CHAPITRE XXII
Pourquoi VEurope craint l f indépendance de U Amérique > et F Angleterre ne ta craint pas.
Cette question cache une cause profonde et qu’il faut découvrir et comme aller chercher derrière beaucoup de déguisemens* Ce contraste révèle la vraie situation du monde j il lève les voiles qui la couvrent à des yeux distraits, car les yeux clairvôyans et attentifs dès long-temps Faperçoivent dislinctemenL Cette situation est celle-ci : la division du monde en deux parties qui marchent en sens contraires. Par conséquent la question actuelle est une pure question de civilisation et de sociabilité : aujourd'hui le inonde n'en connaît plus d'autres. Le contrai social lui seul iorme toute son occupation : il faut que cette question soit vidée. Après la décision, ia politique des intérêts matériels reprendra son cours accoutumé ; jusque-là il ne lui sera pas donné de se séparer dg
la politique sociale, trop d’intéiêts et de faits l’y ramèneront malgré son penchant à s'cn écarter*
C'est donc du contrat social qu'il s’agit entre
I Europe et F Amérique. D 7 un côté sont des hommes avec des droits propres, de Fautre des hommes sans droits , tenant tout de concessions dont d'autres sont les sources et les juges. Là on fait les institutions, ici on les reçoit, ou bien Fon s'en passe ; la tout vient de la société, elle est souveraine (*). Ici tout vient des chefs de la société il
II Y a meme de société, on évite jusqu'à son
O Voyez tous les discours prononcés par les autorités constituées* soit en Amérique, soit à Saint-Dominguey soit meme au Brésil ; surtout le discours du président du gouvernement du Mexique, a fourerEtire du congrès général, le I er janvier i8%5.
Ces publications font un singulîercontrasteavec des discours prononcés en France il y a encore peu de jours; où y a ramené plusieurs fois cétte locution > le dogme usé do lu souveraineté du peuple. Rten mv prouve mieux que finconsidération de ce langage,la facilité avec laquelle des hommes prennent leur langue et leurs idées propres pour celles du monde entier, et renferment celui-ci dans leur cercle personnel. Que ces orateurs et ceux qui partagent leur manière de voir, jettent les veux sur Y Angleterre et f Amérique/ verront si ce dogme est usé , et s’il n*y est pas en pleine vigueur. Que n 1 interrogent-ils F A liemagne, f Italie, le Nord de ÎTiurope? ils trouveraient là te
nom, comme portant nvcc lui Titlcc de' droits ; ià on ne connaît que des sujets. Là il y a un gouvernement social, ici un gouvernement paternel, c’est-à-dire à l’instar de la famille. Des deux côtés, on reconnaît également l’obligation de diriger le gouvernement en vue du bien de ceux auxquels il s applique j mais on diffère sur le droit de faire ce bien. Quand l’ancienne sociabilité régnait seule, la sécurité de son empire la bornait à faire des peuples son moyen d’action. Depuis que la nouvelle sociabilité lui a montré un rival menaçant, elle a porté ses vues
statu quo positif. Mais pour éviter toute erreur dans le cal— cul j il faudrait commencer par rapporter les mots souperaineti des peuples ix leur véritable acception., et les appliquera la désignation delà souveraineté des sociétés surettesmemes, et non pas à celle delà souveraineté de la populace. Tout le système opposé porte sur cette équivoque : on la trouve commode pour les intérêts qiéon veut faire prévaloir ,et i on dénature la ebose du monde la plus naturelle, la plus simple, Ja plus claire, pour lui en substituer une odieuse, absurde, mais faite et choisie à dessein pour effrayer les esprits faîbtes. Qui a jamais pensé à faire souvelaine dans la société, sa partie la plus basse,la plus passionnée, la plus ignorante, c’est-à-dire la plus impropre à la chose meme quW lui attribue? Quand on parle de choses graves , il y faut quelque raison , et ou se trouve - l-elle ici ?
plus luiii ; elle a fait des peuples le but même de sou action et son objet direct. Àujourdluü tout se rapporte à assurer leur soumission. Par ce nouvel ordre , le genre humain se trouve partage comme en deux classes entre lesquel 1 es toute affinité sociale a cessé : il s’est formé comme deux humanités j l’une qui s’appartient à elle-même, et la seconde qui dépend d’autrui, et qui a ses maîtres en dehors d’elle. Copartage a changé Fétat clés sociétés : les gouvernemens étaient de fait, les voilà de principes, c’est-à-dire de droit ; ils étaient arbitraires ? les voilà de discussion et d’examen i iis étaient secrets, les voilà de publicité ; ils étaient affranchis de contrôle, les voilà de responsabilité. Quel immense changement dans la conduite des hommes, et quel redressement dans la condition humaine ! Et que l’on ne s’étonne ici ni ne s’irrite des conquêtes de ce nouveau principe; les hommes courent au-devant de ce qui les sert, et ce principe réhabilite les sociétés dont ils font partie. Le changement déjà opéré dans îc monde par ce partage delà sociabilité étend ses domaines légaux et visibles sur l’Angleterre et la totalité de FÀmérique. Dans le premier pays, les droits des sociétés sont hautement professés comme bases des gouvernemens, et le nom du genre humain ne coûte pas plus à prononcer h M. Caning qu’au président
desEtals-Liiis. Ainsi, en Europe, ÈancîSine sociabihlé est entamée par la main même des ministres <Tim roi* A cette domination visible s’en est joint une antre qu’on pourrait dire invisible, c’està-dire celle qui se forme de ^acquiescement donné à ee principe par la plus grande partie des Européens; car il ne faut pas douter qu’il ne soit celui de tous les hommes éclairés et que des intérêts ne dominent pas.Toute la jeunesse, la littérature, les classes industrielles 3 si nombreuses, si actives, si influentes, la moyenne propriété, et même une forte partie de la grande, sont imbues des mêmes idées, dont la manifestation chez elles est arrêtée par le pouvoir.
C’est dans cet état de choses que l’Amérique vient se présentera l’Europe : elle lui montre sept grandes républiques* On trouvait qu’avec celle des Etats-Unis il y en avait bien assez ; que doit-ce être à l’apparition des six autres ? L’ancienne sociabilité doit éprouver les terreurs que le poète retrace dans la fable des Noces du Soleil. Il est Inévitable que le nouveau monde tout républicain n’effraie beaucoup Faneien monde tout royaliste et aristocratique, tout formé d’institutions des temps antérieurs à F adoption des principes de 1 ordre social. Trois effets de ce nouvel ordre contribuent principalement à fortifier ces craintes.
Ce sont, i*la présence des ambassadeurs des États républicains ; 2° le contraste des principes de la sociabilité américaine avec ceux de la sociabilité européenne ; 3 e le spectacle des effets de cette nouvelle sociabilité , et celui de la prospérité des nouvelles républiques.
Par FiniroducliQn des représentais de FA mcrique qui serait la suite nécessaire de la reconnaissance de Findépendance américaine, voilà la diplomatie partagée en deux parties opposées comme Fest la sociabilité, Jusqu’ici la diplomatie représentative a été simple, c’est-à-dire uniforme , représentant presque exclusivement la monarchiej par le nouvel ordre, elfe devient double et se montre sous deux formes étrangères Fune à Fautre. D’un cote on parle d:i roi mon maître; de Fautre, du peuple souverain. D’un côté des titres et des décorations ou grand nombre; de Fautre, absence complète de tonte distinction extérieure, Fégalité personnifiée, la simplicité des premiers âges, d’autres sensations, d’autres'mœurs, un autre langage. Quand ce spectacle se bornait à celui de la simplicité et de la blanche chevelure de Franklin, déjà iï remuait les esprits; que sera-ce, quand la moi Lié de la diplomatie sera conformée sur ce modelé?
Les relations entre Tes deux sociabilités devant
se régler sur leurs principes élémentaires et constitutifs, il sera souvent fort diflicile de s’entendre, caron partira de principes différais; il faudra souvent recourir à des explications, et il est inévitable que très souvent on ne s’entende pas; on en a la preuve dans tout ce qui se passe depuis i8i5. Les Etats-Unis ont-ils marché une seule fois sur la ligne des principes adoptés en Europe? ils n’ont pas eu l’air de savoir qu’il existât des congrès de Tienne, de Cerlsbad, de Troppau, de Laybach, Jugez comment auraient été reçus à Washingston les principes de ce congrès: qu’aux souverains seuls appartient le droit d'instituer s de modifier les institutions par des actes purement volontaires, et qu'il riy a pour eux de responsabilité que devant Dieu. Dans i’alïaire de l’Espagne les États-Unis n’ont-ils pas déclaré l’intervention illégitime, la révolution d’Espagne légitime, exempte du reproche des excès commis dans d’autres révolutions? n’ont-ils pas fait suivre le roi jusque dans Cadix; et à l’heure marquée par eux , et d’après leurs principes sociaux, n’out-ils pas reconnu l’indépendance américaine? Ce contraste de principes et de conduite ne peut manquer de se représenter dans les relations qui s’établiront avec l’Amérique républicaine; à chaque instant on se trouvera embarrassé par la différence
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des principes qui de chaque côte feront apparaître les choses sous un jour différent.
Les Etats-Unis s’élèvent à une prospérité encore inconnue parmi les hommes; elle ira toujours eu augmentant. L’Amérique libre, constituée sur les mêmes principes, bien plus favorisée par la nature, va entrer dans la même carrière de prospérité; elle est des tin ee a y faire de plus grands pas meme que les Etats-Unis ; cependant tous ces gouvernemens sont à bon marché ; la liberté de l’homme y est entière, tontes les gènes, toutes les surcharges, tout l’échafaudage dont ôn fait supporter aux Européens le fardeau et qu’on leur dit être indispensables pour maintenir le bon ordre parmi eux, seront inconnus en Amérique; la richesse y sera compagne de l’économie; l’inégalité, l’hérédité législative seront baimies, leur absence ne nuira à rien comme on le voit aux États-Unis. Dans ce contraste complet, tranchant, entre la sociabilité de l’Amérique et celle de l’Europe, les embarras de celle-ci doivent être grands, ou pourrait même dire qu’il n’eu fut jamais déplus grands ni de mieux fondes; et une attention un peu réfléchie suffit pour mont rer que c’est là que réside le principe delà répugnance pour la reconnaissance de l'Amérique.Si celle-ci loi avait présenté comme une répétition, un fac s mile de l’Europe, ses trônes
fcisa sociabilité , on peut croire sans témérité que rEurope aurait su trouver des aecomroodemens avec ses principes légitimants, Beaucoup de bruits eu ont couru, mais elle recule épouvantée à faspect du spectre républicain qui s’élève sur les rivages de PAmérique, et qui lui demande d’admettre au milieu d’elle toutes les nouveautés et tous les contrastes qui forment son cortège; là, elle ne se reconnaît plus, elle hésite, elle répugne, elle attend de F avenir et lui demande de la débarrasser du fardeau dont elle n’a pas su prévoir ou prévenir la survenance.
Mais si ces embarras sont grands, d 3 où proviennent-ils? L’Angleterre fournit la réponse. Parlage-t-elle ces terreurs? Non. Pourquoi? Parce que .sa sociabilité est de principes, et parce qu’elle lui vaut sa prospérité* Les embarras de l’Europe viennent donc des vices de sa sociabilité, qui Fa couverte iFeffets désastreux* Il faudrait remonter au principe de ces maux, c’est-à-dire à ceux mêmes de cette sociabilité; et c’est là ce qui effraie les intérêts ou le courage des directeurs de FEurope. Il faudrait renoncer à beaucoup de choses qui liât te nt et dont on a Fhabitude* Il faudrait toucher à beaucoup d’intérêts et de jouissance?, les faire rentrer dans lu ligne des principes, toutes choses ou pénibles ou contrariantes, L’Angleterre,
pour suive exécutée depuis long temps sur tous ces articles, ne craint ni Faspect ni le contact de cette Amérique, qui ailleurs glace d’effroi. Les paroles du président des Etats-Unis, ainsi que le voyage de M. dcLafayelte, ne font pas dans ce pays la moitié delà sensation qu’ils produisent sur le cou tin eut ; toutesles publications qui viennent de l’Âmérique ne sont pour F Angle terre que le commentaire ou la conlinuation de son langage propre. Le peuple jouit de lotis les avantages conférés par la révolution au peuple américain, il l’égale en prospérité 5 il n’a rien à lui enyiçr; que lui fait donc son exemple, sa constitution, sa fortune? au lieu qu’elles doivent alFecler fortement ceux qui n’y sont pas associés. C’est la crainte des dîeEs du désir d’y participer, provenant des communications, libres et légales avec FAniériquc, qui relient les gouvernemens de Fanciennc sociabilité; ils craignentles comparaisons. Leurs embarras actuels sont le fruit cFantécédens vicieux et qui n’ont pas été réformés; et, aussi long-temps qu’ils seront maintenus, on se trouvera vis* à-vis de F Amérique dans Imposition oii elle-même est placée vis-à-vis de FEurâpe. On pourrait dire que ces embarras sont la punition des défectuosités de l’ordre social qui a régi FÊurope; cet ordre ne peut pas se soutenir par la raison via-à-vis du celui qui régit FÀméri-
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que, il faut donc se tenir séparé d’elle à défaut d’oser se lier avec elle. Nous verrons combien de temps cette Séparation peut encore durer, et ce cjuc coûtera le travail necessaire pour maintenir cette séparation,