‹ vres choisies de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 2 sur 185 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

intime , propre à verser le j)lus vif intérêt sur les

représentations de la Mère Coupable.

.l'ai donc pensé avec les comédiens, que noits pouvions dire au public: Après avoir bien ri, le premier jour , au Barbier de Séville , de la turbulente jeunesse du Comte Almaviva , laquelle est à peu près celle de tous les hommes;

Après avoir, le second jour , gaîment considéré, dans la Folle .louruée , les fautes de son âge viril , et qui sont trop souvent les nôtres.

Par le 1able<iu de ^a vieillesse, et voyant la Mère Coupable, venez vous convaincre avec nous , que tout homme qui n'est pas ué un épouvantable mé-^ chant, finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père ! c'est le but moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront ressortir.

Et moi, l'auteur, j'ajoute ici: Venez juger la Mère Coupable , avec le bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée : si ses pleurs commandent les vôtres , laissez-les couler doucement. Les larmes qu'on Acrse au théâtre , sur des maux simu'lés qui ne font j)as le mal de la réalité cruelle , sont douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se ti'ouve si bon après la compassion!

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur , l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille, ah! je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurois pas pu l'inventer. Le Tartufe de Molière étoit celui de la religion : aussi de toute la famille d'Orgon , ne trompa-t-il que le chef imbécille ! Celui-xi , bien plus dangereux, Tartufe de la probité, a l'art pro-

fond de s'attirer ]a respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il falloit démasquer. C'est pour vous garantir des pièges de ces monstres ( et il eu existe partout) que j'ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi en faveur de sa punition , qui fait la clôture de la j)iece. Ce cinquième acte m'a coulé ; mais je me serois cru plus méchant que Régearss , si je l'avois laissé jouir du moindre fruit de ses ati'ocités ; si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.

Peut-être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumoit la poitrine , et de voit être écrit dans la foi ce de l'âge. Il m'a tourmenté bien long-temps ! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour lepréparer. Depuis , en vieillissant , j'hésif ois de m'en occuper, je craignois de manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus à l'époqne oii je l'ai tenté ! mais enfin, je l'ai composé dans une intention droite et pure : avec la têle froide d'un homme, et le cœur brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de Rousseau, .l'ai remarqué que cetensemhlG^ cet herma/j/u odis7ne vtïOinl , est moins rare qu'on ne le croit.

Au reste, .sans tenir à nul parti, à nulle secte, la Mère Coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles; auxquelles malheureusement le divorce, très bon d'ailleurs, ne remédie point. Quoi qu'on fasse . ces plaies secrètes, il les déchire an lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur, l'indulgence, eu sont les uniques remèdes. Voilà ce que jai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette pièce , pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le pathétique

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cl*un drame. Ce dernier genre , trop dédaigné de quelques juges pré-venas, ne leur paroissoit pas de force à comporter ces deux éléments réunis. LV/zmgue , disoieot-ils, est le propre des sujeis gais , c'est Je nerf de la comédie: on adapte le pathétique à la marche simple du drame , pour en soutenir la foibles.se. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre en s'exercant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite : et le mélange heureux de ces deux moyens diamatiques employés avec art, peut produire un très grand effet; voici comment je l'ai tenté.

Sur les antécédents connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre le comte Almaviva , la Comtesse et les deux enfants. Si j'avois reporté la pièce à l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eût du s'appeler , non la Mère Conj)able, mais l'Epouse Infidèle, ou les Epoux Coupables : ce n'étoit déjà plus le même genre d'intérêt ; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour, des. jalousies, du désordre, que sais-je ? de tous autres événemeuts: et la moralité que je voulois faire soi'tir d'un manquement si grave aux devoirs de l'épouse honnête; cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de l'âge, n'auroit pas été aperçue. Mais, c'est vingt ans après que les fautes sont consommées, quand les passions sont usées , que leurs objets n'existent plus, à l'instant où les conséquences A\in désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement, sur le sort d'enfants malheureux qui les ont toutes ignorées, et n'en sont pas moins ies victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient

SUR LA MERE COUPABLE. it

Iç préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir, soutbeiucoup plus près du danger de .'.e voir égarées , que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant Figaro, vieux serviteur très attaché ; le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison : l'intrigue qui se noue eatr'eux , s'établit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet, se dit: Kn vain j'ai le secret de tout le monde ici ; en vain je me vois près de le tourner à mon profit ; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet , il pourra m'arriver malheur!

D'autre côté, j'entends leFig?ro: Si je ne réussis à dépister ce monstre , à lui fnire tomber le masque ; la fortune , l'honneur , le bonheur de cette maison, tout est perdu. La Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la chute de l'autre.

Ainsi, ia comédie d'intrigue , soutenant la curiosité, marche tout au travers du drame, dont elle renforce l'action, sans en diviser l'intérêt, qui se porte entier sur la mère. Les deux enfants, aux yeux du spectateur ne courent aucun danger réel. Ou voit bien qu'ils s'épouseront, si le scélérat est chassé; car, ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parents à nul degré; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre : ce que savent fort bien, dans le secret du cœur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, Su/anne et Figaro, tous instruits des événements ; sans compter le public qui assiste à la pièce, à qui nous n'avons rien caché.

Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le cœur du père et de la mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur faisant croire à chacun qu'ils sont enfants du même père .'

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