ET DES LOCOMOTIVES
[Dans la séance de la Chambre des députés du 2/i Juin 1837, M. Arago a prononcé le discours suivant où il a traité à la fois des explosions des chaudières des bateaux à vapeur et de celles des locomotives, et où il a aussi mis en lumière la belle invention de M. Séguin sur les chaudières tubulaires. ]
M. LE Président. L^ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif au chemin de fer d^Épinac au canal du Centre.
M. Barbet. Je demanderai à M. le ministre des travaux publics, au sujet des chemins de fer» une courte explication.
Vous avez tous entendu parler de Faccident récent qui vient d*arriver en Angleterre sur un bateau à vapeur dont la machine a fait explosion. Nous avons entendu M. le ministre des travaux publics, et nous croyons avoir la certitude qu*il a pris toutes les précautions nécessaires pour les questions d'art, de courbes, et pour tout ce qui concerne les chemins de fer.
M. Arago. Je demande la parole.
M. Barbet. Kous ne savons pas, et nous devons cependant désirer savoir sMl a fait faire des travaux préparatoires pour obtenir toutes les garanties possibles dans la construction des machines locomo-
tives.
Je prie M. le ministre du commerce de vouloir bien nous donner k cet égard quelques explications , car c'est un point fort essentiel pour rassurer les esprits , quant à Tusage des nouvelles voies de communication.
(M. le ministre des travaux publics se dirige vers la tribuno; mais il cède la parole à M. Arago. )
M. Arago. Le fait cité par rhonorable M. Barbet est très-vrai, Messieurs; tout récerament il est arrivé en Angleterre, dans le port de Hull, un événement déplorable. La chaudière d'un bateau à vapeur qui était encore à l'ancre, qui se préparait seulement à partir, a fait
4«2 LB5 GHBMmS DB FER.
explosion : le bateau a été partagé en deux ; cent vingt personnes, je crois, ont été tuées ou grièvement blessées ; quelques-unes avaient été lancées à de grandes hauteurs. Le corps d'un des passagers a été trouvé, diton, sur le toit d'une maison. Je ne rappellerai pas toutes les scènes de cet événement sinistre, je dirai seulement que l'admimstration française s'était très-sérfeusemenl occupée des moyens d'empêcher que rien de semblable n'arrivât sur nos bateaux ; que M. le ministre du commerce avait même préparé à ce sujet un projet de loi qui devait, vous être présenté dans cette session. 11. le ministre a cru devoir consulter l'Académie des sdenees; il Ta chargée d'examiner toute ta série de dispositioD» que les besoins de la sûreté publique réclament.
La commission de l'Académie, j'ai T honneur d'en faire partie , s'est occupée et . a'occupe encore de la question avec une juste sollicitude. Il lui a paru que les procédés de sûreté indiqués dans la loi n'embrassaient pas tous les éléments du problème. La vapeur se présente non^^ote* ment dans les machines ordinaires, mais aussi dans les machines locomotrices, comme une sorte de Prêtée; le même moyen de sûreté ne saurait pourvoir à toutes les causes possibles d'accident; ces causes, il fautle&coittbattre séparément.
Le projet de la commission ministérielle sevatt excellent si, conune elle l'a supposé, les explosions n'avaient lieu qu'à la snite d'un développement gradue) de la force éhfr tique de la vapeur ; malheureusement cela n'^est p».
Il arrive, souvent qm les chaudières font exploeion à l'instant mÈme oà la machine qu'elles alimeiitent nmrche
LES CHBMINS Dfi FEJL. <6a
à peine , à Tinstant. où les ouvriers témoignent lair regret de n'avoir pas à leur disposition la force motriee qui leur permettrait de gagner une journée ordinaire..
Il est arrivé aussi , et par la. même raison , que sur les bateaux à vapeur, la chaudière a éclaté au moment où Textrême lenteur de la marche des palettes devait faire supposer que la vapeur avait pris très-peu de ress&rt.
Dans tous ces cas il se manifeste des changements subits d'élasticité., et cela par une cause que j'indiquerai (m deux mota :
Dans la chaudière, Teau vaporisée est sans cesse remplace par celle qu'amâne une pompe connue sous le nom de pompe alimentaire.
Quelquefois cette pompe se dérimge ; quelquefois Teau injectée n*e^ pas l'équivalent de Feau transformée en va^peur et consommée par le jeu de la machine; alors le niveau baisse, une portion des parois de la cbaiidière rougit. Si , ensuite , le dérangement de la pompe alimentaire vimt à cesser,, il se foirme sabitement par le contact de Feau et du métal incandescent,, des torrents- dé vafMur, à Técouleinent desquels la soupape ordinaire ne &affitpft&,
11 faut donc, il faut impérieusement empêcher que Teau baisse dans la chaudière au-dessous du niveau que le constarueimr lui avait assignée. Plusieurs procédés peuvest coodittre à ce but; des essais en grand nous mettront à même eb choîâr le meiHeun.
Dans la recherche des moyens de sûreté , la France a fait de véritables progrès; aujtnird'hui T Amérique s'en occupe sérieusement, si j'en juge d'après le travail que
la Franklin insUtution vient d'entreprendre par les ordres du congrès.
L'Angleterre 9 enfln, devra entrer aussi dans la carrière , car toutes les corporations du York^ire, frappées de stupeur par Teffroyable tragédie de HuU , adressent des pétitions au parlement
Quant à nous, Messieurs, il nous a semblé que nous devions attendre pour présenter notre travail au ministère 9 qu'il eût acquis toute la perfection que la science comporte. Le retard était d'autant plus excusable que la France, je le répète, est sans contredit le pays où, jusqu'ici , les moyens de sûreté contre les explosions ont été le mieux établis.
Au reste j'espère, au nom de mes confrères, pouvoir prendre avec la Chambre et avec le ministère l'engagement que le travail de l'Académie des sciences sera com< plétement terminé d'ici au commencement de la session prochaine K
On supposait généralement jusqu'ici que les explosions n'avaient quelque chose de dangereux que dans les machines ordinaires, cette opinion doit être modifiée. Des renseignements qui me sont arrivés d'Angleterre m'apprennent que sur un des embranchements du chemin de Liverpool, que sur le great junction rail-way, la chaudière d'une machine locomotive a fait une véritable explosion. L'accident ne s'est pas borné à la déchirure de quelques tuyaux ; une masse d'environ 5 à 6 quin-
1. Voir, sur les causes qui ont empêché TAcadémie de faire son rapport, le dernier chapitre de la Notice de M. Arago sur les explosions des machines à vapeur, p. iSO.
taux, le couvercle de la chaudière a été projeté à une distance de 350 mètres. Vous le voyez, Messieurs, la mission que nous a donnée M. le ministre du commerce n'est pas seulement de pourvoir aux moyens de sûreté des machines ordinaires, il faut aussi que nous nous occupions des machines locomotives.
Puisque l'interpellation de l'honorable M. Barbet m'a conduit à parler ici de machines locomotives, qu'il me soit permis de faire descendre de cette tribune quelques paroles qui consoleront, je l'espère, un ingénieur français des attaques peu mesurées qui naguère y ont retenti. L'honorable M. Jaubert a parlé des ingénieurs civils, et au milieu de quelques phrases favorables, il n'en est pas moins arrivé à appeler en masse ces ingénieurs des condottieri. Au nombre de ces condottieri se trouvait le constructeur du chemin de fer de Saint-Étienne à Lyon. On a dit que ce chemin avait été mal exécuté. Je n'oserais pas affinner qu'il ait toute la perfection désirable , mais il faut se reporter à l'époque à laquelle il a été construit. 11 ne faut pas oublier non plus que le pays qu'il traverse est peut-être le plus accidenté que jamais chemin de fer doive traverser. On a parlé du mauvais état des rails du chemin de fer de Saint-Étienne ; mais se figure-t-on par hasard que les rails du chemin modèle, du chemin de Manchester à Liverpool, soient toujours restés intacts? Pournuoi, je crois savoir qu'ils ont été renouvelés trois ou quatre fois.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet; je voulais dire seulement que les reproches qu'on a adressés à M. Marc Seguin , fussent-ils tous fondés , seraient bien v.-ii. 30
compensés par une découverte sans laquelle les chemins de fer perdraient leur principal avantage. Ce qu'il y a d'inappréciable dans Tinvention des chemins de fer, tient à l'excessive rapidité des locomotives.
Or, pour que ces machines marchent avec de si grandes vitesses , il faut que la chaudière fournisse sans cesse et sans retard à la consommation du corps de pompe. Une immense chaudière résoudrait le problème , mais elle pèserait immensément , et la machine , loin de faire un travail utile, loin d'entraîner avec une incroyable rapidité des files de wagons, se déplacerait à peine ellemême.
E2i bien, Messieurs, la personne qui est parvenue à imaginer une chaudière de petite dimension , d'un poids médiocre , et qui cependant fournil largement à la consommation de la locomotive la plus rapide, c'est notre compatriote M. Marc Seguin. Supposez maintenant que cet ingénieur ait commis quelques fautes sur le chemin de Saint-Étienne à Lyon , reprochez-les-lui , si vous voulez, mais n'oublîez-pas , de grâce, le titre de gloire que je viens de rappeler : si les admirables locomotives anglaises se meuvent avec une vitesse qui effraie l'îmagînation, elles le doivent à la belle, à l'ingénieuse découverte de M. Marc Seguin.
ET
[Dès le 2 juin i8/li2, M. Arago annonça à la Chambre des députés que les télégraphes électriques remplaceraient prochainement teufi. les autres télégraphes, et en conséquence il combattit un projet de loi qui demandait une allocation de 30,000 francs pour faire des esnis d*une télégraphie de nuit A cette occasion , il prononça, le discours suivant : ]
Messieurs, je demande à la Chambre la permission de lai soumettre quelques remarques : elles lui prouveront, j*espère, que Texpérience pour laquelle on nous demande 80,000 francs est complètement inutile, que le problème des télégraphes de nuit est résolu.
Vous savez , Messieurs , que le télégraphe se compose d'une barre susceptible de prendre toutes sortes de posi» tiens relativement à Thorizon ; cette barre, qui s'appelle le régulateur j porte à ses extrémités deux autres barres mobiles qu'on nomme des indicateurs.
Le régulateur et les indicateurs combinés pennettent de faire des figures très -variées. De jour ces figures se voient parfaitement bien, la nuit les communications sont interrompues»
468 TËLËGRÂPHES ÉLECTRIQUES
Dès Torigine du télégraphe, on imagina qu'il serait possible de transformer les signaux de jour en signaux de nuit, en plaçant des lumières ou des fanaux aux extrémités du régulateur et des indicateurs.
Dans le fait, le procédé ne réussit pas. D'abord on employa des lumières très-faibles , le moindre brouillard les faisait disparaître.
Plus tard , on eut recours à des réflecteurs portant des lampes : ces lampes s'éteignaient à cause des mouvements brusques qu'il fallait leur donner.
C'est dans les mains de M. Chappe, le véritable inventeur du télégraphe , qu'eut lieu l'insuccès dont il vient d'être question.
On vous propose maintenant de refaire cette vieille expérience ; seulement on substituerait à la lampe d'Argand ou à double courant d'air, une lampe dans laquelle on emploie un liquide particulier , un liquide qui, si je ne me trompe, est le résultat d'une réaction particulière de la térébenthine sur l'alcool. Ce liquide est plus inflammable que l'huile (nous verrons tout à l'heure si cest un avantage ) ; aussi la flamme qu'il donne est moins influencée par le mouvement, elle s'éteindra moins souvent ; l'invention n'est que cela.
Comme jadis , les fanaux placés à l'extérieur se trouveront soumis à toutes les intempéries de l'air ; le vent les ballottera ; les glaces, car il faut nécessairement mettre des glaces devant le réflecteur, seront souvent brisées, ou par la violence du vent ou par d'autres accidents qu il n'est pas besoin d'énuméi*er.
On a fait l'épreuve de ce système avec tous les soins
({u'on apporte dans une expérience délicate ; on a choisi les circonstances les plus favorables. Je crois cependant pouvoir affirmer que, dans une des épreuves très-peu nombreuses qu'on a tentées, un contre-poids est parti, et (ju'une autre fois un fanal est tombé. Voilà ce qui arrivera inévitablement tant qu'on voudra mettre les lumières à l'extérieur. Cette difficulté sera invincible dans tous les pays où il règne des vents violents.
Ce n'est pas tout, il ne suffit pas de placer quatre fanaux à réflecteurs aux extrémités du régulateur et des indicateurs du télégraphe. Pour savoir si la figure formée est en haut ou en bas , pour distinguer les fanaux attachés aux extrémités des indicateurs des fanaux qui sont à l'extrémité du régulateur , on est obligé de donner une coloration artificielle à deux de ces lumières. Sur les quatre fanaux, deux conservent la lumière que la combustion du liquide produit ; deux sont colorés à l'aide de verres verts.
Ceci est un défaut capital. De deux choses l'une : ou vous emploierez des verres d'un vert très-foncé , et alors vous détruirez dans une énorme proportion l'intensité de la lumière ; oii vous vous servirez de verres à peine colorés, et le faisceau transmis sera blanc , avec une légère coloration de vert. Lorsqu'une pareille lumière traversera des brouillards, elle deviendra rouge. Le stationnaire apercevra quatre lumières rouges lorsqu'il devait s'attendre à en voir deux blanches et deux vertes.
Jamais, lorsqu'il s'est agi de diversifier les phares, on ne s'est arrêté, en France, à l'idée de se servir de verres colorés, on s'est toujours défié des causes de coloration
«70 TÉLÉGRAPHES ÉLECTRIQUBS
extrêmement intenses qui existent souvent dans Patmosphère.
Voici un autre défaut d'une gravité incontestable, et qui montrera aussi que dans la pratique ce procédé tant préconisé ne saurait être adopté.
Le vent éteindra une ou plusieurs des flammes, et cela arrivera très-souvent. Est-ce que le stationnaire, l'employé du télégraphe le saura? Nullement; il faudra que son correspondant l'avertisse de l'inutilité de ses gestes, il faudra qu^une dépêche du télégraphe voisin lui dise: Vous agitez en l'air des lanternes éteintes.
L'avertissement une fois reçu, voilà le pauvre employé, obligé par le verglas, par le plus mauvais temps , par des ouragans , de passer sur le toit de sa tour, de grimper les marches de longues échelles verticales (vous devez imaginer dans quel état elles seront) , et d'aller ainsi attacher de nouvelles lampes à l'extrémité des grands bras de la mécanique.
En vérité, ce qu'on nous donne pour une invention ne peut, sous aucun rapport, supporter un examen sérieux.
Veut-on absolument des télégraphes de nuit? Les communications de jour sont-elles devenues insuffisante^ Eh bien, un télégraphe de nuit existe ; c'est une solutiOD du problème, examinée , étudiée, appréciée par les juges les plus compétents.
En arrivant à Paris, l'inventeur du syàtème auquel je fais allusion n'a rien demandé au gouvernement, il s'est contenté^ la chose est rare. Messieurs, il s'est contenté de b satisfaction d'être utile. Je ne pense pas qu'il en soit ainsi de la personne à qui on attribue l'invention de
£T TËLfiGRAPHBS DE NUIT. i74
Fautre télégraphe. Je crois que celle-là demande quel* que chose. Je dis même que si vous votez aujourd'hui des fonds pour des expériences, vous ferez bien de vous préparer à voter de nouveau dans peu une somme considérable pour le prétendu inventeur.
Lorsque Tinvenleur bien réel de Texcellent télégraphe dont je donnerai tout à Theure une idée abrégée, se présenta à l'autorité , on lui dit : Votre système n'est pas jugé. La réponse fut noblement comprise. L'inventeur s'adressa aussitôt à l'Académie des sciences; je ne serai pas, je crois, démenti quand je dirai que l'Académie renfermait des juges très-compétents. Elle nomma une commission ; je m'empresse de dire que je n'en faisais point partie, et que cependant j'ai vu les expériences. La commission, composée d'hommes parfaitement au courant de toutes les questions d'optique, d'astronomie et de mécanique, a formulé ainsi son opinion^ : «Le système de H. de Yilallongue donne pour la télégraphie de nuit une excellente solution. » Cette solution. Messieurs, on ne vous en parle pas ; il n'est nullement question de l'examiner.
M. Tt>Y, cùmmi$$aire du roi. Je demande la parole.
M. Arago. Je viens de le dire ; le jugement de l'Académie des sciences a été des plus favorables. Le système présente-t-il des difficultés dont ses juges ne se soient pas aperçus ?
Je l'ai déjà dit, le principal défaut inhérent aux télégraphes à lumière extérieure, c'est que les lanternes se
i. La coTDinisslon était composée de MM. Babinet, Gambey, Séguler, llatiiieu rapporteur.
i7i TÉLÉGRAPHES ÉLECTRIQUES.
briseraient, c'est qu'elles s'éteindraient sans que le stationnaire le sût ; c'est que le remplacement des lanternes ne se ferait pas sans de grands dangers; c'est que des lumières qu'on voudrait rendre blanches et vertes , seraient toutes rouges dans certaines conditions de Pair.
Dans le système que je préfère , dans le système de M. Vilallongue, la lumière est intérieure et n'a nul besoin d'être colorée.
Imaginez un cadran opaque et mobile ; supposez que dans ce cadran il y ait une ouverture diamétrale ; supposez qu'on la couvre d'un verre dépoli , et que derrière ce verre existe une lampe d' Argand. L'ouverture est mobile comme le cadran ; on pourra donc lui donner toutes les positions imaginables, la rendre horizontale, verticale, la placer dans une position inclinée à &5 degrés, de droite à gauche ou de gauche à droite ; ainsi voilà un signal commode , éclairé par une lumière blanche intérieure ; voilà un signal dont le stationnaire est toujours le maître. Jamais ce stationnaire n'a besoin d'être averti que sa lumière est éteinte ; il le verrait parfaitement lui-même. Concevez trois cadrans pareils exigeant trois lampes , et tout est dit. Dans le premier système, sans parler d'autres défauts, le nombre des lampQS est de quatre.
Mais, dira-t-on , le verre dépoli placé devant l'ouverture dispersera la lumière dans tous les sens. L'objection serait fondée si l'on employait un verre dépoli ; je n'en ai parlé que comme moyen de démonstration. J'ai eu l'honneur de faire mention devant la Chambre des lentilles dont on se sert dans les phares. Ces lentilles ont la propriété de rendre parallèles les rayons qui sans cela
auraient divergé. M. Yilal longue emploie , non pas une de ces lentilles tout entières, mais seulement une portion (le lentille; c'est une section longitudinale qu'il fait tourner pour opérer ses signaux.
Voilà dçnc un système rationnel, éprouvé, examiné, apprécié, jugé par les personnes les plus compétentes; il a reçu une approbation solennelle ; on n'en parle pas. Voici, d'autre part, un système défectueux; il ne diffère des systèmes anciens qu'en ce que les lanternes s'éteindront moins souvent; c'est pour celui-là, cependant, qu'on demande 30,000 francs.
S'il est nécessaire de créer un télégraphe de nuit, vous trouvez toutes les conditions désirables dans le système de M. Vilallongue. Les expériences ont été faites, elles n'ont rien coûté à l'État ; M. Vilallongue a pourvu à tout. Ses procédés sont très-ingénieux sous le rapport de l'art ; sa conduite a été de tout point désintéressée.
Si on me parle de la dépense qu'occasionnerait l'application de ce système, je répondrai que je ne la connais pas. Celte question n'a pas été examinée par l'Académie des sciences. L'opération de pratiquer des ouvertures circulaires dans les tours, et d'y adapter des segments de lentilles, ne semble pas devoir être trèschère. Au surplus, la dépense dût-elle être un peu considérable, comme il est possible de donner à ces télégraphes une puissance indéfinie, puisqu'on est le maître de l'intensité de la lumière centrale, le nombre des stations peut être notablement diminué.
Si le liquide qu'on emploie dans le système pour lequel on vous demande un crédit de 80,000 francs, s'éteint
iQoins facilement que T huile, son extrême inflammabilité eet d'autre part un inconvénient trèsrgrave. Je pourrais, en m* autorisant de Topinion d'un des plus grands chimistes de notre époque, soutenir que si on adopte le nouveau liquide il en résultera de déplorables accidents.
Telles sont les critiques que je voulais vous présenter relativement au projet de loi. J'ai vu dans le rapport de la commission que Ton désirait faire une expérience météorologique. On veut savoir combien de fois des signaux du nouveau système se transmettront pendant l'hiver ; on veut savoir si, pour des transmissions trèsrares, cela vaut la peine d'entretenir allumées dans tous les télégraphes d'une ligne entière une quantité de lampes aussi considérable.
Une semblable expérience, si on veut la faire, je ne m'y oppose pas, ce sera une donnée de plus que nous enregistrerons dans les ouvrages de météorologie ; mais exiget-elle la dépense qu'on vous propose.
Établissez deux réverbères aux deux stations entre lesquelles le brouillard interrompt le plus souvent les communications. Ordonnez aux stationnaires de noter toutes les nuits, pendant deux années si vous voulez, combien de fois on les verra ; enoployez aussi des feux blancs et verts ; faites tenir compte du nombre de fois que ces feux auront paru avec leurs teintes, et tout sera fini. Une pareille expérience coûtera 2,000 ou &,000 francs et non les 30,000 francs qu'on vous demande.
Je viens de plaider en faveur d'un système trèsrrationnel, jugé, apprécié et loué autant que possible, contre un système dont les nombreux défauts sautent aux yeux. Je
ET TÉLÉGRAPHES DE NUIT, i75
dois ajouter maintenant une réflexion : c'est que nous sommes à la veille de voir disparaître non-seulement les télégraphes de nuit, mais encore les télégraphes de jour actuels.
Tout cela isera remplacé par les télégraphes électriques. Ces télégraphes transmettront les dépêches à toutes les distances, quelque temps, qu'il fasse, et cela avec une vitesse incroyable. De Paris à Perpignan les nouvelles arriveront en moins d'une seconde, car la vitesse de l'électricité est plus grande que celle de la Imnière.
L'idée de ce moyen de communication remonte à Franklin. Mais celle d'employer les batteries galvaniques pour ce genre de télégraphes a été présentée pour la première fois d'une manière applicable par notre compatriote l'illustre Ampère. Depuis lors, l'idée a beaucoup grandi. Elle a reçu des perfectionnements considérables. Nous avons vu en 1838, à l'Académie des sciences, un appareil construit par un physicien américain nommé M. Morse et qu'on a pu faire fonctionner. 11 ne s'agissait pas seulement d'une communication verbale, d'une description écrite ; on avait l'appareil sous les yeux.
Dans ce système, il n'est pas besoin de stationnaires. La machine écrit elle-même la dépêche, après avoir averti toutefois par le bruit d'un petit timbre qu'elle va entrer en fonction*
M. Wheatstone a ajouté encore beaucoup à l'invention de M. Morse. Ses appareils sont admirables; tous les physiciens les ont vus à Paris et éprouvés.
Une seule difficulté a empêché jusqu'ici Tadoption des télégraphes électriques. Il faut, pour qu'une commun!-
ne TÉLÉGRAPHES ÉLECTRIQUES
cation se propage par de tels télégraphes, qu'il y ait un ou plusieurs fils métalliques qui aillent du point de départ au point où la dépêche doit se rendre. Il faut que ce fil ne soit pas rompu,
11 faut donc les placer dans un tube, quelle qu'en soit d'ailleurs la nature. Si on ne veut pas livrer les communications télégraphiques à la discrétion des malfaiteurs, il faut se garder d'établir des tubes à travers champs. Mais lorsque les chemins de fer seront établis, qui empêchera d'enterrer les tubes et les fils à un tiers de mètre, soit entre les rails, soit à côté ; tout sera alors sous la sun^eillance active et continuelle des gardiens de ces lignes.
Si d'ici à l'époque prochaine où les télégraphes électriques remplaceront tous les autres télégraphes, le gouvernement croit nécessaire d'établir des télégraphes de nuit, il pourra employer ceux de M, Vilallongue. Ceux-là n'exigent aucune nouvelle expérience. On pourrait commencer l'installation dès demain.
L'expérience pour laquelle M, le ministre demande une allocation de 30,000 frans n'est nullement nécessaire. Je rejette le projet de loi,
[M, Pouillet, rapporteur de lacommissioQ de la Chambre des députés, a répondu à M. Arago, qui a répliqué en ces termes : ]
Messieurs, je remercie l'honorable préopinant de la manière dont il a parlé du télégraphe déjà examiné et jugé; jugé par des commissaires éclairés, habiles et compétents, jugé par une académie où on a l'habitude do joindre autant que possible l'expérience aux calculs.
Il y a un point dans lequel l'honorable M. Pouillet n'a pas été complet : il a dit que le télégraphe de M. Vilal-
longue, le télégraphe de nuit, compromettrait le télégraphe de jour.
11 est très-vrai que M. Vilallongue, à Tépoque où il proposa pour la première fois son télégraphe de nuit, voulait, pour le service de jour, substituer aux évidements chargés d'un fragment de lentille, des bandes blanches qui se seraient projetées sur un fond noir ou réciproquement. Je reconnais que, de cette manière, il aurait rendu général ce qui, maintenant, est excep tionnel.
Je crois que mon honorable confrère (On rit); je dirai, si vous voulez, mon honorable collègue : à l'Académie, f ai contracté l'habitude d'appeler M. Pouillet mon confrère
M. Thil. Nous y sommes en ce moment, à TAcadémie!
M. Abàgo. Je dis donc que mon honorable collègue a oublié une circonstance essentielle : c'est que M. Vilallongue ne s'en est pas tenu à proposer l'emploi de bandes peintes en blanc ou en noir pour le télégraphe de jour : dans ses dernières communications avec la commission administrative spéciale, M. Vilallongue a monU-é que son télégraphe de nuit pouvait se combiner avec un télégraphe de jour, ayant toutes les propriétés de celui qui est actuellement en usage.
Messieurs, on ^ parlé tout à l'heure avec beaucoup d'agrément, je le reconnais (Ah ! ah I), du peu de danger que courront les stalionnaires. « Si votre lampe s'éteint, vous la rallumerez ! » Cela est spirituel , mais on n'a pas dit que, pour rallumer la lampe, il faudrait sortir de la tour, grimper sur le comble, monter le long
479 TÉLÉGRAPHES ÉLBCTRIQUBS
d'un échelle verticale, et qu'au milieu de la nuit, par le vent le plus violent, par le verglas, cela n'est pae aussi simple, aussi facile qu'on a l'air de le dire. (Mouvements et bruits divers. )
L'honorable préopinant vous a parlé de lumière verte, de verres verts qui ne se colorent pas en rouge.
Sur ce point^là je ne puis en conscience être de son avi& Si le verre coloré ne transmet que du vert bomo^ gène, il est de toute évidence qu'une telle luflûère ne traversera que des étendues d'air très -peu considérables. Je ne suppose pas que M, Pouillet,. comme une de ses phrases tendrait à le faire croire, ait l'intention d'établir des télégraphes aussi près les uns des autres que les omnibus dont il a parlé, et que les Parisiens attendent au coin des rues. Ainsi l' allument tiré des verres de couleur des omnibus est sans valeur aucune : il n'est pas applicable à la question des télégraphes. (Bruit.)
M. Pouillet sait, conune tous les physiciens, que si la lumière blanche se colore en rouge, c'est que les rayons verts compris dans la lumière blanche sont arrêtés par l'atmosphère. Placez devant une lampe un vecre qui laisse passer seulement les rayons verts, h une petite distance toute lumière sera absorbée. £mploie-tH)n un verre peu coloré en vert, après un court trajet l'interception des. rayons vMs aura rendu la lumière blanobe. Ensuite elle se. colorem en rouge.
L'honorable M.. Pouillet disait que, sur ce points il ne voulait s'en rapporter qu'à l'expérience. M* Pouillet se montre trop timide. Lorsque le calcul eut dévoilé le rap^ port du diamètre à la circonférence, personne ne proposa
(l'essayer, à l'aide d'un fil enroulé sur un cercle, si ce rapport était celui que le calcul avait donné. Tout esprit éclairé se serait refusé à une pareille épreuve ; la géométrie a des privilèges qu'aucune expérience^ au monde ne saui'ait infirmer.
[Le 29 avril i8/i5, à propos du vote du budget par la Chambre des députés, M. Arago a été conduit à faire une histoire succincte de rinvention des télégraphes électriques. Il s^agissait d*une somme de 2Zi0,Q00 francs proposée pour essayer ces télégraphes» Nous extrayons du Moniteur la discussion qui s'engagea à cette occasion. ]
M. LE MINISTRE DE l'intérieur. Jo demande à la Chambre un changement dans la répartition môme du crédit ; sur les 240,000 fr., 165,000 seulement ont été dépensés en iSUli^ et doivent être imputés sur 18ÛÛ. Il reste une somme de 75,000 fr. pour les dépenses imputables sur 18/i5, et qui par conséquent devra figurer sous le crédit de 18Ù5.
Je voudrais donc demander à la Chambre de retirer 75,000 fr. sur !8û/i, sauf à les reporter sur les crédits extraordinaires pour 18â5. (Oui 1 oui! oui! cela ne fait pas de difficulté. )
M. DS Bbaumoht (de la Somme). U serait bon, avant de voter le crédit, que M. le ministre de Tlntérieur voulût bien donner à la Chambre quelques renseignements sur les résultats obtenus dans rétablissement des télégraphes électriques.
M. LE PRifliDEiiT. La parole est & M. Arago. (Mouvement)
M. Abago. Je demanderai à la Chambre si elle désire que je me borne à une simple affirmation. J'annoncerai que les résultats des expériences de la commission nom-mée par M. le ministre de l'intérieur pour faire l'essai en grand de la télégraphie électrique, sont très-favorables,, et que dimanche prochain nous établirons, sans aucun doute, une communication électrique régulière entre Paris et Rouen. Si c'est cette seule affirmation que la Chambre réclame (Nonl non I — Parlez! pariez l)
Je dirai donc, en peu de mots, quelles sont les considérations puissantes, à mon avis, qui ont amené M. le ministre de l'intérieur à demander un crédit extraordinaire , et à en aser pour faire des essais de télégraphie électrique.
L'idée d'une télégraphie électrique n'est pas nouvelle. DOs qu'on eut reconnu que l'électricité parcourait les corps avec une extrême rapidité, Franklin imagina qu'on pourrait l'appliquer à la transmission des dépêches. Ce n'est pas cependant ce grand physicien qui a formulé l'idée en système applicable. On trouve pour la première fois une disposition réalisable de télégraphie électrique, dans une note très-courte , publiée en 1774 par un savant d'origine française , établi à Genève , par Lesage.
Ce. télégraphe se composait de vingt-quatre fils, séparés les uns des autres , et noyés dans une matière isolante. Chaque fil correspondait à un électromètre particulier. En faisant passer, suivant le besoin , la décharge d'une machine électrique ordinaire à travers tel ou tel de ces fils, on produisait, à l'autre extrémité, le mouvement représentatif de telle ou telle lettre de l'alphabet. Ce système, si je ne me trompe, fut établi sur une échelle restreinte, dans les environs de Madrid, par M. de Béthencourt.
La machine électrique ordinaire, source intermittente d'électricité, peut être actuellejnent remplacée par une pile voltaïque d'où émane un courant continu susceptible d'être transmis par des fils métalliques. Ampère chez nous , Sœmmering en Allemagne , songèrent aux applications dont ce courant continu serait susceptible pour
transmettre des dépêches. Les deux systèmes avaient Tun et Fautre Tinconvénient d'exiger un assez grand nombre de fils isolés. Le télégraphe à l'installation duquel nous travaillons , n'aura qu'un fil. C'est avec un seul fil qu'on réussira à créer tous les signaux nécessaires pour la transmission des dépêches les plus complexes.
Les télégraphes électriques semblent destinés à remplacer complètement les télégraphes actuellement en usage. Telle est l'explication naturelle de la détermination qu'a prise M. le ministre de l'intérieur, de faire commencer les essais sur un crédit extraordinaire.
H fallait d'abord savoir si le courant électrique qui doit engendrer les signes télégraphiques, s'affaiblirait d'une manière trop notable en parcourant de très-grandes distances , telles que la distance de Paris à Lyon ; il fallait décider si , entre ces deux villes , des stations intermédiaires deviendraient indispensables. Les ingénieuses expériences déjà exécutées en Angleterre au moment où la commission commença ses travaux , les expériences faites sur le chemin de Blackwall, par exemple, ne tranchaient pas la question.
Notre point de départ fut celui-ci : Peut-on transmettre le courant électrique avec assez peu d'affaiblissement pour que des communications régulières s'établissent d'un seul trait, sans station intermédiaire, entre Paris et le Havre ? C'est à résoudre cette question que la commission nommée par M. le ministre de l'intérieur s'est d'abord attachée.
Elle a établi un fil de cuivre le long du chemin de fer de Rouen , sur des poteaux en bois placés de 50 mètres