CHAPITRE XVI. t r
De l’annonce d'un danger pour l'Europe dans l’indépendance de VAmérique.
Le devoir comme écrivain, et comme défenseur de la cause américaine , le désir d’écarlet tous les nuages que l’ignorance ou la malveillance peuvent élever sur cette belle cause, me font surmonter la répugnance que j’éprouve à traiter les deux articles qui vont faire le sujet des chapitres suivans.
De nos jours, la politique est l’occupation universelle ; mais combien s’y sont préparés par l’élude, et y apportent réflexion et maturité de jugement? De là une foule de jugeraens et comme d’arrêts qui sont prononcés par les uns avec l’assurance que donne toujours le défaut d’examen , assurance qui à son tour donne un air de capacité et d’importancej et qui sont acceptés par les autres, soit par faiblesse d’esprit, soit par la commodité que l’on trouve à répéter des opinions
loft tés faites, et que leur répétition a comme établies dans le monde. C’est d’après cela que l’on entend dire vulgairement : « Un jour l’Amérique conquerra l’Europe, elle l’écrasera par sa supériorité en tout genre; l’Europe perdra son commerce avec l’Amérique. » On dit de plus: « L’àiit gleterre ou les États-Unis conquerront Cuba. y> Quelque chimériques que puissent être ces annonces, cependant il importe d’en démontrer la vanité, l’absurdité même, alin d’arracher cette semence ennemie dn champ que nous exploitons.
La supériorité de l’Amérique sur l’Europe en attributs naturels, tels que la fertilité do sol, le climat, et la richesse, est immense, incontestable, visible à tous les yeux ; loin de le dissimuler ou <le l’atténuer, je voudrais au contraire que ce principe fût gravé en tête de toutes les discussions sur l’Amérique, non pas pour créer de vaines terreurs, mais pour porter à réfléchir sur l’importance de se diriger envers elle d’après la considération de ces avantages, et celle du danger de toute erreur dans ses calculs sur elle. Que l’on songe donc que l’Amérique est un monde entier, et la plus riche partie du Globe, Si l’Amérique est encore dans l’enfance, de sou côté, l’Europe est aussi comme dans l’enfance à l’égard de l’A-
( lis )
mérique; elle ne la connaît pas, elle ne l’estime pas ce qu’elle vaut. Oui, 1 } Amérique a beaucoup d? supériorités matérielles sur l’Europe, mais que s’ensuit-il de menaçant pour celle-ci? A son ,tour, l’Europe n’est-elle pas supérieure en population, en civilisation dans tous les arts, et surtout dans celui de la guerre? La population croît en Amérique dans de fortes proportions, cela est vrai, mais celle de l’Europe fait de même. L’accroissement y est moins sensible parce qu’il est comme perdu dans la masse de cette population , mais il existe. A l’avenir, elle augmentera en grande partie par l’Amérique même, dont le commerce donnera de l’occupation à une partie de cette population;,la civilisation s’établira et s’étendra sur le sol de l’Amérique, mais elle fera de même en Europe, qui en est le foyer. 11 y aura donc correspondance entre les accroisse mens respectifs, et par là la balance sera maintenue entre les deux partis ; mais une grande différence subsistera toujours entre elles, et celleci viendra de la différence du point d’où L’on part des deux côtés. Voyez de quel point l’Europe et l’Amérique partent en population , en civilisation, en science militaire. Quelle partie^ de l’Europe l’Amérique pourrait-elle attaquer? La France, l’Angleterre et l’Espagne s’offrent seules
u ses coups; toutes les autres parties de l’Europe sont inaccessibles pour l’Amérique; mais par où et comment attaquer ces troisÉtats? Désormais toute attaque de 1 Europe contre l’Amérique trouvera celle-ci tout entière sous lesarmes pour la défense commune; la même loi de préservation commune régira l’Europe, et fera (pie toute attaque de l’Amérique contre die trouverait la même unanimité d opposition. Ce serait un spectacle bien étrange que celui de la moitié du monde venant à travers l’Océan attaquer l'autre moitié ! Mais où aborderaient les assaillans ? sur nos rivages munis de remparts, défendus par mille citadelles mouvantes, et par tout ce que le génie de la guerre sait créer de plus redoutable. Un armement pareil devrait ressembler à l’année de Xercès : le temps qu’il faudrait pour le préparer donnerait celui de se préparer à le repousser. Que viendrait chercher 1 Amérique en Europe? qu’a-t-elle besoin du sol ou des produits de l’Europe ? H ne faut pas parler collectivement de l’Amérique dans cette supposition : cette locution s’applique fort naturellement au cas de là défense, mais non pas a celui de l’attaque ; il y a une drfférense immense eutre les deux. 11 est dans la nature des choses qu’aucune partie de l’Amérique ne veuille être un domaine de l’Europe, mais il ne l’est pas qu’elle
veuille avdir des domaines en Europe : cette contrée est divisée en plusieurs Etats;.au-delà de l’intérêt général anti-européen, chaque État a son intérêt particulier ; cet intérêt diviserait inévitablement l’Amérique sur la question de l’attaque contre l’Europe, et la rendrait partielle, impossible et nulle. On ne trouve au fond de l’examen d’une pareille question , qu’un peu de honte de s’en être occupé. On ajoute que la civilisation s’introduisant en Amérique, y portera les arts de l’Europe, qui;la dispenseront de recourir à elle, et qui (iniront par lui fermer les marchés de l'Amérique; combien de choses ou oublie en parlant ainsi ! L’Europe n’a-1-elle pas triomphé des arts de l’Inde secondée par le sol et le soleil? ÎN’a-t-elle pas supplanté l’Inde chez elle-même? L’Europe a t-eUe perdu le marché des États-Unis depuis leur indépendance? au contraire, ce marché n’at-il pas doublé, triplé, quadruplé? Les Élu ta de l’Europe sont à l’égard les uns des autres dans l’état.d’indépendance ; celle-ci fait-elle fermer les marchés établis entre eux ? L’industrie éliminée par une autre industrie ne sait-elle pas trouver d’autres voies, et garder son poste sous une autre livrée ? La supériorité industrielle de l’Europe sur l’Amérique, comme sur l’Afrique. l’Asie, la Nouvelle-Hollande, et les archipels de
Ulule et de la mer du Sud, n’a-1-elle pas des siècles à durer, et un ajournement indéfini ne doit-il pas être prononcé sur ces annonces comminatoires;’ Que de choses se passeront d’ici là 1 et quels efforts fera faire à Industrie humaine la lutte qui s’apprête à s’engager entre toutes les parties de l’univers I Proclamer de nos jours une victoiie qui eutre dans le nombre de ces secrets qu’il appartient au temps seul de dévoiler, paraît anticiper beaucoup sur son domaine et sur l’action du genre humain pendant des siècles. Voici, comme il s’est toujours gouverné. Un peuple naît : il s’adresse d’abord à la terre, et lui demande sa subsistance ; U est laboureur. Quaud ses besoins primaires sont satisfaits^ 1 industrie se crée; Fintervalle entre les deux çtablissemcns se mesuresur l’étendue du soi, sa fertilité, sa position continentale ou maritime et sa population. Il faut appliquer ces calculs à l’Amérique, et voir, d’après ces circonstances, combien de siècles lui seront nécessaires pour passer de l’état agricole à l’état industriel égalitaire de celui de l’Europe. En Amérique la population ne fait que naître; des espaces immenses l’attendent, presque tous sont encore vacans, des siècles s’écouleront avant qu’ils soient remplis. Le colon espagnol est pl us porté vers la terre que vers les ateliers ; la fourni-
ture de l'Amérique est donc assurée à l’Europe, et garantie par la nature des choses pendant des siècles ; et mille générations passeront sur le sol des deux contrées, avant que celles de l'Amérique deviennent indépendantes de leurs rivales d’Europe. Tout se borne à un seul principe entre l’Amérique et l’Europe : prospérité mutuelle de l’Amérique par l’Europe, et de l’Europe par 1 Améfique. Désormais voilà tout le secret, ou plutôt le seul plan de la conduite réciproque des sociétés humaines. L’Angleterre vient d’entrer dans ces voies honorables et à la fois profitables ; les acclamations deTunivers saluent ses premiers pas dans cette carrière nouvelle, et forment autant d’invitations pour tout le monde de l'imiter. Le monde ne teut plus des doctrines qui le ferment, qui le dessèchent; il n’admet que celles qui l’honorent et lé font prospérer, qui ajoutent à la fois à sa liberté, à ses lumières et à ses richesses.
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