CHAPITRE XXIX
Rome et VAmérique.
Combien le monde s*est agrandi depuis Part- 4 cienne Rome ! que connaissait-elle dans cet univers qui n’a plus de secrets pour nous? César n’a pas plus connu PÀmérique, que la plus grande partie de ses successeurs désarmés, qu’il serait si étonné de trouver à sa place au Capitole, et qui, en répandant des bénédictions sur Rome chrétienne^ les adressaient fièrement urbi et orhi , comme Moïse parlait des limites du monde en désignant celles de la Judée. Eh bien, qu ? était l*or~ bis de ces temps en comparaison de celui du nôtre? De hardis navigateurs, en tournant leurs voiles vers Plnde et PÀmérique, ont révélé un monde inconnu, et le patrimoine de Saint Pierre a reçu d’eux de superbes domaines. Partout ou des Argonautes catholiques portent leurs autels, avec eux ils apportent un trône pour Rome, et toute conquête de PEurope en devient une pqur
elle: Rome sans légions a plus acquis et plus solidement qu’elle ne le fit par les guerriers dont le nom en impose encore au monde. Ici, il faut admirer un rare bonheur pour la religion et pour rhumanilé. Le ciel a permis que le bras des mabomctans s’armât d’un glaive qui, par ses coups, a tout renverse et tout détruit; la destruction a marché devant eux, ils sont restés comme enchaînés aux rivages, limites de leurs conquêtes; il semble qu’il leqr ait été dit comme à la mer, non ibis amplius. S’ils eussent été navigateurs et coloniaux, que de contrées subissaient leur culte absurde et leurs mœurs féroces! Enveloppant ainsi le monde, puisant aux sources de la richesse, ils envahissaient l’univers.
La domination papale a suivi en Amérique la domination espagnole; celle-ci lui a aplani les chemins. Rome régissait l’Amérique comme l’Espagne, et le roi catholique était, à Mexico, à Lima, à Buénos-Ayres, le vice-roi du pape, y maintenant son autorité comme la sienne propre; les principes monarchiques de Rome et de Madrid s’assortissaient fort bien ensemble; l’empiré de Rome appuyé sur ces deux pivots n’éprouvait aucun obstacle dans toute l’Amérique; une population encore faible ne donnait lieu qu’à un petit nombre d’affaires, l’ignorance assurait la soumis-
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siou aveugle ; un pareil ordre de choses s’administre facilement ; quelques évêques suffisaient aux besoins d’une population peu nombreuse ;paraissant au milieu d'hommes peu éclairés , sous le double égide de Home et de l’Espagne, ils en imposaient beaucoup; il n’y avait ni corn pli cation , ni points de résistance. Mais la révolution de l’Amérique a changé tous ces rapports, elle a atteint Home autant que l’Espagne. L’Amérique était uns en gouvernement, elle est multiple; elle était royaliste, elle est républicaine; elle était ignorante, elle est éclairée, et s’éclairera tous les jours. Son clergé supérieur était Espagnol, il sera américain; il abondait en nombre et en richesses, il sera réduit à ce qu’exigent les besoins réels et les convenances. Mais le changement le plus important, majeur, celui que l’on peut appeler dé^ cisif, résulte de l’accroissement inévitable de la population américaine; ici, il faut porter ses vues au loin, et se bien garder d’évaluer la population à venir de l’Amérique d’après ce qu’elle est dans ce temps; il faut tenir compte de la force des mobiles qui vont concourir à son accroissement. À cet égard l’Amérique espagnole est bien mieux partagée que ne l’est l’Amérique du nord; le climat de la première est admirable, sa terre beaucoup plus féconde, beaucoup plus vivifiée par le
soleil, les subsistances plus abondantes, et plus spontanées que dans le nord , les com's tl 7 eau plus nombreux et plus volumineux , et Von sait que partout la population se règle sur le volume et le voisin âgé des fleuves; toutes ces propriétés des terres américaines ne peuvent manquer tPamenfcr à leur surface une immense population, et dont la progression ascendante dépassera celle qiféprouvé la population des Etals-t-nis, quelque forte qu’elle soit. 'Voilà pour l’Amérique.
En nous tournant du côté de Rome, qu’allonsnous trouver? une disposition constante à Pimmutabilité; c ? cst là son essence; Rome repose sur une pierre dont on ne peut rien détacher, et cori* tre laquelle on ne peut pas prévaloir; Rome nV variceni ne recule(*); elle est fixe; cependant en Amérique tout changera f tout s’animera d\m esprit nouveau; des peuples nombreux s'élèveront dans les lient que ne Vivifie encore aucune popuW tion; d’innombrables générations sortiront de celte terre, ticii ne petit empêcher leur essor; elles éprouveront les besoins attachés à leur culte, et ce culte sera celui de Rome; ces besoins doivent
C) Avant îa révolution, à Rome,de roî de Prusse n’était encore que le marquis de Brandehéurg, et l'empereur de Russie, le czar de Moskorie,
être satisfaits; la résidé le problème nouveau qui s’élève entre l'Amérique et Rome; l’immutabilité et la nouveauté vont se trouver en présence; elles ont à décider sur un objet d’une importance que rien ne peut surpasser, ni quant au fond, ni quant a l’espace sur lequel il porte*
Le caractère de stabilité inhérent à Rome, avertit quiconque traite avec elle , qu’il faut songer à l’avenir autant qu’au présent ; avec Rome, quand on a signé, il est trop tard pour se repentir; elle ne sait pas abandonner ce qui a été fait ; encore à cette heure, la France n’a pas pu parvenir à se défaire des embarras résultant d’un concordat fait il y a 3 oo ans; dans ses négociations avec Rome, l’Àmérique doit se régler sur cette connaissance de son caractère particulier; c’est une donnée certaine qu’elle ne doit pas perdre de vue; qu’elle prenne bien garde en signant une première fois, car avec Rome le retour est difficile, Le principe de conduite à observer à l’égard de Rome, c’est de n’avoir h faire avec elle qu’une seule fois, mais cette fois de savoir bien ce que l’on fait; car lorsque l’on l’ignore, Romele sait* Dans ses négociations avec Rome, l’Amérique est donc conduite, par les attributs même de Rome, à faire reconnaître et établir un principe général d’action dans la satisfaction dc-ses besoins religieux,
principe qui soil capable de fa dispenser de recourir sans cesse à Rome ; ici, le véritable espriL religieux emprunte à la prévoyance toutes ses alarmes et toutes ses clartés. L’Amérique appartient au catholicisme; il faut qu’elle lui reste ; le catholicisme est inséparable de Funion avec Rome; le peuple américain a été formé au catholicisme par des maîtres espagnols; la rupture avec Rome peut avoir les plus graves inconvéniens, même dans l’ordre politique; de son côté, Rome a le plus grand intérêt à la conservation de ce superbe domaine. Par la plus heureuse combinaison, il y a donc concours d’intérêts pour la conservation du catholicisme en Amérique; ainsi, tout dépend de la manière dont on s’y prendra des deux côtés pour accomplir ce grand ouvrage ; de part et d’autre, il v a à éviter tout excès, toute prétention, toute ténacité, soit à la vétusté, soit à la nouveauté ; il finit voir ce qui est applicable à l’Amérique dans sa nouvelle formation, et ne pas s’obstiner à se régler sur l’ancienne; la catholicité ne doit pas être sacrifiée à des maximes ou bien à des pratiques que le temps a privées de leur ancienne valeur ; il faut que tout soil réglé sur l’état de la nouvelle Amérique, et non pas sur celui de l’ancienne qui n’a plus rien de commun avec celle d’aujourd’hui. Les institutions doivent se rapporter aux temps,
aux lieux, aux personnes, et non pas ceux-ci a celles' lu. Puisqu’il faut qu’il existe entre l’Amérique et Home un lien solide et durable ? il ne faut pas qu’il soit de fer; une matière plus ductile y conviendra mieux; de son coté, l’Amérique ne peut vouloir que des choses conformes à sa nouvelle position, à son désir de tenir au catholicisme ; elle napas un seul intérêt contraire à cette intention orthodoxe; elle a fait du culte catholique le culte exclusif de toutes ses républiques; son intention ne peut donc pas être révoquée eu doute ; elle ne peut pas paraître, ni être exigeante en demandant qu T on lui fournisse les moyens de satisfaire, à ses devoirs religieux, sans y attacher d’insupportables gênes,,. Car, heu* veusement, il n ? y a entre PÀihériqueefe Rome aucun sujet de discorde sur le fond; toutes deux veulent la meme chose, le catholicisme ; lesdillicultés ne pourraient s’élever que sur les moyens d’entretenir le catholicisme, et de satisfaire aux besoins religieux de VAméncpàè*
Ici apparaît la question dans toute sa vérité : la voici; elle tient à la géographie. Rome peut-elle, du centre de FItalie, gouverner directement l’Amérique? Celle-ci doit-elle être assujettie à recourir à Rome à chaque mutation de siège épiscopal, .et à chaque cas réservé à Rome ? L’éloignement, les dangers de longs voyages sur mer, leur cherté,
les'incommodités du déplacement, n’cxigent-iis pas, dans Pin lé rôt mèmè du catholicisme, que PÀmérique trouve dans son propre sein les moyens de suivre son culte, d’accomplir ses devoirs religieux, sam subir des ineonvéniens de cette na^r turc? Il est évident qiPà la longue ils pèseraient sur PÂmériqae d’uti poids insupportable, et la porteraient à des résolutions extrêmes; car, enfin, ii n'y a plus en Amérique 1111 roi d’Espagne conservateur de PauLoriléde Rome, mais six grande» républiques \ plus de clergé espagnol, mais 1111 clergé américain; il n’y a plus de portes fermées aux lumières, plus d’enseignement de Salamanque, plus de population clairsemée sur de vastes espaces, mais des hommes qu’il faudra compter par millions. Un monde nouveau s’est formé; il faut avec lui une direction nouvelle. La considération des distances doit surtout être appréciée. Que l’on remarque une des sources des grandeurs de Rome, soit guerrière, soit religieuse : c*e$t sa position centrale en Italie et dans le monde alors connu. Par elle, elle touchait h la fois a tout; alors la Méditerranée était le centre du monde,’ et Rome occupait le centre de la Méditerranée. La distanceI lui a toujours été fatale; elle n’a pas même pu retenir Gonstan tiiiople : tout le Nord lui .1 échappé; il ne lui est resté que ce qui l’avoi-
sine, avec les colonies de ces États voisins, Là, où Rome ne peut pas atteindre directement , elle gouverne par des vicaires apostoliques; ainsi Rome guerrière gouvernait les provinces éloignées par des proconsuls ; ruais celte pratique n’est bonne que pour des colonies resserrées, ou pour des pays auxquels des missions suffisent ; ce moyen serait insuffisant et illusoire pourFÀmérique ; il n’est pas employé dans les grandes monarchies de l’Europe; leur digni Le s’en tiendrait blessée* La désignalion de ces agens pouvant revenir souvent, elle ferait ressentir à l'Amérique les inconvéniens de recourir fréquemment à Rome pour les remplacer, Cesagens seraient révocables, ils dépendraient plus de Rome qu’ds rte seraient attachés à l’Amérique* Ce moyen d’union avec Rome est donc impraticable, 11 faut que TÀmérique trouve chez elle tout ce qui'lui est nécessaire pour l’exercice constant et facile de son culte*
Celui-ci s’entretient par l’épiscopat, mais Rome veut être maîtresse de l’épiscopat, et le faire découler d’elle comme en étant la source (*) : c’est là sa prétention, et ce qu’elle réalise par l’institution
(*) La prétention de Rome est de tenir le pouvoir directement de et de le communiquer à l 3 épiscopat,
qui ue le reçoit ainsi que d J une manière secondaire.
canonique* C’est dans la force de ce lieu qu’elle se confie pour maîtriser les souverains, et pour les forcer à lui céder par le refus prolongé des institulions canoniques. Elle l’a employé avec succès contre Louis XIV* Pendant onze années, Rome refusa des bulles à trente-deux évêques nommés par ce prince , d’ailleurs si religieux ; et rien ne put vaincre la résistance de Rome* Si elle a fléchi un instant sous la main irrésistible de Napoléon, elle s’est relevée de sa condescendance, et a repris son ancienne position* C’est là que l’Amérique va la retrouver, c’est là qu’elle va avoir à pactiser avec elle, L’Amérique a déjà fait des avances à Romej elles n’ont pas été heureuses : son envoyé n’a pas même été écouté. Le vicaire apostolique que Rome avait envoyé au Chili paraît s’être mépris sur là nature de son rôle, et s’être fait l’agent de l’Espagne autant que celui de Rome, encore pins celui de la politique que celui de la religion ; fatale méprise, et plus dangereuse encore en Amérique qu’en Europe*..
Que Rome elle-même prenne bien garde à des vicaires apostoliques qu’elle ne pourrait pas surveiller au milieu des espaces de l’Amérique : peutêtre parmi eux trouverait-elle quelque Phallus * Rome doit se soumettre à la loi commune, celle des proportions j tout ce qui est disproportionné
périt : lia cable dealer se détend par sa prolongation , et Qéelût dans son centre, Comment Rome, gouvernerait-elle le globe , s’il était catholique d’effet, comme il Test de nom? El si elle avait ce pouvoir, que seraient tous les antres, et que leur resterait-il?
Tel est le tableau de la nouvelle situation que révolution de FÀmérique a créée pour Rome j heureusement lia me a toujours été la çhose temps . Sainte au temps de la sainteté, altière et dominatrice au temps de la crédulité, réservée et circonspecte depuis FiolroducLion des lumières , mémoratrice du schisme d’Henri VIII, et de la réfoumatiou du seizième siècle. Pour elle arrive en Amérique uu moment encore plus critique que le ! temps où elle reçut ces deux grondes leçons: PA* i mérique se présente à Rome dans un appareil encore plus imposant ; car tout y es t immense et neuf. Cette situation si grande et si nouvelle estbiop faite pour fixer également les regards des catholiques et des politiques: Rome sera mise à une épreuve bien plus grave que toutes ceUes auxquelles elle a en- I core été soumise* Les temps, les .choses, les 1 hommes, tout contribue à Paggraver : 1 % sépara- | lion dp spirituel avec le temporal est aujourd'hui le sentiment de Fpq iv£rs; elle ser$ l’objet de Fap-> plicaLion spéciale de Fatterition de FÀmérique,
Espérer en détourner des hommes avertis par beaucoup de leçons, par beaucoup d’exemples, serait se nourrir d’un espoir dangereux, car il ne peut manquer d’étre décevant* L’Amérique est trop éclairée pour être sujette à aucune illusion : elle voudra le vrai et le bien, elle le voudra avec la force que donne la raison; et dans le fait, qu’objecter a des hommes qui viennent oiîrir leur encens à un autel auquel ils ne demandent que de ne pas leur refuser, ou de ne pas leur faire payer trop cher les moyens délai renouveler leurs hommages?L’Àmérique demande a entretenir le feu sacré, niais sans esclavage et sans interruption, Yoiià en quel état die se présente devant Rome. Espérons que celle-ci, pén étrée de importance de sa résolution, Y embrassant dans sa totalité, écartant toute considération mondaine, recueillera toute la force do cet esprit qui souvent Fa si bien servie, et qu'aidée par un discernement excité par ces grands intérêts g Rome ne refusera pas a l’Amérique les satisfactions qui rattacheront à elle, et qui, dans cette famille immense, lointaine, lui feront trou-" ver des enfans respectueux, mais éclairés, des chrétiens fidèles à Jafois à leurs devoirs religieux et à leurs devoirs de citoyens. L’accord de ces sentimens nouveaux parmi les Américains indique à Rome la route qu’elle doit suivre avec eux, et qui.
en conservant l f Amérique au catholicisme, lui méritera les bénédictions de l’univers.