‹ Vrai système de l'Europe relativement à l'Amérique et à la GrèceChapitre 31 sur 35 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Du Droit d'intervenir dans les affaires de la Grèce.

Combien de fois, depuis quelques années, ce mot d’une redoutable ambiguité u’a-t-il pas étéproféré? Combien de fois n’a-t-il pas frappé et parcouru l’Europe, nouvelle épée de Damoclès, suspendue sur sa tète? Quand y aura-t-il enfin des principes cbttvenussur ce droit e t sur son exercice? Les peuples resteront-ils toujours dans ce vague menaçant? Il s’agit des racines mêmes de la sociabilité, du principe de l’indépendance des nations : le droit public n’a pas encore fait, pour les sociétés humaines, ce que le droit civil a fait pour les individus. Au moins ceux-ci savent à quoi s’en tenir. Heureusement que, dans l’aSàire de la Grèce, il n’y a eu encore que des vœux émis. S’ils eussent été réalisés, ou aurait vu le glaive de Finterven-

lion s’étendre à la fois sur la Grèce et sur i'Amérique. Elles sont les objets de FafFection de tons les Européens; cela ne leur faisait pas trouver grâces aux veux des invocateurs d’interventions. Avec eux3 partout où il y a révolution ? sans distinction et sans appela il faut qu’elle périsse. C’eut été a l’Amérique à s’arranger ensuite de la domination de l’Espagne, et à la croix de s’accorder aven le croissant ; mais, dans cette occasion comme en toutes, le grand maître, le temps, a fait son œuvre. L’effervescence interventrice s’est calmée; on s’est familiarisé avec le nom de la Grèce; on s’est accoutumé à lui trouver quelque vertu, a reconnaître quelque efficacité à ses amies, à ne plus voir dans le grand-seigneltr un grand potentat ; et il a Lien fallu convenir que F épée grecque avait émoussé le cimeterre turc. Aussi a-l-on pu remarquer que les plus intraitables, les plus inexorables sur l’Amérique, se laissaient fléchir sur la Grèce, soit horreur de la barbarie des Turcs ? soit pudeur de paraître ingrats envers d’anciens instituteurs, soit parce que laGrèce présente un spectre moins effrayant que celui que l’Amérique montre sur le rivage de l’Atlantique : c’est là qu’apparaît la vraie tête de Méduse.

L’intervention dans Vaffaire de la Grèce peut être considérée sous trois rapports :

i* Uneîuterveutiou destructrice, celle qui, faite a main armée, aurait pour objet d’éteindre cette révolution , soi t avec des gara ut tes couLre les sévices turcs , soit sans cette garantie,

2° Une intervention de direction , celle par laquelle, soit avec l’appui d’une force, soit sans cet appui, ou voudrait diriger la Grèce.

3 ° Celle par laquelle on voudrait en disposer dans sou état d’indépendance de la Turquie et de séparation avec elle.

La première partie de cet écrit a 6ié d’une manière certaine la nature de la révolu Lion de la Grèce. Un peuple conquis se remet en possession de l’état dont la conquête Fa dépouillé : le con- ' quérant Fa plongé dans la dégradation, ce peuple cherche à s’en relever; il est accablé de mauvais traiterncns, il vent s’en affranchir; il est supérieur en forces et eu lumières à ses maîtres tyranniques, la fin de ses maux est inséparable de la fin de la domination qui Top prime; il ne fait aucun dommages personne, il ne proclame aucun principe anti-social, il promet d’immenses accroissêmens à la civilisation générale : a quel titre s’ingérer dans sa cause, troubler une entreprise aussi naturelle, aussi utile a tous? La Grèce ne ressemble pas à une province faisant partie d’un état dont elle suit les mœurs, à l’origine et aux avantagés duquel elle

participe. La Grèce est un pays soumis et maintenu par la force, qui n’est pas un membre d’uue société, mais un esclave. Il rompt sa chaîne, au lieu que dans l’autre cas on rompt un contrat. Or, qüi a jamais entendu parler de contrat entre la Grèce et la Turquie? Qui dune assujettit l’une à l’autre? La force. Pourquoi, quand ou reconnaît tes effets de la force dans uu sens, ne pas les reconnaître dans les autres?

La querelle de la Grèce avec la Turquie est une querelle privée, intérieure, qui ne concerne que les intéressés directs. Si ce caractère privatifj si forlemeut marqué dans cette affaire, ne garantit pas tte l’intervention, quelle est la contestation dans laquelle on ne pourra pas se croire le. droit d’intervenir? Pèa lors la porte reste ouverte à la violence; et comme la nature de celle-ci est d’étre mobile et de changer de mains, il pourra arriver, il arrivera môme que celui tpri l’exercera aujourd’hui , la subira demain. Les principes restent, les positions changent, et avec les changement de position arrivent tes applications de ces mêmes principes. Comment tes sociétés humaines tiendraient-elles contre l’introduction do droits parois? Ainsi, en cas de discorde entre la Russie et fa Pologne, l’Autriche se présenterait au moyen du droit d’intervention, et des prétextes qu’on y

joint toujours. La Russie ferait de même à l’égard de la Suède et de la Norwège, et la Franoe pour l’Irlande et l’Angleterre. Dans cotte question, il faut toujours revenir aux principes, éqoncés par l’Angleterre, Jars du congrès de Troppau- Us sont les seuls acceptables pour des lignâmes qui connaissent la nature et les droits des sociétés, et co que celles-ci doivent être pour l’buinanité. L’observa-» lion du monde actuel montre que ces principes ont fait des progrès, même parmi ceux qui dans les congrès en proclamaient d’outres. On ne les reproduira plus su grand jour, leur temps est passé.

yintervention armée et hostile n ? est donc pas de droit dans fftOaii-e de la Grèce : elle n’a pas eu lieu, elle ne Faura pus davantage à l’avenir.

L’intervention de direction renferme une douille hostilité contre la Grèce et contre la Turquie : t° contre la Grèce, car la querelle ne regarde qu’elle ; 2 0 contre la Turquie. De quel droit diriger ses enpemis? La direction d’un ennemi est que participa lion à son action, et par conséquent vtne yçrilal>le hostilité ; ri celte direalion est wcompagnéc de secours positifs, elle est une Loati- 11 té réelle - si elle ne l’est pas, à quel principe de droit su rapporte-t-elle? car on n’a pas celui de diriger une action à laquelle qn ne participe pas : ce

qui ne serait pas admis dans le droit privé, ne peut trouver place dans le droit public.

Ces directions du faible par le fort, moitié bienveillantes, moitié impérieuses et intéressées, sont surtout sujettes à cet inconvénient, celui de se changer promptement en domination. Les directeurs ne tardent pas à vouloir rester les maîtres, à vouloir faire prévaloir leurs pensées, k les substituer à celles de leurs citons. Si l’accord ne se soutient pas entre eux, la chose est perdue; s’il dure, elle est dénaturée: toute intervention directrice dans l’âfhiire de la Grèce ne pouvait pas avoir d’autre résultat. Dans tous les cas, des étrangers apportent leur esprit, et n’ont pas celui du pays. Sou élan, le ressentiment de ses maux, le désir “violent d’en être délivré, ne sont pas éprouvés par eux. Ils ne peuvent pas voir et sentir, comme le font les intéressés directs: un peuple qui veut être libre, doit l’être par lui-même. Quand, pour Fëtre, on a besoin de la main des autres, on n’est jamais bien libre, ni bien digne de l’être. La Grèce a été menacée de ce danger : une assistance russe, autrichienne , ou bien anglaise, la faisait russe, autrichienne, ou anglaise ; et elle doit rester grecfUe > comme la Russie et ^Autriche doivent rester russe et autrichienne. À chacun son esprit, et la liberté de le suivre. À quel titre donner Je sien à un au-

tre? Ce sont là de ees vieilles pratiqué! de ia diplomatie, qui a tant défiguré le droit ? au moyen et au profit de la force. On a plaint la Grèce du délaissement dans lequel on Fa laissée ; Il fallait Fen féliciter. Les secours d'Élisabeth manquèrent de perdre la révélation des Pays lias. Phil ippe II voulait aussi diriger les ligueurs, et son odieux secours ne leur profita pas plus qu’à la France elle-même*

Quand on iFa pas été du combat , on n’a pas le droit de se faire de la victoire, ni de prétendre au partage de ses fruits ; tout doit se passer entre ceux qui ont combattu, et c’est au vainqueur seul à faire la part au vaincu* Si les Turcs prévalent sur les Grecs, aura-l-on le droit de leur dire, vous ferez tel usage delà victoire? Si les Grecs triomphent, a-t-on pins de droits à leur égard, et d’où pourraient-ils venir?

Dans la solution de cette question, plusieurs choses sont à considérer, mais aucune ne légitime un droit quelconque d’intervention, ni dans l’ordre moral, ni dans F ordre politique. On voit les politiques s’inquiéter surtout de deux choses : i° des suites de Fexpulsion des Turcs; 2 0 de la possession de Constantinople. Dans les deux cas, il n ? y a pas le moindre ombrage à concevoir.

La substitution d’un peuple de F Europe à un peuple de F Asie, d’un peuple vivant à un peuple

inerte et comme mort, d’un peuple chrétien à un peuple mahoinélan, d’on peuple régénéré par la civilisation à un peuple inaccessible à la civilisa-* tion , renferme-t-elle quelque inconvénient pour l’Europe, soit sous les rapports moraux, soit sous les rapports politiques? Qui eu aurait la pensée absurde et anti-humaine autant qu’anti-européenne? Ici tout fait pour l’Europe : la révolution de la Grèce est faite pour elle et contre l’Asie. Qu’on la conçoive donc bien telle qu’elle est : elle restitue à l’Europe un de ses membres séparés par l’Asie., et rend son intégrité à la famille européenne. C’esf de l’Asie que devraient partir contre cette révolution les cris qu’en. Europe cm entend contre elle; et les Européens qui's’élèvent contre la Grèce, sans s’en apercevoir, sont des Asiatiques, et conspirent avec eux contre l’Europe.

On s’est emparé de la conversation de l’impér a tripe Catherine avec l’empereur Joseph au sujet de Constantinople, et l’on entend des politiques surchargés de ce souci : Que ferons-nous de Con <■ sLauliuople? i°Cela ne doit inquiéter personne : fiez-vous aux Turcs du soiu de lever cette difficulté ; ces barbares le saccageront, la brûleront de leurs propres mains, et fuiront ensuite en Asie avec le butin qu’ils pourront emporter ! Ces peuples ressentent la soif eqalmuellc du pillage, ils

sont ués pour détruire et pour-pilier... Constantinople sera le grand holocauste de cette guerre, et finira commeT roie, aaus pouvoir se relever comme Mosküw- 3° Constantinople de Constantin était au centre de l’empire : Constantinople des Turcs jouissait à peu près des mêmes avantages* mais Constantinople de la Grèce aura perdu son iinportruice ; il ne peut pas même rester la capitale de la Grèce, car l’ennemi est sur la rive opposée. Le rapprochement de la Russie sur la mer Noire eût peut-être, avant peu de temps, forcé-le changement de l’en) placement de la capitale des Ottomans. Avec la Grèce nouvelle,Constantinople rentre dans la classe des cités ordinaires, et perd sa majesté et son importance; le gouvernement grec aura à choisir , pour son séjour, un emplacement de sûreté, et moins exposé aux dangers de toute position frontière.

Pour légitimer l’intervention, on dit que la prolongation de la guerre d’üriont apporte des entraves au commerce : cette plainte concerne surtout le commerce de la Russie et de l’Autriche : l’Angleterre et les États-Unis font dans la Méditerranée plus de commerce que ces deux puissances, et elles ne se prétendent pas autorisées par là à intervenir; ce langage serait aussi mal accueilli à Londres qu’à Washington. Si la gèue mumea-

tiuiée du commerce donnait ouverture a Tintervention, on interviendrait dans toute guerre, car il n 7 en est pas qui ne donne quelque gène au commerce, et qui ne retombe à la charge des peuples comrnerçans, en les assujettissant à des mesures de précaution, dont Fctat de paix les dispense. Cependant on n’a pas encore vu que ces charges temporaires soient devenues des motifs suffi sans pour ordonner la fin de la guerre ou pour s’en mêler. Les sociétés humaines sont des êtres compliqués; elles ont de grands avantages; a côté de Ceux-ci se trouvent des charges; il faut subir et supporter les unes en vue de la jouissance des autres : ici-bas, rien n’est pur ni dégagé d’alliage; la guerre fait partie de l’état des sociétés ; les effets de la guerre sont connus d’elle; chacun, en droit soi, est autorisé à s’en préserver par les moyens reconnus entre les nations: aiusi, en temps de guerre, chaque Etat protège son commerce par ses moyens propres; le dommage direct donne droit aux représentations, aux indeoiniiés; et dans le cas du refus, aux voies de fait: le dommage indirect , celui qui, provenant de Fêtai des sociétés, peut être appelé le dommage social, ne confère aucun droit, 11 finit faire Inapplication de ces principes au cas actuel. La guerre d Orient contrarie le commerce de la Russie et de

l’Àutriche; chacune de ces puissances a tous les moyens de mettre le sien à Paliri des dommages de la part des Turcs et de celle des Grecs, et de venger les dommages dont on refuserait la réparationj mais une simple incommodité pour le commerce ne donne à aucune des deux le droit d’intervenir entre les deux combattans ; elles peuvent bien exiger des réparations de tous les deux, si elles ont à s'en plaindre; mais pour cela, elles n’auraient pas le droit de les attaquer au titre générai de belligérans, parce que le droit de guerre est le droit commun de tous les Étals.

Du reste, il paraît que tonie discussion uîtërieure sur le droit d'intervention ek rendue oiseuse par les dispositions qui régnent dans les Cabinets f ils semblent décidés à attendre l’issue d’une cinquième campagne, et à laisser les Grecs et les Turcs vider leurs querelles entre eux seuls. Rien de plus heureux ne pouvait avoir lieu.

De son côté, le sultan ne montre point la moindre propension pour les interventions; le divan vit de méfiances contre les puissances chrétiennes , 4 qu’il regarde toutes comme également ennemies , Le prince qui depuis quatre ans brave, en Valachie et en Moldavie, la puissance russe, ne cédera pas sur le fait de l’intervention ; et pour cette fois, du moins, l’orgueil ottoman appliqué au maintien

de l’indépendance des nations, ne pourra pas être accusé d’insolence, et méritera des éloges. Dans cette occasion, les Turcs se montreraient plus civilisés que les intervenleurs.

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