‹ Vrai système de l'Europe relativement à l'Amérique et à la GrèceChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Effets de la restauration de 1*Espagne en Amérique.

Ici, quel champ vaste et nouveau Couvre devau L nous! 11 s’agit de reconstituer un monde euî ici en le replaçant sons la dépendance d'une poi v tion de l'autre monde. Ici, il n’est pas question de pays d’une étendue assez bornée pour pouvoir en. toucher a la fois tous les points, tels que sont Naples , le Piémont et l'Espagne ; mais quel est le bras qui peut s’étendre en meme temps sur la totalité de 1 Amérique, et qui est assez fort pour maintenir 1 ordre et l'harmonie entre toutes les parties de sa nouvelle organisation, car une restauration y sera nécessairement une création nouvelle : Depuis près de deux ans, l'Espagne jouit

d’une restauration j mais quels fruits lui a-1-elle apportés ? elle ne sait seulement pas à quel régime elle doit se prendre et s’arrêter; elle se débat dans un chaos anarchique, sans plan et sans issue, Une restauration espagnole en Amérique aurailcllc un résultat plus facile et plus propice? i° Quand le pays tout entier serait-il soumis? S’il ne l’est pas, si la guerre s’y maintient, que pourra-t-on établir? 11 faut la paix pour former desctablissemens; or, comment se figurer que l’occupation de quelques parties de l’Amérique amènerait la pacification de cette immense contrée. Il est bien plus probable que les iudépeudans se réu ni raient daus ces immenses rctrancliemens que la nature a élevés de ses mains, et que leur défense se soutiendrait à l’abri de ces impénétrables barrières. 2 ° En Amérique, l’autorité royale réclamcraitcllc la plénitude de ses prérogatives et le pouvoir absolu, comme elle l’a fait en Espagne? cela seul suffirait pour doubler la résistance de l’Amérique, car que ne ferait-on pas pour écarter un pareil joug?

L’exemple de ce que ce régime a valu à TEspagne serait là pour montrer à FAméiique ce qu’elle doit faire pour s’en préserver. Croirait-on l’attirer par des promesses ? par des paroles emmiellées? L’expérience a appris quelle est l’amer-

Urnic tin breuvage contenu au fond de ce vase doucereux. En Europe, on a trop abusé des promesses pour qu’on y croie en Amérique ; c’est un langage usé, et dont le bon sens ordonne de s’épargner désormais les frais : la mauvaise foi chez les uns est la mère de l’incrédulité chez les autres, Remettra-t-on donc de nouveau la direction de l’Amérique au conseil de Castille, et à ses vieux adages? La livrera-t-ou encore à des gouverneurs, à des administrateurs, à des agens de loulessortes, qui, dans une apparition fugitive, n’apporteront ni ne se feront un cœur pas plus qu’un esprit américain, qui administreront avec ignorance des hommes et des choses, et qui, placés en dehors de toute surveillance, répondront aux plaintes avec le douanier vexateur, Dieu est bien haut , le roi bien loin, et je suis le maître ici?De nouveau, l’Américain, arraché à sesfoyers, à ses affaires, à sa famille, sera-t-il contraint d’aller à travers les mers solliciter, remontrer, plaider à Madrid? en recevra-t-il encore ses Conducteurs religieux et politiques, et ses maîtres dans les sciences et dans les arts? De nouveau, l’Amérique serat-elle enchaînée à toutes les contestations, à toutes les guerres de l’Espagne, qui lui sont aussi étrangères que ses champs, ses fleuves et ses montagnes sont étrangers à ceux de la Castille ? La

restau ration de l’Amérique ue présente-l-elle pas dans ce tableau un monde de difficultés qui ne se rencontraient pas dans celle de l’Espagne? et si, malgré celte disparité, celle de l’Espagne a porté de si tristes fruits, quels seraient ceux que l'on recueillerait de la restauration américaine :

Le propre des révolutions qui échouent contre une force supérieure, est de porter et d exciter le pouvoir qni a triomphé, a se resserrer poui sc prémunir contre le retour des memes actes ; leur crainte fait redoubler les précautions et les rigueurs. Le caractère et les mœurs espagnoles tournent toujours aux sévices dans l’ordre politique. Voyez si,dans]ce pays, l’État et les particuliers savent autre chose, en toute contestation, quepiu ic i la main sur la partie adverse, sur sa liberté, sur ses biens et sur sa vie. En Espagne, c’est comme en Afrique et dans le despotique et féroce Orient: ou arrête, ou spolie, on lue. Le désir de se donner des garanties pour le maintien de l’obéissance de 1 Amérique, l’avait fait soumettre une première fois au régime de Philippe II; que l’on juge, si, après une révolution qui aurait amené la domination espagnole sur le bord de l’abune, on sougeiait a adouéir ce régime. La révolution ne deviendraitelle pas le prétexte et la justification de nouvelles rigueurs ?J n’est-ce pas ce que l’on voit les Espa-

gnuls faire dans leur pays à l’égard les uns des autres ? que ne ferait donc pas l’Espagne à l’égard de l’Amérique? On accuserait de la révolution la dérogation au système de Philippe 11; il serait déclaré insuffisant contre une seconde révolution, puisqu’il n’aurait pas empêché la première : ou ajouterait donc aux sévices; et ce redoublement de chaînes serait appelé une rigueur salutaire, une sage prévoyance ; là, comme ailleurs, il ne manquerait pas de sophistes pour prouver qu elles sont des bienfaits envers ceux qu’elles effraient au point d’empêcher la pensée de l’insurrection de naître chez eux.

L’Espagne donnerait-elle des institutions à l’Amérique ? elle ne peut pas en souffrir le nom chez elle-meme. Des institutions et l’Espagne, comment rapprocher Ces deux, mots? Des institutions données par l’Espagne! eh, que seraient ces mstîlutions? Si l’Espagne avait des institutions, l’Amérique serait-elle admise à y participer ? îa voilà donc réduite de nouveau à voir ses destinées toujours liées à celles de l’Espagne , et décidées à Madrid. Mais il reste une question d’une gravifê supérieure à toutes les autres ; le règlement du commerce, avec une restauration, sera-t-il libre ou exclusif? Je sais que l’Espagne, en vue de ramener l’Amérique, et en même temps de ne pas eifarou-

chéries étrangers, a laissé percer Piutentiou de se relâcher de son exclusif, et d’ouvrir les voles au commerce. D’abord, il faut tenir compte des circonstances: les paroles sont antérieures à la restauration supposée, elles pouvaient être dictées par le désir d’écarter des obstacles à ce que Ton se proposait de faire; mais ou est la garantie de leur accomplissement après le succès obterni ? Rentrons dans la question : le commerce est-il libre , FAmérique perd la moitié de son prix pour ^Espagne; il est connu que, sans les revenus du Mexique, l’Amérique du sud eut été à charge 4 l’Espagne; cela avait lieu sous le régime exclusif, que serait-ce donc avec celui de la liberté? Le commerce eslril exclusif, l’Amérique est opprimée, et le sentiment de Poppression la ramène vers une nouvelle révolution qui lui rendra cette liberté, dont elle a appris à connaître les douceurs. Cette question du règlement du commerce en Amérique, est un monde de difficultés ; à elle seule, elle renferme la destinée de FAmérique.

L’Angleterre a déclaré que, dans aucun cas, elle ne renoncerait à la liberté du commerce avec FAmérique; par ce seul mol, elle a décidé dq sort de FAmérique. En effet, quelle est la nature et quels sont les résultats inévitables de cette liberté.? Faire prospérer, éclairer, lier avec Puni-

( io3 )

vers ; or, qu’es l-ce que tout cela, sinon des principes actifs d’indépendance? Appliqués à un pav s tel que l’Amérique, ils ne peuvent manquer d’agir avec une force incalculable. Commun l, l’Amérique prospère, riche, éclairée, correspondante avec le inonde entier, s’instruisant à son école, pourrait-elle rester colonie de la triste Espagne? Cela se conçoit* il, cela est-il dans l’ordre de la nature, pareille chose s’est-elle jamais vue? 11 faut sortir de ce cercle d’erreurs et d’irréflexions. L’Amérique libre, ou l’Amérique de Philippe II, et pire encore, si pire il peut y avoir ; voilà le parti avoué parla raison. Il faut choisir, entre ces deux extrêmes, car tout intermédiaire est désormais impossible. Le jour où l’Espagne accordera la liberté du commerce à l’Amérique, elle aura signé la démission de sa colonie.

La restauration de l’Espagne en Amérique est donc à la fois un abîme de difficultés et de malheurs, et mille fois plus épineuse que u’a été même celle de l’Espagne. Chez celle-ci, la restauration consistait presque à l’appeler unhomme au pouvoir, a rétablir le roi• en Amérique, il faut de plus rétablir 1 Espagne ayec tous ses attributs : c’est bien un autre ouvrage, comme on voit; mais ce rétablissement intégral de l’Espagne, renfermant de prodigieux sujets de mal-être pour J’ Amérique

ne pourrait manquer de devenir la cause d’une nouvelle révolution, et celle-là plus intense encore que la première. Dans cet état de choses, autant vaut rester comme on est, et, content d’une première révolution, ne pas aller chercher la seconde.

ÇHAPÏTRE XV.

Espoir et projets à l'égard de l'Amérique.

Cette grande révolution de l’Amérique fait en Europe beaucoup de chagrin à bien du monde; on ne lui a pas épargné les signes de mécontentement ; l’aristocratie européenne tout entière l'a frappée de ses anathèmes, et a demandé à la Sainte- Alliance de la frapper de ses armes; heureusement l’Angleterre s’est interposée entre l’Amérique et ces vœux ennemis : celle-ci a gagné à cela de connaître à qui elle avait aifaire. Maintenant elle connaît ses amis et ses ennemis, et peut discerner entre eux. 11 faut en convenir, ces aversions contre la révolution de l’Amérique ne sont

{ io5 )

pas sans fondement; il y a de l’instinct au fond de ces haines, car il y a beaucoup de choses nouvelles et contrariantes dans cette révolution de l’Amérique. Pour beaucoup de personnes, c’est un trait resté dans une blessure, et que l’on cherche a en arracher, mais qui doit l’élarqir en sortant. Quand la force doit reculer devant les obstacles , et qu’on ne veut pas renoncer avec franchise à ses projets, on se retourne d’un autre côté, et on se rappelle le mot du poète :

il * ■ i'-îf „ ■ - ? ** >lr + 1 o-\» 1 - j

Doius an ^irtos t quh in faosle ?

Dans la eau.se actuelle, la force mangue et F Angleterre s oppose* cependant Fennemicstsur pied , sa vue offusque; on voudrait bien Fàbattre, mais on ne peut le joindre et Fatlaquer de front; alors, a défaut de pouvoir employer les armes des forts , 011 a recours a celles des faibles : celles-ci sont connues; elles ont été, elles seront encore employées, malgré leur illibéralité. En quelques lieux, des agens de troubles 3 reconnus ou supposes tels, ont mal iïüi; i] en viendra d’autres* On peut compter que beaucoup d’intrigues et de menées seront employées pour diviser, troubler, entretenir ou réchauffer l’esprit espagnol, La coin mission de Mayence aura eu moins de menées démagogiques a dépister en Allemagne, que FA-

mprique n’aura à surveiller de menées contre-révolutionnaires. Il faut s’y a lien dre; les affaires de l’Amérique sont si graves, elles doivent avoir des suites si étendues cl si longues, que l’on ne peut croire à une rési guation absolue sur un pareil sujet. On recherchera donc tout ce qui peut contrarier la consolidation de la révolution, et créer des chances au retour de l’ancien ordre. L’Amérique est très catholique : ou demandera de i appui aux ministres de ce culte. L’Ameriquë est peuplée d’Espagnols : on* cherchera à faire revivre parmi eux les sentimens de la patrie et à faire parler le sang en sa faveur.

L’Amérique s’est constituée en république : on l’attaquera par les inconvénicns de ce régime; çyn tendra a le pervertir, à l’outrer, pour ramener l’ordre régalien par les regrets. Des familles puissantes se trouvent dans quelques parties dg l’Amérique : elles seront recherchées; aucun genre d’excitation ne sera négligé, aucun argent ne sera refusé pour la bonne œuvre. Heureusement l’Amérique ne peut manquer de connaître ce qui sc prépare contre elle; elle mettra à se.défendre de ces trames autant de soins que l’on en apportera à les former; elle, verra dans ces tentatives des motifs de resserrer davantage les ..liens que doit faire ïonner une cause commune.

La seconde branche de ce système consiste dans l’espoir fondé sur les ambitions particulières. D’après beaucoup d’exemples, on croit les rencontrer plus communément parmi les chefs militaires; et parce que l’Europe a eu ses Cromwel, et l’Amérique ses Iturbide, on s’imagine qu’elle aura toujours des Cromwel et des Iturbide ; que la révolution , en se personnifiant ainsi, sera plus facile a aborder, à séduire et à renverser. Ceci renferme beaucoup de jugemens erronés. Chaque chose a son temps et sa saison; les divisions, les ambitions particulières n’ont jamais manqué, et ne manqueront pas davantage parmi les hommes. En tout temps, en tous lieux ils ont été, ils sont, ils seront les mêmes, sujets nés de beaucoup d’erreurs et de passions, senlaiit mais n’agissant pas toujours d’une semblable manière. A leur tour, les choses ne se prêtent pas toujours aux mêmes actés: il suit de là que ce qui a été possible et tenté dans un temps, ne lésera plus dans un autre ; le changement de position commande le changement de direction. Ce qui est naturel et possible au début d’une révolution , dans le désordre qui l’accompagne toujours, lorsque rien n’est classé ni parmi les hommes ni parmi les choses, lorsque les supériorités n’ont pas encore été reconnues ni les rangs assignés, ne peut être admis lorsque Lout est ordonne ré-

gulièremenl, ou consenti généralement; dans le prcmiei’ cas , les contentions entre des .égalitaires qui n'ont pas des titres affermis à se montrer mutuellement pour sc donner des droits, ressemblent à ces éruptions qui affligent l’enfance, mais que la croissance des forces fait disparaître. Ainsi j il n’y a eu rien que de fort naturel dans les débats qui ont éclaté en Grèce et en Amérique entre les chefs de la révolution ; on a conclu que ces divisions seraient éternelles, et s’opposeraient à tout établissement solide. 11 semble qu’un jugement contraire était plus naturel, et que c’était parce que ces mouvemeris avaient eu lieu, qu’ils ne se réitéreront pas. La tombe d’Ittttiéde, la fin de Cûlocotroni, serviront, en Grèce et en Amérique, à préserver des éruptions de pareilles ambitions. Les établissemens des gouvernemens sont fondés en Grèce et en Amérique, la surveillance est organisée, on veille; il n’y a donc rien à attendre de ce côté. Bu supposant qu’un dniïbilîéüx réussit, serait-ce au profit de la domination européenne, ne voudrait-il pas garder ce qu’il se serait approprié? Iturbide travaillait-il pour lui ou pour l’Espagne ? Christophe a-l-il songé à se démettre en faveur de la France, plus que n’y on t pensé Pé il lion et Boyer? D’un autre côté, quand quelques intrigues réussiraient à porter du trouble

Jans qmlqucs psi lies (le 1 Amérique, que gagne— éait-on avec ccs manœuvres ? De quel effet cela scrail-il sur une masse telle que l’Amérique? Cet espoir, (urine sur des ambitions particulières, s’est reposé principalement sur Bolivar, comme sur le chef le plus éclatant de l’Amérique; qu’avait-il fait pour mériter l’outrage d’un pareil espoir? Que ceux qui ont pu le concevoir, sont étrangers aux sentimens qui remplissent le cœur d’un grand citoyen! Pourquoi accuser l’humanité de pauvreté, au point de la soupçonner incapable de produire deux Washington? A la guerre, en politique, Bolivar a fait bien plus que son dcvancier; il ne restera pas au-dessous de lui dans 1^ordre moral, il donnera de nouveau au monde l’exemple de ce généreux et sublime désintéressement qui porte un citoyen qui a bien servi son pays, a placer sa propre élévation dans les seules gi undeurs de sa patrie: ainsi sera Bolivar; le monde I y convie, et semble lui demander de nouvelles garanties contre de nouvelles ambitions.

^VL-LM *WW VVA^ ^\WA VLVVyVAV wvww WflftQgÿW»

Page 1