courte.
- DIMENSIONS
Longueur du corps, depuis le bout du museau jusqu’à l'extrémité de la queue. . - 4'“** io****1, o,1M*
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rection que le corps. Lorsqu’on les attaque , ils soulèvent pénible- •Jnent leur partie anterieure, se dressent sur leurs deux moignons, et pour toute défense ouvrent une énorme gueule en poussant des cris rauques. Au premier aspect, cette attitude est vraiment effrayante ; mais on ne tarde pas à s’apercevoir combien peu est redoutable un animal qui se meut à grand'peine et qu’il est facile d’attaquer de tous côtés.
Nous étions toujours étonnés de la quantité de sang que la moindre blessure (eurfaisoit répandre. Il jaillissoit rouge et vermeil, de toutes les parties de leur corps, comme d’une outre qu’on auroit percée. A l’inspection des chairs , on voit qu elles sont abondamment imprégnées de sang et qu’une immense quantité de vaisseaux serpentent dans tous les tissus. La graisse extérieure n’en est point dépourvue comme celle des cochons-; et lorsqu’on la divise, on en voit un grand nombre qui lui donnent une teinte ' grisâtre. Ce développement extraordinaire du système vasculaire dans les phoques, qui paroît ne contenir qu’un sang, pour iinsi dire, tout artériel, doit leur procurer, malgré le milieu dans lequel ils vivent habituellement , une plus haute température que celle de tous les autres mammifères.
Quand ils veulent cheminer sur la terre , ils se soutiennent sur leurs pattes de devant, et, avec de pénibles efforts qui ressemblent parfaitement aux ondulations des chenilles, ils avancent en traînant la partie postérieure de leur corps \ Dans ce fatigant exercice, nous les avons vus se reposer très-souvent , et tourner la tête de tous côtés en flairant, comme pour chercher les lieux humides et ombragés, que certaines espèces préfèrent aux rochers battus par les flots.
* Les substances intervertébrales des phoques sont Fort larges, particuliérement aux lombes et*au cou; elles ont, comme celles des poissons, une cavité centrale remplie d’une pulpe rougeâtre; et, comme le fait observer M. Duvernoy, dans ses Recherchés anatomiques sur les organes du mouvement de ces animaux, la colonne épinière obtient par-là une mobilité extraordinaire.
Nous terminerons ce que nous avons à dire sur les phoques, en donnant une légère idée de la manière dont les Anglo-américains en font la pêche; et, pour cela, nous ne pouvons mieux faire que de copier le journal de M. Dubaut , officier de l’expédition, qui a véçu plusieurs semaines parmi eux.
« Les navires destinés pour cet armement sont du port de deux » cents à trois cents tonneaux environ , et solidement construits. » Tout y est installé avec la plus grande économie : par cette raison, » les fonds du navire sont doublés en bois. L’armement se com- » pose, outre le grément très-simple et solide, de barriques pour » mettre l’huile , de six yoles armées comme pour la pêche de la » baleine , et d’un petit bâtiment de quarante tonneaux , mis en » botte à bord et monté- aux îles Malouines, lors de l’arrivée. » L’équipage du navire the General-Knox , capitaine Orne , étoit de » vingt-quatre hommes. On«estimoit à vingt-cinq mille piastres ja » mise dehors de son expédition.
> Ce capitaine, après être allé aux îles de Kerguelen, où il ne » trouva rien, étoit venu aux Malouines, et avoit choisi l’îie West- « point pour son entrepôt. Dans ce lieu paisible et sûr, son navire » solidement amarré , il avoit fait ôter ses voiles, amener ses vergues, » et enfin mettre à l'abri tout ce qui n’est point utile dans un port. » Quoiqu’il eût des fourneaux à bord, attendu qu’il devoit aussi j) pécher la baleine , il en établit de nouveaux à terre.
» Pendant ce temps-là, le petit bâtiment, très-fin et très- léger, » avec onze hommes d’équipage et deux yoles, alloit le long des « côtes à la recherche des phoques. Dès qu’il en apercevoir à terre , .» il expédioit ses embarcations, et se mettoit à l’aifri dans la baie » la plus voisine pqur les y attendre. Dans le beau temps; il laissoit » des hommes sur les rochers que fréquentent les phoques àfour- » rure.
» Quand le navire pourvoyeur étoit chargé , c’est-à-dire, qu’il avoit » embarqué la graisse, Coupée par gros morceaux, de deux Cents
Vy âge de T Uranie. — Zoologie. I Q
» phoques et plus, ce qui donne de quatre-vingts à cent barils >> d’huile *, il revenoit à West -point. La graisse, mise dans les » yoles et transportée à la grève,, étoit placée de suite dans des » barriques installées sur un quai de pierre , entre la mer et les •> fourneaux.. Retirée des barriques, cette graisse étoit étendue sur '» une longue table. Là, après en avoir ôté toutes les parties char- » nues, on la divisoit en petits morceaux, qui étoient reçus dans » un baquet placé sous la table, et d’où ils sortoient pour être jetés » dans la chaudière. Une demi-heure suffit ordinairement pour en » extraire l’huile. On enlève le tissu cellulaire, qui, desséché, vient » flotter à la surface, et il sert à entretenir le feu; car on n’emploie » point d’autre combustible.
Le capitaine Orne avoir encore deux autres petits navires qui faisoient le service alternativement.
L’économie est tout dans ces sorte* d’armemens , et les matelots sont à la part; ce qui ne peut être autrement lorsqu’on veut assurer le succès d’une entreprise fondée sur des travaux aussi pénibles. Deux et quelquefois trois années suffisent à peine pour compléter la cargaison , moitié en huile , le reste en fourrures.
Pendant les hivers , qui sont très-longs , la pêche est suspendue. Ce n’est que lorsque les premiers rayons du soleil du printemps viennent frapper les rochers et fondre les neiges, que les phoques commencent à reparoître ; les pêcheurs, qui jusqu’alors ont consommé leurs vivres dans l’inaction , reprennent leurs travayx accoutumés. Mais à cette époque, ils sont dédommagés de l’espèce d’abs* tinence qu’ils ont été obligés de faire, par la quantité de gibier de toute espèce qai revient sur ces îles. Des milliers d’œufs d’albatros ,d’oies, de canes, &c. leur fournissent une nourriture aussi saine qu’abondante. Le reste de l’année, le gibier est assez commun pour qu’on ne touche presque pas aux vivres de campagne. Les provisions
• Le ban! est composé de trente-un galons et demi [ cent dix-neuf litres environ ], et le ^aion d’huile vrfut-une depii-piastre.
d'hiver peuvent aussi être recueillies sur cette terre. Avec de gros chiens dressés à ia chasse des bœufs, on s’en procure facilement pour faire des salaisons. Une petite île adjacente est tellement remplie de cochons sauvages, qu’on nous dit qu'un navire américain y étoit allé seulement pour faire une cargaison de trois mille peaux de ces animaux. On ne saurait trop sévèrement blâmer une semblable destruction, qui, ne rapportant d’ailleurs que fort peu de bénéfices, prive les navigateurs d’une ressource qu’ils s’attendent à y rencontrer; ressource précieuse sur-tout pour les baleiniers, qui, revenant du grand Océan austral par le cap Horn , séjournent quelque temps sur ces îles pour s’y rafraîchir sans frais et faire reposer leurs équipages.
L’huile des phoques est consommée aux États-Unis. Les fourrures s'exportent en Chine, où on les échange pour du thé, &c.
Ce que nous venons de dire prouve, ce nous semble, que ce genre d’industrie ne peut être exercé, pour en retirer quelque profit, que par des hommes sobres, laborieux et patiens. Les Américains font ce que peu de marins sont habitués à faire; car sans vouloir atténuer le mérite des officiers de notre marine marchande, en trouveroit-on beaucoup qui, possédant autant d’instruction que le capitaine Orne , voulussent comme lui mener la vie ia plus dure et la plus pénible Il remplissok tout-à-la-fois les fonctions de com- - mandant et.de premier matelot. •-
La chasse des phoques ne se fait plus qu’avec de très-grandes difficultés, tant on a détruit de ces animaux, dont le reste épouvanté a fui vers des terres inconnues, jusque sous les glaces polaires. Les baleines deviennent rares et sauvages dans l’Océan adantique. Les Anglais, les Américains, exercés à ces pêches, ont beaucoup de peine, dit-on, à compléter leurs chargemens: espérons cependant que les Français, qui furent jadis les premiers à tenter avec succès ces entreprises périlleuses, qui y instruisoient les nations de l’Europe,. reprendront bientôt cette supériorité que
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de longues années d’inaction leur ont fait perdre. C’est dans le grand Océan et dans les mers de l’archipel d’Asie que l’on va sur-tout chercher les cétacés qui fournissent tout-à-la-fois l’huile et le blanc de baleine. On double le cap Horn , et ce sont ordinairement des voyages de trois années. Pendant notre séjour aux Malouines, nous vîmes un navire anglais qui avoit été assez heureux pour obtenir une cargaison complète dans l’espace de dix-huit mois. Il avoit pêché aux environs des îles Gallapagos sous l’équateur de la Mer pacifique. . ■ - , *