‹ Vrai système de l'Europe relativement à l'Amérique et à la GrèceChapitre 33 sur 35 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Vrai système de VEurope relativement à ta Grèce.

Quand la Turquie s’avançait vers l’Occident, et pouvait entrer dans le système de l’Europe, la Russie était encore une puissance purement asiatique, moins connue de l’Europe que ne l’était la Turquie elle-même ; alors la Russie était une puissance entièrement méditerranée, aussi étrangère à la mer Baltique qu’à la mer Noire ; c’est le temps qui lui a appris à connaître leur importance et à arriver sur leurs rivages par une longue suite d’empiètemens; le système adopté par elle ne s’est pas arrêté un moment; dans ces temps que mille changemens semblent reporter aux limites les plus reculées de l’histoire, les Polonais allaient à

Moskow ; aujourd’hui, les Russes sont à Varsovie; Us régnent sur la Livonie, la Finlande et les rivages de la Baltique conquis pat les rois guerriers dont si long-temps s’enorgueillit la Suède; a cette époque, les affaires du Continent occidental se balançaient entre l’Autriche et la France ; François I er entrevit a Fextrémite de 1 Europe le contre-poids de l’Autriche; il s’allia avec la I urquie; Louis XIV cultiva ce système; ce fut im trait de génie de la part de ces deux princes qui, dans cette occasion, en s’élevant au-dessus des clameurs vulgaires, montrèrent qu’ils connaissaient les limites des deux puissances, et qu’ils n’ignoraient pas que les intérêts de leurs Etats devaient être considérés avant tout, L’Europe s’était ainsi acco u tumée à regarder la Turquie comme 1 opposition naturelle à toute puissance dominante dans son orient; après avoir fait l’application de ce système à l’Autriche, elle Fa transporte a la Russie ; Napoléon Fa suivi, comme les anciens conseils de la France et le reste de l’Europe.

Mais de tout cet ancien système, de tous les élémens qui avaient contribué à sa formation, aujourd’hui il ne reste plus rien : il s’est formé comme une nouvelle Europe; ce qui était grand a péri, on s’est affaissé; ce qui était faible a grandi , a acquis de la force ; ce qui était loin s’esï rapproche ;

tout est changé, et un nouvel ordre est sorti des débris de Paneien.

C’est sur cet état de choses qu’il faut régler son jugement pour la conduite à tenir dans l’affaire de la (5rèc0,

L’élévation delà Russie au niveau des grandes puissances avait fait ajouter une branche au système de François V r et de Louis XiV. La tâche delà Turquie était devenue double; elle devait servir à la fois de barrière contre l’Autriche et la Russie : et malheureusement sa force diminuait à mesure que le fardeau augmentait. La Russie était arrivée de succès en succès sur la merNoire et sur le Danube. Depuis long-temps il était facile de juger Pim puissance de la Turquie‘cûiitre la Russie : la guerre de la Grèce a achevé la démonstration de la faiblesse de cet état. Qui ne peut pas se défendre contre la plus petite insurrection intérieure, à plus forte raison est impropre à réprimer une puissance d’un ordre supérieur ; et tel est Pétât dans lequel est tombée la Turquie.

Ce n’est plus unepuissance en Europe, c’est un embarras; ce n’est pas un membre des sociétés policées et civilisées qui remplissent l’Europe, c’est la tète de pont de la Barbarie asiatique jetée sur PEuropé. 11 n’y a plus rien à attendre de ce cada vre, il ne faut plus songer qu’à s*en débarrasser.

Mais que mettre à la place? Là réside le problème. Sa solution doit dépendre de quelques données qu’il est fort facile d’indiquer.

1 ° Ün état faible peut-il remplir le but européen, de créer uue barrière contre la Russie } - Nous avons démontré que non.

2 ° Quels sont les dangers dont la Russie menace l'Europe, du côté dü midi?

3® Quelles doivent être les propriétés de l’état destiné à former la barrière de l’Europe, vers le midi?

4" Si la Grèce présente ces attributs?

5° Si la Grèce sera aussi propice à la civilisation qu’à la politique de l’Europe?

Comme on voit, celte discussion est tout européenne; elle n’a rien d’hostile pouf perso une. Il ne s’agit pas de rien enlever à la Russie, mais d’cmpècber qu’elle n’ajoute à un pouvoir déjà bien pesant pour les autres. Ici trois choses sont à observer.

i ô La constitution politique du continent européen lui donne sur sou front, oriental des défenses contre la Russie. La Suède, la Prusse, l’Autriche, soutenues par le corps germanique, de ce côté, forment une barrière solide : la France forme l’arrière-garde de cette opposition. Mais, aû midi de l’Europe, la Turquie, ce corps languis-

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snnl, ou plutôt mort, laisse une grande lacune. Par là, le midi reste à découvert, et la plus simple observation montre que'la nature des choses donne à la Russie plus de tendance vers le midi que vers le nord. Les grands établissemens de la Russie se forment vers son midi, ses grands fleuves aboutissent à la mer Noire ; déjà elle a atteint le Danube ; le soleil et la richesse l’avertissent de se tourner de ce côté, et l’y appellent; il n’y a pas un moment à perdre pour l’Europe, pour planter là des colonnes d’Hercule : la préservation générale est là. 2 ° On voit avec pitié la diplomatie se tourmenter pour savoir ce qu’on fera de la Y alacliie et de la Moldavie. Eh ! qu’importe à 1 Europe,' à qui elles appartiendront ! Qu’on les partage entre l’Autriche et la Russie, ce sera un bien pour elles, et ce ne sera pas un mal pour qui que ce soit. Que l’Autriche et la Russie possèdent quelques centaines de lieues carrées de plus ou de moins , quel est l’intérêt pour l’Europe ? elle n’en a qu’un , c’est que l’Autriche et la Russie ne cessent pas de confronter ensemble, parce que là est le principe de leur opposition constante. 3“ Sous aucun prétexte, l’Europe ne peut tolérer que la Russie possède une toise de terrain au-delà du Danube, et y jette une tête de pont; elle doit se mettre toute entière sous les armes, le jour où

eela serait tenté. 11 y a déjà assez d’assujetlissement sans ce surcroît. Que les leçons rie t’iiistoire ne soient pas perdues : elle apprend que le Bas-Empire a péri pour avoir toléré le passage du Danube aux Gotbs, et livré les portes de la nier Caspienne, le passage de Derbent aux Turcs. Ici il faut une politique de virilité et de prévoyance, et non de tâtonnement et de connivence. Les conséquences de (ouïe aberration seraient trop grandes. Point -de projets dépréciateurs contre la Russie, mais aussi plus d’empiètement de sa part. Or elle ne peut plus empiéter qu’au midi ; c’est donc ce côté qu'il faut munir : mais comment lé faire? Qn pourrait plutôt dire : comment ne pas voir ce qui est tout fait? Ce rempart, c’est la Grèce substituée à la totalité de la Turquie d’Europe, depuis le Danube jusqu’à la pointe du Péloponèse. Le moyen est déjà obtenu à moitié par la complète libération de la Morée et par l’occupation d’une partie de l’Étolie et de la Thessalie. La guerre ne peut manquer de faire le reste : la force des choses conduira les Grecs jusqu’à Constantinople plus tôt et plus facilement qu’on ne le pense. Ils sentiront qu’il n’y aura rien de fait pour eux, tant que la Turquie occupera quelque partie de leur péninsule; et ce calcul les conduira à compléter leur système par l’occupation entière

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de toiiL l’espace occupe en Europe par les Turcs*

La position de cet état est admirable ; le Danube couvre son front > et la mer ses deux flancs. Ainsi il est a la fois inattaquable de la part des autres \ et incapable de les attaquer* Si le Danube le cou 1 yre $ il rend aussi le même service aux autres: cet état est donc inoffënsif* il est l’allié naturel de tous les opposans aux èmpiètemens russes* La grande eteiidue de ses côtes en fera une puissance maritime, destination la plus favorable de toutes pour 1 Europe, puisqu’il s’agit d’arrêter l’essor maritime de la Russie vers la Méditerranée, chose a laquelle l’imbécillité des Turcs, encore plus grande sur mer qùe sur terre, les rend tout-à-fail impropres*

La révolution de la Grèce, ses progrès, son développement, au lien d’exciter la mauvaise hm rneur de quelques puissau ces, devraient au con traire exciter leur plus vive satisfaction ; car son triomphe complet entre jusqu’au plus profond de leurs intérêts. Elles devraient la considérer comme une bonnè fortune que le ciel leur a ménagée dans îa détresse ou la lurquie les laissait* Avec cette révolution , il a donné un suppléant de la Turquie^ qui réunît tontes les qualités que l’imagination peut sc plaire ü créer* Le bonheur est pur et sans mélange; car il ne coûte pas une obole a personne

Les puissances ne l’ont pas provoqué, il vient tout seul s’offrir à elles. Dans celle occasion , elles n’ont rien à faire par elles-mêmes, mais seulement à laisser faire ; tout se fera sans elles, il n’y aura qu’à jouir. La diplomatie n’a pas été souvent invitée à des festins aussi substantiels et aussi peu coût eus.

En examinant celte question avec des yeux européens , affranchis de toute fascination de nationalité, de préjugés, voilà ce que l’on trouve au fond dé cette affaire de la Grèce} et eu vérité, on ressent de la peine à s’expliquer comment. une chose indiquée par tant d’évidences peut être l’objetd’tme double appréciation,d’hésitations, et commen t à un plan vaste, européen, qui met un terme à tous les conflits, en établissant de larges barrières, on préfère un plan mesquin, nul pour l’Europe, et qui renferme le germe de mille tracasseries.

Des esprits chagrins et auxquels toute nouveauté paraît un monstre, ne manqueront pas de dire que la Grèce ne sera pas de long-temps dans le cas de remplir le rôle qu’on lui assigne; à cela il est bien facile de répondre: 1° que l’on ne peut user que de ce que l’on a : vaut-il mieux laisser les Turcs et se fier sur eux? a" la Grèce commence, mais à pas de. géant, mais comme font tous les peuples qui sc régénèrent av.eo l’appui de la nou-

velle civilisation : voyez comme oui marché les Etats-Unis et FAmérique; la Grèce fera de même, ses preuves sont écrites dans les exploits des quatre dernières années ; qui aurait jamais compté sur tant d’héroïsme ! on disait du début de la révolution grecque, ce que, dans ce moment, l’on dit de sa (in; c’est le même langage, parce que c’est la même irréflexion qui parle. Elevée à la dignité et à la consistance d’un grand Etat, la Grèce en prendra toute la manière d’être , comme les hommes prennent l’attitude indiquée par le piédestal sur lequel ils sont élevés; tout ce qui se dit contre la Grèce est donc chimérique; elle n’a besoin (pie d’une seule chose, c’est qu’on ne la contrarie pas, qu’on ne prétende pas la diriger, la régenter, borner sou action, et faire sa destinée sans elle et malgré clic. En décider seule est son droit , et pour cette fois, le droit se trouve d’accord avec la politique. Cette politique pourvoit de plus à un autre grand intérêt de l’Europe ; le commerce et l’industrie font sa nouvelle existence ; l’Europe est devenue essentiellement commerciale et industrielle; les progrès des arts ne peuvent manquer d’exercer de l’influence sur l’état de l’Europe, par la création de procédés propres à multiplier les produits, et à diminuer l’emploi des bras, Tout ce qui ouvre des débouchés aux pro-

iluih de celle industrie, entre doue bien avant dans les intérêts de fortune de l’Europe, el dans ceux même de sa tranquillité intérieure; or, la Grèce formée en grand Etat présentera bien plus de moyens à celte industrie européenne, qu’elle ne le fait dans son état actuel, ni que peuvent le faire les peuplades misérables, ignorantes, qui couvrent l’Albanie, la Bulgarie. A quoi ces contrées servent-elles à l’Europe? Que retire-t-elle de la Moldavie et de la Valaclne? A la place de ces corps inertes et stériles, placez un grand Etat policé, imbu, des goûts de l’Europe, et vous verrez quelle impulsion nouvelle les portera vers elle, et leur fera rechercher avec elle des relations dont leur ancien état leur avait interdit lxdee- Sous ce dernier rapport , la nouvelle formation de la Grèce serait une précieuse acquisition pour l’Europe, comme l’a été celle de l’Amérique par sa révolution.

Cette révolution de la Grèce est une occasion unique au monde, que le genie peut féconder ? que la médiocrité peut laisser perdre avec l’alternative des fruits les plus précieux ou les plus amers : l’intérêt de l’Europe nous a porté à la rechercher, et nous lait la loi de le lui due, qu elle regarde bien à ce qu’elle va faire, carelle a à choisir entre de grandes jouissances ou de longs regrets,.

Quant à la forme future du gouvernement de la Grèce 3 à qui peut-il appartenir d ? en décider, sinon à elle? Quel droit peut être (dus sacré pour une société, que celui de se constituer ?Tant que ses principes ne blessent pas Tordre social dans son essence 3 qui peut avoir le droit de lui adresser des prescriptions ? Qui peut dire a son voisin : vous êtes monarchie et je suis république, ou bien je suis république et vous êtes monarchie; ou bien encore 5 vous êtes monarchie ou république, à tel ou bien à tel degré, et je suis à tel autre? changez vos institutions, elles ne sont pas eu harmonie avec les miennes, elles peuvent faire envie à mes sujets. Ici la politique ne tient-elle pas le langage que le loup de la fable adresse à Pagneau, qu'il accuse de troubler son breuvage? ici ne ressent-on pas toute P horreur qu’inspire la force emprunt tant le secours des sophismes eide la subtilité? ne la voit-on pas faire entrer le désespoir dans tous les cœurs, et placer la destruction dans les fondemens de cette société dont, vengeur hypocrite, elle dit qu’elle soutient les intérêts ? Ce droit arrogé de prescrire les institutions était .encore inconnu du monde, c’est im produit de ces derniers temps. Jusqu’ici la raison avait dit que h droit se bornait à se préserver dans son inter rieur par tous les moyens admis par le droit dam

l’ordre moral, mais qu’il n’y en avait aucun à prescrire à qui que ce soit son mode d’existence.

Au reste, ni la Turquie, ni la Grèce, n’ont requis les étrangers pour le commencement ni pour la poursuite de leurs débats payant combattu seuls. Seules aussi elles ont le droit de constituer a leur guise ce qu’elles garderont ou ce qu’elles acquerront; ni la Turquie, ni la Grèce, n’appelleront les étrangers, pas même comme médiateurs; leurs médiations sont des pratiques de la vieille politique, et des moyens de s’introduire dans les affaires pour les maîtriser ensuite.

La Turquie, par hauteur naturelle, et par jalousie des chrétiens , s’y refusera. De son côté, la Grèce le fera par prudence, et comme instruite par l’histoire. Si la Force tente de suppléer au consentement, l’Ânglêterre ne se manquera pas à ellemême au point de le tolérer. Toute l’humanité de l’Europe n’abjurera pas ses senlimens; elle sentira rouvrir les blessures que lui ont déjà faites d’autres agressions; et si jadis trois cents Spartiates moururent aux Thermopyles pour les saintes lois de leur patrie , leurs descendans doivent mourir aussi pour laisser au monde n n monument étérnel des sacrifices que l’on doit à des lois encom plus saintes, celles de l’humanité. La fédération continentale n’a pas d’autre droit à exercer envers

la Grèce que celui dont l’Angleterre a donné le modèle à l’égard de l’Amérique; elle a dit : Je n interviens pas entre l'Espagne et VAmérique : que chacune des deux use de ses moyens propres pour prévaloir; c'est un procès entre un propriétaire ancien et nouveau, je liai pas le droit de ni en mêler. Si des étrangers s'en mêlent, je consulterai mes intérêts : je reconnais ce qui, après un mur examen, me parait solide et conj onne h l ordre social. Voilà la règle avouée par la raison et par l’équité. L’Europe a applaudi à ce langage si simple , si clair, si incontestable.

Que la fédération continentale lasse de même pour la Grèce ; qu’elle déclare de son côté qu’elle abandonne à elles-mêmes la Turquie et la Grèce; mais qu’elle s’opposera à toute interveution étrangère. Qu’elle procède, comme ont fait les États- Unis et l’Angleterre-, pour s’assurer de l’état politique et social de la Grèce, afin de ne pas hasarder une décision : tout le monde applaudira à une marche aussi régulière; mais personne ne reconnaîtra le droit d’intervenir à titre général de révolution j ni de différence d’institutions. Quel droit oblige les uns de conformer les leurs à celles c(es autres? La conséquence naturelle d’un pareil système serait la nécessité d’un gouvernement uniforme d’un bout du monde à l’autre. Ce serait Ira

ïonoaissance. 'Voilà Jeu en soit faite à la Grèce.

appliquer le système des niveleurs 3 tandis que le droit est que chaque société restfe maîtresse du choix de ses institutions 3 sans les subordonner a aucun contrôle étranger* Les Etat gleterre n’en ont prétendu aucun sur ± n ils ne se sont pas informes si FÀoiérique narc bique ou républicaine; ils se sont tenus à ces deux points : Lui dépendance est-elle hors de toute attaque? Les institutions sont-elles sociales? Ces deux points constatés à la rec cation

pli* Que Von n’allègue pas les prétextes usés d« force contre la faiblesse; aujourd’hui la signification de tout cela est connue et appréciée ; il vaut mieux dire, je suis le plus fort* Quand on le tait, le public le dit; de nos jours, il ne peut plus être trompé. Cette franchise aura du moins le mérite de sauver des sentimeos attachés dans toute la terre à l'hypocrisie; et ^hypocrisie de la force contre la faiblesse est, de toutes, celle qui révolte le pluslesliommes., ? ,. . - , -,

L’Europe sentimentale se soulève encore au souvenir de tout ce qui a été dît de tendre, d’affectueux ^ de bon pour leur pays, à ces Polonais que l’on poussait vers le déchirement de leur pa^ trie avec ces doucereuses formules,

là.

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