‹ Vrai système de l'Europe relativement à l'Amérique et à la GrèceChapitre 27 sur 35 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Saint-Domingue. Haiti .

\ oici une nouvelle preuve du partage qui existe aujourd’hui entre les deux parties du monde; elle est frappante et digne de remarque.

Deux noms, deux souverainetés, deux propriétés : en Europe, Saint-Domingue s’appelle encore Saint-Domingue; sur les lieux mêmes, il a nom Haïti: en Europe, Saint-Domingue a le roi de France pour souverain; à Haïti, ce sont les Negres : en Europe Saint-Domingue appartient à l’ordre monarchique; en Amérique, Haïti-forme

une république: feu Europe, les propriétaires de Saint-Domingue éont Français et blancs; à Haïti, ils sont Africains et noirs : voilà en raccourci le tableau du monde actuel. En Europe, il ne manquerait pas de bonne volonté, peut-être même d’appétit, pour attaquer Saint-Domingue ; mais à Haïti, il ne manque pas non plus de volonté de se défendre et de moyens de le faire ; l’Europe peut même se ^appeler comment on se défend dans ce pays-là; la date de la leçon est encore assez fraîche pour qu’on ait pu, si l’on a voulu, en garder la mémoire.

Que faire donc avec Haïti? l’attaquer est impossible, inhumain, ruineux; empêcher ce qui existe, hors de tout pouvoir humain. Haïti ne professe aucun principe anti social; Haïti ne peut que faire du bien à qui forme et entretient des relations avec lui. Qui donc peut porter à ne pas reconnaître un État existant, social, profitable à tous ?

Des rapprochemens ont été lentes, dira-t-on, cela est côtulU; mais qui les a rendus vains? A-t-on pu mettre à l’écart tout ce qui est comme écrit dans la nature des choses, au point de se flatter que Haïti entendrait à quelque composition snr la reconnaissance de l’indépendance, ou que le détour de la suzeraineté suffirait à la fois à la g»-

rantie de Haïti et à la dignité de la France? qu’il sacrifierait ce préliminaire à Fappàt d’un protectorat que lui accorderait la France : c’eût été une grande erreur, dont plusieun? document auraient dû préserver, et dont on doit bien être revenu aujourd’hui. Jamais Haïti, non plus que le reste de FAmériqne, n’écoutera de propositions dont la reconnaissance de l'indépendance ne sera pas la base. C’est sûrement pour la dernière fois qu’on aur# vu le contraire : c’est aussi pour la dernière fois que les détours et les subterfuges diplomatiques doivent être employés vis-à-vis de Haïti et de l’Amérique : c’est la vieille langue du vieux Continent; celle du Nouveau-Monde se compose de clarté, de franchise et de précision ; les archives de ces pays-là rejetteraient ce qui surcharge celles du notre. Haïti n’a besoin d’aucun protectorat: pour quel objet et contre qui ce protectorat? Ce ne peut être que contre F Angle terre. Que peut la France contre elle, là où i! s’agit de marine? A son tour, Haïti aurait-il à protéger la France dans ses guerres? Que lui font les guerres et les intérêts de la France? À peu près comme les guerres de l’Espagne font au Mexique et au Pérou* Haïti n’est pas une puissance ^ mais un champ de riches moissons; l’Europe et la France u’ont pas d’autre intérêt à l’égard de Haïti que de le faire prospérer ;

croire l’embarrasser de son inimitié est un maovais calcul 5 car, tant qu’il aura du sucre et du café, Haïti ne manquera jamais de la présence des liommes qui le feront jouir du mouvement alter^ natif du commerce, celui qui tour à tour vide et remplit les magasins, et les remplit à mesure qu’il les vide. Haïti n’a pas d’autre intérêt; tous les siens sont dans le commerce, et non pas dans la politique.

Que Ton n’allègue pas la dignité de l’ancien souverain : si elle n’a pas empêché l’ouverture des négociations, elle ne doit pas en empêcher la conclusion. La dignité ne consiste pas à reculer quand il faut finir, mais a se refuser à toute tentative ou proposition : il est trop lard quand les choses ne sont plus entières. Le mot même de dignité a changé d’acception; tout ce qui se rapporte h un intérêt public est digne^ quand la morale n’en souffre pas et quand les formes sont observées. Les colons relevés de leurs longues infortunes ne marchanderaient pas sur la dignité; la France, après avoir donné tant de millions, trouverait digne d’en recevoir à son tour ; et Bordeaux, Nantes et le Havre ne croiraient pas la dignité nationale blessée par Faete qui leur ouvrirait et qui seul peut leur ouvrir les portes d’une contrée qui fit leur ancienne opulence, qu’ils voient avec don-

leur passer dans des mains étrangères par des considérations dont le fondement les touche très peu.

Si Pon a craint Pin fluence de cette reconnaissance sur les autres îles peuplées d’esclaves, si c’est un ménagement pour les autres nations coloniales, il est bien naturel de penser que ce n’est pas la reconnaissance, niais l’existence de Haïti qui agit sur les habita ns noirs de l’archipel américain. L’accumulation des esclaves a mis cette région dans un état permanent de danger : cela est vrai ; mais quel remède y apportera le refiis de la reconnaissance de Haïti? Tant qu’il est indépendant de fait, tant que de son côté le continent américain l’est aussi, le refus opposé à Haïti ne changera rien ; il pourra même aggraver la position, en portant Haïti à l’arracher par la force qui étendrait les dispositions insubordonnées des Nègres dans les autres îles, pour se fortifler par leur concours j au lieu que la satisfaction accordée volontairement serait propre à amortir chez des hommes satisfaits toute propension pour des troubles dont il ne leur reviendrai t plus que radieux. Mais, dan s cette question et égards j quel est le partage de la Francé? N’est-ce pas encore, comme dans la question de FAmériqjie , la France qui subit les pertes les plus douloureuses, i 0 comme ayant eu et pouvant eo-r

core avoir la part la plus étendue et la plus directe dans le commerce de Saint-Domingue; 2° à litre d'indemnité pour une partie de ses citoyens; 3° comme ayant a craindre d'être supplantée par des étrangers sur Ja terre qui fut sa propriété. La France a , dans l’affaire de Saint* Donnnguèj des intérêts qui ne sont pas communs aux autres nations ; si cependant elle se règle sur leurs intérêts, elle peut êLre exposée à sacrifier les siens propres. Gette considération revient à chaque instant pour la France dans toute la question coloniale et américaine; et la séparation de ses interets avec ceux des outres puissances européennes , 1 avertit de la nécessité de séparer aussi sa conduite de la leur. Par une singularité remarquable, c’est en reconnaissant Fin dépendance de 'FAmérique que la France recouvrera toùte la sienne.

Haïti est pourvu de tout ce qui se fait remarquer parmi les peuples civilisés : il est armé de toutes pièces pour sa défense propre, le gouvernement est complètement organisé, les institutions s’affermissent et se développent Depuis la chute de Christophe, Haïti compte deux chefs, les généraux Pétition et Boyer, qui ne le cèdent nu rien aux ehels et directeurs des gouvernemens de loua les autres pays;dis ressemblent à ces pré-

sideiis «les Etats-Lois, dont le langage, la cutiduile, la fermeté y la modération, sont Fadmiration de Fimivers, et sont destinés à lui servir de modèles- À son tour, le temps de Fini mao i Lé ne serait-il pas venu, et celui de la politique uVt-il pas assez duré? On a perdu une colonie, mate on a gagné des hommes; une population entière s’est réhabilitée; elle a appris à réunir les attributs moraux de Fhumanitéà ses apparences. L’homme &’existerait-il donc que pour la politique f et les pertes de celle-ci né seraient-elles pas compensées par la conformité qu’un grand nombre d’hommes acquièrent avec leurs semblables, en développant comme eux les attributs dont le ciel a honoré Fhumanité?

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