CHAPITRE XXIII
De quelques causes de Vétablissement de l’ordre républicain en Amérique ,
L’Ajiêjuqce espagnole formée tout entière en républiques! quel spectacle inattendu, et qui peutêtre n’est pas assez remarqué ! Là l’autel et le trône toujours n’âvaicnt fait qu’un : le droit régalien régnait seul, appuyé sur le droit divin j naguère encore, toute parole contraire à la royauté, ou favorable à la république, n’eût pas même été entendue: et voila que tout-à-coup, à la fois, et comme à un signal donne, du haut du Mexique jusqu’au détroit de Magellan , tout cet appareil de roy auté disparaît et tombe comme une déco— i ation de lheatre. A sa place paraissent sur la
scène six grandes républiques (*), et tout le passé est effacé; lois, mœurs, langage, principes, pensées, actions, le changement embrasse tout , le sol seul reste le même : étonnant évènement et peut-être le plus singulier de Fldstoire. La république et la royauté se sont déplacées, et succédé en cent lieux divers; mais ceux-ci étaient bornés, le plus souvent renfermés dans Fencemte d’une ville , quelquefois un long espace de temps a été nécessaire pour consolider la révolution de quelques pays très rétrécis, tels que la Suisse et la Hollande: en Amérique, quelques jours ont su fil pour changer mi monde entier. La nouveauté, la grandeur, et les conséquences d’un pareil phénomène nous engagent à rechercher ses causes : il doit en avoir, et d’une nature étrangère et supérieure à celles qu’on lui assigne vulgairement.
C) Le Mexique,
Guatimala,
Colombie,
Le Pérou,
Le Chili,
Buenos-ÂyresS
, Enajoutant les États-Unis et Saint-Domingue, on trouve déjà huit grandes républiques en Amérique, en attendant la neuvième f qui ne tardera guère, la Havane.
La comparaison de la royauté avec la république, pas plus que celle de leurs mérites respectifs, n entre dans le plan de cette discussion : elle ne porte avec elle aucune intention de critique d’apologie, ni d’excitations. Mille institutions diverses ont régi le monde ; toutes sont bonnes quand elles remplissent le but des associations humaines, c est-a-dire quand elles procurent le bienêtre des sociétaires ; toutes veulent être respectées quand elles ont pris une place légale dans la société. Dans ce sujet, les faits et l’histoire nous serviront de guides 5 s! parfois la couleur est sombre, ou ne doit pas nous l’imputer, elle n’est pas notre ouvrage; et parmi celles qui pourraient paraître telles, nous donnerons la préférence à celles qui le sont le moins. ’
Ce serait une grande erreur que de croire que la haine proprement dite contre la royauté a fait éclater l’Amérique contre l’Espagne, et qu’on s’est debarrasse de celle-ci pour s’affranchir de cellelà. Il n’existait pas dans toute l’Amérique une seule pensée contraire à la royauté ; il eu était deUe comme dl1 Brésil, dans lequel la royauté îdlait périr sans la survenance du Roi; et l’enthousiasme que sou apparition a excité dans cette contrée, indique ce qui se serait aussi passé en Amérique si des rois s’y fussent rencontrés.
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L’Amérique n’avait qu’une seule et umlurme pensée, celle de l’indépendance de l’Espagne; elle la voulait, elle l’a eue. Si l’Espagne, au lieu d’envoyer contre elle des soldats, avait env oyé des rois, l’Amérique entière serait royaliste ; elle a manqué le moment, et repoussé les avis qui lui avaieut été adressés. L’Espagne n’a jamais conçu d’autre peusée que celle de la conquête par les armes ; une longue habitude de supériorité lui en inspirait la trompeuse confiance; elle a eu l’air de dire : Si l’Amérique échappe à mon obéissance, que m importe ce qu’elle deviendra ?
Le mauvais calcul de l’Espagne est donc la pi l mière cause de la constitution de l’Amérique en républiques ; ici apparaîtle premier rayon de clarté qui luit sur cette question, et cet horizon se dégage des obscurités qui le couvraient...
3 De quelle époque date la révolution de l’Amérique ? n’est-elle pas postérieure à la révolution qui a fait les États-Unis, et à la révolution de l’Occident de l’Europe, connue sous le nom de révolution française?.. Qu’était la révolution de l’Amérique du Word? L’effet du développement des forces d’une grande colonie ! Qu’enseignaitelle ? Les principes de l’ordre colonial, son commencement , son déclin, sa fin ! Quels principe. 1 ' établissait-elle ? Ceux de la véritable sociabilité
( iM )
humaine ! Quel résultat présentait-elle? Celui de la plus grande prospérité sociale qui soit encore connue parmi les hommes ! Voilà beaucoup de germes , et d’une nature bien féconde. A quelques jours de là éclate la révolution de France ; on a dit qu’elle était la suite de celle de l’Amérique, et comme la punition de la connivence avec elle.
Il importe fort peu de rechercher le fondement de celle allégation ; la carrière des allégations est infinie, et ouverte a toutes les appréciations, soit qu elles soient dictées par l’examen ou par l’intérét , par l’amour de la vérité ou par le besoin de donner une protection à ses fautes propres, chose d’ailleurs trop commune. Quoi qu’il en soit, ces deux révolutions existaient aux yeux de l’Amérique, avec tout ce qui pouvait les laire agir sur elle... Voilà ce qui est incontestable...
Pendant que ces deux grandes innovations si séduisantes parleurs principes, et par les résultats obtenus aux États-Unis, en attendant ceux qu ils promettaient a la France, brillaient aux yeux de l’Amérique, et lui montraient un ordre d idées nouvelles, que faisait à son égard le gouvernement espagnol ? que pré voyait-il, que corrigeait-il, quelle compensation cherchait- il à opposer à ce qui pouvait diminuer son autorité oh 1 affection de l’Amérique? Rien, ab.sol umeril rien...
La meme routine, les mêmes gênes, les mêmes distractions. Accoutumé à voix - un ordre de choses se soutenir, et aller pour ainsi dire de lui-même, le gouvernement espagnol a home tous ses soins à l’égard de l’Amérique, à continuer : ainsi font beaucoup d’hommes, propriétaires quîétistes, qui s’imaginent que tout ce qui est , sera toujours, à part de toute espèce de vigilance et de soins sur les besoins, les changemens, les circonstances ; et qui s’endorment sur la foi de paisibles jouissances , pour se réveiller sur les bords d’un terrain miné, et prêt à leur échapper. Yoilà précisément ce qui s’est passé entre l’Espagne et l’Amérique j et non-seulement l’Espagne, pendant la révolution, a été nulle pour l’Amérique, mais de plus elle en a été absente et complètement clfacée. Pendant 18 ans, de 1796 a 1814, la communication resta interrompue entre l’Espagne et l’Amérique : celte longue sépara liou avait fait comme une autre Amérique, en substituant d’autres idées et d’au très relations à celles qui avaient formé l'ancien état colonial.
Quand l’Espagne est revenue en Amérique, elle a trouvé ces changemens accomplis ; et loin de remonter à leur principe, et d’en prévoir les conséquences, à l’incurie elle a fait succéder la violence. Une guerre terrible a commencé au nom du
roi d’Espagne ; d'horribles cruautés, des perfidies vraiment puniques, tout ce qui peut irriter les hommes et les porter aux extrémités, a été rais ea œuvre; Buenos-Ayrcs a été le théâtre du début de ce sanglant débat ; le même sort menaçait quiconque ne se soumettait pas à l’Espagne. Bik&os- Ayresa triomphé, elle a montré au reste de l’Amérique comment on résistait à l’Espagne; riche, peuplée, fière de deux victoires remportées sur les Anglais, cette cité ue pouvait revenir ù la domination de l’Espagne, dont elle venait de constater la faiblesse. Irritée des traitemens qu’elle avait éprouvés, elle a voulu s’en préserver h jamais, et elle a demandé à l’ordre républicain d’élever entre elle et les ageus de la royauté d’Espagne, une barrière éternelle. Ce qu’elle établissait chez elle, elle l’a porté au Chili et au Pérou; et comme les memes élëmens de séparation avec l’Espagne existaient dans ses deux paysautantqu’à Buenos-Ayres, ils se sont conformés à son exemple. Colombie a fait de même, le fardeau de la lutte est tombé en giande partie sur elle; elle a été longue, sanglante et chère pour Colombie. Un homme de génie ne s’est pas borné à l’affranchissement de la portion de terre qu’il avait si bien défendue; il a vude plus qu’il s’agissait de l’Amérique entière, et que pour elle il n’y avait rien de solide que par l'effacement
complet de tout ce qui avait été de l'Espagne* La royauté en faisait partie ; elle à subi le sort qu’avait eu la domination elife-même, Des hommes qui ont beaucoup souffert, qui craignent pour l’avenir, et qiii veulent lui donner des garanties, ne se croient jamais trop loin de ce qui a contribué aies blesser ; après avoir repoussé les hommes, ils repoussent les choses ? et cherchent le bien à l’extrême opposé* L ? Amérique était par ellô-mêmé si loin d’être mal disposée pour là royauté, que le Mexique, tout en voulant la séparation avec FEspagne, lui demandait un roi (*). Le pays était tellement monarchique, qu’au refus de FEspagne, il fit un empereur ; mais, comme si ce nom était devenu incompatible avec la stabilité, cet ëmpireïFeut qu’un moment de durée* Rebuté d’essais malheureux, le Mexique tourna les yeux vers les États-Unis, et embrassa leurs institutions* Sous leurs auspices, il est tranquille, régulier,et s’apprête à prospérer. Ainsi s’est formé le républicanisme américain, il
( ¥ ) Traité entre T turbine et le vice-roi du Mexique, Üdo-Johm. Los députés du Mexique aux cor tes d'Espagne, ont sollicité renvoi au Mexique d’un infant d’Espagne j ils ont offert des sommes fort considérables à l'Espagne, et des avantages de commerce j tout a été refusé ; alors le Mexique s'est fait république, et restera république*
s’est trouvé tout fait, et comme de lui-même f sans une intention antérieure et générale, et comme les choses que chacun croit avoir faites ou avoir pu faire, tant elles sont simples par elles-mêmes, et paraissent telles après leur exécution. Il est donc bien évident que la direction fautive en tous points qu’a suivie TEspagne, est la cause première du républicanisme universel de ^Amérique.
Mais ce n’est pas tout j il est impossible qu'un évènement aussi vaste que celui de la constitution de l’Amérique en république^ ait été déterminé par une cause unique et seulement intérieure* il ne peut pas manquer des 1 enrencontrer d’autres, plus lointaines , et non moins actives ; dans leur nombre, on doit placer au premier rang, la statistique morale de la royauté, telle que l’avait faite le cours des évènemens depuis beaucoup d’années, ainsi que les dispositions des esprits créés par eux en Amérique j car c’est de son opinion que nous sommes occupés, et ce serait une erreur que de croire 1 apprécier au juste par celles qui nous sont personnelles, et que ce qui forme les affections et les persuasions dans notre hémisphère, jouit du même empire dans fhémisphère américain. Il n’est pas de source d’erreurs plus abondante que cette manière d’évaluer les objets, et malheureusement c’est celle que l’on rencontre le plus souvent.
Pour ne pas nous perdre dans des espaces vagues, à delàul de limites précisés, bornons-nous à parcourir l’espace de temps écoulé depuis 1763 : voyons ce qui s’cst passé dans ce laps de temps fort rapproché de nous, et cherchons dans Son examen les dispositions qui ont pu être créées à l’égard de la royauté. Nous choisissons cette époque de i 7 ' 65 , à laquelle on n’a peut-être pas fait assez d’attention,comme une année normale; c’était la fin de la guerre de 1756. La France, livrée à toutes les médiocrités, avait cédé sa supériorité^ l’Angleterre : de là date la suprématie financière, coloniale et maritime de celle-ci. Alors l’Angleterre saisit le sceptre échappé des maius déhiles de la France ; la puissance prussienne cessa d’être contestée, et le noyau de fer que forme la juxtaposition des trois puissances armées du Nord, s’annonça et montra ce qu’on devait un jour en attendre. L’Autriche, préférant le rapprochement à l’étendue, tourna ses regards vers l’Italie, et répudia intérieurement le berceau de Cliarles-Quint. A cette époque les forts apprenaient à se réunir contre les faibles et a les opprimer ; la Pologne succomba sous une triple attaque, punie par ses spoliateurs d’une turbulence innocente pour eux ; à PétcrsLourg, des soldats avaient eouduitau trône une femme sur le cadavre de son époux; depuis Henri de
Transtamara, l’Europe n’avait vu rien de semblable; Copenhague avait eu aussi ses tragédies, et une Reine avait passé du trône dans une prison; en France tout périssait au sein de voluptés que quelquefois la grandeur ne dépouille pas du respect ? même lorsqu’elle les laisse sans excuses; dans ce pays ? où trop souvent le pouvoir a été exerce par des mains auxquelles la loi salique en interdit l’usage ? le trône avait souffert une approche indigne de lui; le désordre provoquant l’abus de la force ? un jour la France avait appris qu’elle n’avait plus de gardiens pour ses libertés : bientôt suivit un trépas sans gloire et sans regrets ! Il faut remarquer que le temps où tout cela se commettait était précisément celui du grand règne de Montesquieu et de Voltaire ? et que ces deux lustres éclairant le monde entier se trouvaient vis-à-vis des ministresj et au plus épais des abus de 1 epoque. Le contraste ne pouvait être en faveur de ces derniers. L’intrigue et le désordre rendaient vaines les meilleures intentions 3 et ne purent supporter la présence de$Targot, des Malesherles et des Necker! La révolution américaine éclatait ? soutenue par des rois; des combats intérieurs ? des contesta Lions trop célèbres remplirent le temps jusqu’en 178g; alors éclata la révolution. Là commence la seconde période. Comment cette révolu-
lion fui-elleenvisagée et combattue au dedans et au dehors? L’histoire rapprendj comme ou n’a- Vait pas su la prévoir ni P éviter, on ne sut pas la diriger. La vertu se trouva impuissante à remplacer la génie, la royauté succomba en France; Péclipse dura pendant quatorze ans. Àu dehors, comment la royauté se conduisit-elle? Quelle force, quelle union, quelle conformité avec ellemême, montra-t-elle? Pendant qu’on disait combattre pour les droits du trône, on abattait celui de la Pologne, on s’appropriait les débris de celui de la France. Fatiguée d'nue fraternité décevante, d’une lutte décourageante par les mauvais calculs et les mauvais succès, bientôt une grande partie dé la royauté de PEnfope pactisa avec les destructeurs de la royauté en France, s’unit à eux, Naples, l’Espagne et Parme a leur tète. Quand la république sanguinaire et anarchique eut fait place à la république régulière et radieuse de gloire militaire, affermie par une reconnaissance générale,-les liomhiages envers leeltef de ce nouveau régime n’eurent plus de bornes. Dans ce temps, pour la seconde ibis, Pétersbourg voyait la majesté du trône violée, et le prince sous des poignards. Bientôt une nouvelle royauté s’éleva en France; elle se plaça plus liant que ne Pavait fait Paucien ne. De nouveau les hommages se pro-
pardonnèrent à cette élévation; par elle, d’un mot, d’un signe de tête, on vit les trorifcs abattus, changés, et comme transvasés; alors on vit les scènes de Bayonne, lcsabaisscraens de Yalançay, les expulsions de Stockholm, les anciennes dynas- (ics remplacées, et les nouvelles devenues l’objet d’houimages semblables à ceux qui étaient d’usage envers les autres; un sang réputé par sa fierté, fut mêlé avec celui qui n’avait d’illustre que la consécration de la gloire, de la fortune, et de la crainte; et, pour tout combler, du faîte de ces grandeurs, une chute la plus profonde de tontes celles qu’ait encore connues l’humanité, entraînant à sa suite celle de toutes les grandeurs secondaires dont elle s’était entourée, comme d’autant de degrés pour s’élever jusqu’à elle.
C’est ainsi qu’on est arrivé à la troisième période, 1814 j époque de la restauration.
Quel moment pour la royauté! Quelle admirable et facile situation ! Tout semblait fait pour elle; les licteurs de la république, les exagérations de l’empire étaient également usés ; tous les esprits étaient désabusés , revenus à ce qu’il y a de vrai et de bon dans l’ordre social. L’alliance franche des droits des peuples avec ceux de la royauté devenait le port cherché à travers mille tempêtes : un instant on crut y toucher; la fédéra-
lion du Nord était arrivée libérale à Paris en 181 , elle hésita en 18 r 5 , elle rétrograda décidément an congres d Aix-la-Chapelle. Depuis ce temps, on a vu les congrès, les interventions armées , le pouvoir absolu rétabli partout où elles ont prévalu ; la fédération des forts a assumé la direction de l’Europe; les principes qui ôtent tout droit aux peuples et qui les confèrent exclusivement au prince, à Laybach ont été proclamés; un système restrictif général a été adopté et suivi avec persévérance, la religion et l’aristocratie ont été appelées à son aide. J’entends bien qu’il est dit que tout cela est fait pour le bon ordre de l’Europe; je crois aux bonnes intentions, mais je demande quel est le résultat, et s’il est propre à disposer en faveur de la royauté les peuples indépendans qui voient ces résultats; car c’est la toute la question. Quand, de plus, il survient des procès tels que celui dont a retenti l’Angleterre, des attentats deBemposta, des décrets du port de Sainte-Marie, des dénégations de paiement des dettes contractées dans de grands besoins, sous des prétextes tirés d’un changement dans une situation donnée, des amnisties refusées, marchandées ou surchargées de sévices, des proscriptions, des hospitalités interdites; quand le travail est constant à amincir li’slibertés concédées, comme un mineur caché sous
11 n rempart, alors quel attrait erée-t-on pour l’ordre auquel on peut attribuer tous ces faits? 11 est évident que l’on travaille contre lui. Je conçois le système suivi, mais je vois aussi les conséquences qu’il doit avoir sur ceux qui le regardent agir. Une grande révolution a altéré l’ancien ordre social; celte révolution, il faut le dire, n’a jamais été bien comprise par ceux qui se chargent delà réformer. Us veulent raffermir la religion et les trônes; c’est bien; il n’y a de difficultés que suites moyens : pris dans la nature des choses, employés dans une juste mesure, loin de trouver des contradictions, un appui général les attend ; ilfaut donc regardera l’emploi qui en a été lait, et, pour savoir quelles idées il a portées dans l’esprit de l’Amérique, il ne faut pas juger par ce qu’en disent ou ressentent en Europe les intéressés à ce système. Que le clergé et l’aristocratie européenne préconisent un ordre auquel ils trouvent leur compte, qu’est-ce que cela fait à l’Amérique, qui n’a ni clergé politique, ni aristocratie? Que l’on attache une grande importance au faste des rois, comme un moyen de respect aux yeux du peuple, qu importe à l’Amérique, dont le peuple est peu nombreux, simple? Et lorsque l’on dit en Europe que J on en est au positif des monarchies, comment cel appareil parlerait-il aux yeux de ceux
qui n’ont rien de commun avec elles ? Ces gouvcrnemens royaux de l’Europe sont chers, quelquefois très dispendieux ; le poids de ceux de l’Amérique est presque insensible. La royauté exige la gradation des rangs, ennemie de l’égalité; celle-ci est l’âme de l’Amérique. La liberté est très restreinte sur le continent monarchique de l’Europe, en Amérique elle est complète; en Europe c’est une exception, en Amérique c’est le droit commun. Eu Europe, le principe monarchique est placé avant tout,ses commodes obscurités prêtent à toutes les prétentions et extensions ; en Amérique, c’est le principe social qui est la règle et le fondement de tout. L’Europe est le pays des coups d’Etat, l’Amérique celui de l’action régulière dçs lois. L’Amérique assiste aux débats qui existent entre les royautés de l’Europe; elle entend les contradictions, les démentis donnés à Troppau et en Espagne ; elle voit les menées pour s’assurer du pouvoir, pour en exclure; en un mot, elle voit tout et juge tout ; dans quelques jours, mille messagers ailés lui apportent la connaissance de ce qui se passe dans l’Europe, comme ils rapportent en Em'ope la relation de tout ce qui se passe en Amérique; tel est l’effet inévitable et indestructible des relations existantes qui lient entre elles toutes >les parties de l’univers. Si les Anglais té-
moignént un grand éloignement pour l’ordre continental , comment l’Amérique pourrait-elle éprouver de la propension pour le régime qui 1 a précuit? On dirait que l’empereur du Brésil est venu s établir en Amérique comme un missionnaire de république; assurément il ne réclamera ni le droit divin, ni le droit légitima ire. La terreenl ière a assiste a la fabrication de son trône; cli bien, .t peine assis sur ce trône d’un jour, ce prince chasse deux fois le corps législatif, et, de coups d’État-en coups d’Etat, il est monarque absolu. Iturbide au Mexique nlf pas mieux servi la royauté. Le Mexique en semblait altéré, car il l’avait posée pour base à sa nouvelle existence; il l’avait demandée Ù PEspagne, et, sans se rebuter, à son relus, il l’avait établie dans son propre sein. Là encore, au bout de quchpjes jours, la magie du peuvoir a déjà produit son eflét; on s'enivre, on abuse, on tombe; la république est embrassée comme refuge cl terme à tant de maux. Tl semble qu’il y ait eu une conspira lion contre la royauté et son établissement en Amérique. Qu’aurait-on à lui répondre, si elle repoussait les représenta tionsou les excitations en disant: Comment nous propose-t-o» de nous charger d’institutions qui, pour se soutenir, ont besoin que toutes les forces delà société se groupent autour d’elle, taudis que toute institution doit
prêter de la force à la société? quelle considérai ion peuvent nous inspirer pour la royauté des hommes au zèle indiscret, qui représentent sans cesse la royauté dans la douleur, taudis qu elle doit toujours apparaître dans la gloire; qui ramènent sous les yeux ce qui devrait être voué à un éternel oubli, et qui se plaisent à montrer sur les écbaffuuds des tètes qui devraient rester cachées dans la nue? Dé pareils contre-sens désenchantent tout. Quand on viole les statues des dieux, les premiers coups portent sur la divinité' et les seconds sur un marbre insensible (*). Cessez de parler de grandeurs, de droits : le rigorisme légilimaire arrive tard, après tout ce que nous avons vu adopte sans réclamation; la hauteur des paroles n'est plus qu’un vain son, après tant de paroles soumises; l'efficacité des promesses n’est plus qu’un sujet de doutes, après tant de promesses oubliées, ou passées au crible des commentaires de la force ou de la ruse; l’objet des adorations de l’Europe a été enchaîné par elle sur un rocher; un front long-temps parc du diadème a été frappé d'un plomb qu’on croyait réservé pour des fronts vulgaires , le bandeau royal n’a pu le préserver ; et
(*) Ces paroles sont de Rirarol-
Gusïaveson erre sur les bords du Rhin* Les prestiges du rang suprême sont dissipés, et voyez par quelles mains ils ont péri*
Il ne s’agit pas de jeter de la défaveur, mais de la lumière sur cette question. De bonne foi, à Taspect de ce tableau, auquel il serait si facile d’ajuiUer, reeonnaît-on que Ton ait préparé le terrain de l’Amérique à recevoir la royauté? Quand elle faisait tant de fautes en Europe, quand des conseils malavisés lui donnaient la direction qu’elle a prise depuis plusieurs années, travaillait-on à lui créer des attraits en Amérique? Voilà ce que la justice et la raison commandent de substituer k des déclamations vaincs ou aigries par la contrariété. La majeure partie des Européens voudraient h réforme du régime qui pèse sur eux, et 1 T Amérique indépendante et libre, par un choix volontaire et réfléchi embrasserait l’institution quipro-* duit ce régime : cela n’est pas dans k nature des choses. Peut-être que si la royauté eut apparu en Amérique sous les formes anglaises, elle y eût été adoptée; mais avec les formes continentales et méridionales, cela était impossible. Dépareilles formes peuvent être imposées, mais elles ne sont pas embrassées volontairement, surtout par des peuples du dix-neuvième siècle.
À ces causes indirectes qui ont éloigné TAmé-
rique de l’ordre royal, il faut ajouter les causes directes, celles qui résultent de la défaveur témoignée à l’Amérique : toute propension a été montrée àJ’Espagne, Les intentions hostiles ont clé soupçonnées, trop d’apparences y prêtaient : il était naturel que l’Amérique n’imitât pas ce qui la menaçait.
L.es choses étaient arrivées au point de rendre intempestives trois choses que je proposais, lorsque je m’occupais pour la première fois de l’Amérique en 1800 : 1° une érection simultanée de trônes en Amérique; 2“ leur attribution à des princes d’Europe; 3 ° une indemnité pour l’Espagne. Elle recevait annuellement 60 millions de l’Amérique : il semblait bon pour la parfaite assurance de l’Amérique, et à la fois pour ne pas aggraver les sacrifices de l’Espagne, de faire attribuer à celle-ci une indemnité payable par la totalité de l’Amérique, d’ùne manière dégrada live, jusqu’à ce que les profits présumés du commerce eussent compensé les droits de la souveraineté dont elle se démettait. Mais alors il s’agissait d’une grande et précieuse concession, de la générosité stimulée par la reconnaissance; au lieu que dans le temps actuel, on a à traiter avec les ressentimens et la victoire, comme avec tous les seutimens que peut éprouver un vainqueur irrité, et
placé nu-dessus de loule crainLe. La colère appuyée sur le droÎLetla force est d’un abord difficile.
Plus tard, en 1817, j’ai proposé un congrès continental - des dors le denoùmciït de la révolution américaine m’apparaissait tel qu’il se montre aujourd’hui. II me semblait qu’il ne restait plus qu’un jour pour s’en occuper. On a laissé passer ce jour précieux r c’était le temps de la confiance dans les armes de l’Espagne, et celui du mépris pour les armes de l’Amérique.
Voilà où conduit une longue suite de distractions et d’abus. Le mal se fait eu silence, chaque jour y ajoute, et le temps lui donne un poids qu’aucun levier ne peut plus soulever. C’est ce qui s’est passé entre l’Amérique et la royauté. Celle-ci souffre en ce moment de ce que les soixante dernières années ont rassemblé de fâcheux contre elle. Si, toujours vigilante, modérée, conforme à sa destination, à I esprit du temps, elle n’avait que des titres bienfaisans à présenter à l’Amérique, elle trouverait ses rivages préparés à la recevoir; mais il semble que depuis ce temps on ait pris à tâche de les lui interdire, et elle retrouve aujourd’hui en Amérique ce qui a été semé en Europe depuis plus, d’un demi-siècle.
Quand en Europe on réduit lès assemblées publiques à délibérer à huis clos, et le public à n’ap-
prendre ce qui concerne scs intérêts, et la manière dont ses défenseurs se conduisent, que par des extraits de procès-verbaux officiels, attire-ton l’Amérique vers l’ordre qui de sa seule autorité fait ainsi la part au public, et qui fait descendre à la condition réglementaire l’une des plus importantes parties du gouvernement constitutionnel? Dans les pays où l’on a la liberté de penser et d’exprimer sa pensée, est-on bien tenté d’institutions à la merci de tous les coups du pouvoir ’ Les paroles de M. le comte de Montalembert, sur les élections, out-elles porté en Amérique beaucoup d’a Lirai ts pour l’ordre qui les a produites ? Quel effet doivent produire eu Amérique des paroles prononcées avec une confiance ironique, telles que celles qui traitent la souveraineté du peuple de dogme usé , en confondant à dessein la souveraineté des sociétés sur elles-mêmes, ce qui est le vrai sens de ce mot, avec la souveraineté de la populace , ce qui est la corruption affectée du même mot. 11 est donc éviden t que les plus grands obstacles à rétablissement de la royauté en Amérique ne sont pas venus d’elle, mais d’une longue préparation faite en Europe, qui s’est trouvée liée avec les évènemens des dernières années. Aucun esprit républicain ne préexistait à la révolution d’Amérique, clic a puisé son républicanisme dans!'histoire
ancienne et contemporaine de FEurope. Qu 7 on cesse donc de F accuser d'obéir à Fesprit révolutionnaire 7 ce n'est pas elle cjui mérite ce reproche.
O^VVVtïVVl \VV^,%VVVVWMVVVtVl^\WwVV.^VhTL\^V4W%%>V..> VkA.VlL-tXXWkAAiVVV'VVkA^ VL1|V\1