BARRAGES A AIGUILLES
[Le gouvernement demandant un crédit de 10 millions pour Tamélioration de la Seine entre Paris et Rouen, principalement à Taide de barrages mobÇes, M. Arago a critiqué le système des barrages à aiguilles dans le discours suivant, prononcé le U mars 1846 : 1
Je désire , Messieurs , adresser à M. le ministre quelques questions sur la manière dont les barrages proposés seront exécutés. Je suis partisan du projet ; je voterai la somme demandée; mais je ne voudrais pas voter en aveugle , je désirerais savoir de quelle manière on opérera. Depuis quelque temps on nous dit très-peu de chose sur les travaux proposés ; sî nous encouragions Tadminist ration à persévérer dans cette voie , la Chambre finirait
5i6 NAVIGATION.
par n'être plus qu^un bureau d'enregistrement. Les projets sont rédigés d'une manière très- vague. Il est impossible de savoir à quel système Tadministration s'arrèt^a. On a dit : Nous ferons un bairage mobile. Mais, Me»* sieurs, il y a plusieurs systèmea de barrages mobiles dans ce monde , et je crois que ce n'eût pas été trop que de nous dire quel sera celui de ces systèmes qu'on devra appliquer...
M. d'Angbviu^, rapporteur.. Gela a.été dit!
M. ÂRAGO. Cela n'est pas dans l'exposé des motifs.
M. LB Rapforteuiu On ne peut pas tout mettre dans fexposé des motifs.
M. Arago. Il n'y a pas de mal cependant à ce que les députés sachet ce qu'ils votent ; il y a, au contraire, un très-grand avantage à ce que les renseignements fournis soient exacts et complets. Pour moi , je me suis trouvé fort embarrassé lorsque plusieurs personnes sont venues me demander de quelle manière s'exécuteraient les travaux de la traversée de Paris; j'en ai été réduit à dire que je ne le savais pas, et cependant j^ai eu l'honneur de faire partie de la commission d'enquête chargée de chercher le meilleur système à suivre dans Tintérét public.
Quel est le barrage qu'on propose au fond? Quoique cela n'ait pas éié dft, j'espère que je vais indiquer la véritable solution : c'est un barrage à aiguilles.
Les barrages à aiguilles actuels sont une légère modK fication d'un barrage ancien ; ils sont dos à des ingémeurs habiles, à M. Dausse et à M; Poirée ; il y en a plusieurs d'exécutés sur l'Yonne* et sur un petit affluent de la Loire.
Jadis, quand on voulait barrer les rivières» moios pour la navigation que pour les arrosages, on plantait verticalement dans le lit des pieux , entre lesquels on plaçait des ponts en cas de besoin ; dans les intervalles compris entre les pieux fixes on mettait des aiguilles mobiles retenues dans le haut par ces ponts , dans le bas par un seuiL II y a , dans les nouveaux systèmes, cette modification , que les pieux fixes sont devenus mobiles, qu'ils peuvent être abattus et relevés quand on Te veut.
Un barrage à aiguilles n'a été exécuté sur une certaine échelle, dans un point de grande navigation comme celle qui doit s'établir entre Paris et Rouen, que sur le pertuis de la Morue.
On a fait bien des rapports d'ingénieurs sur les avan* tages de ce barrage dû à M. Poirée. JTen ai entendu parler, je ne les connais pas oQiciellement J'ai voulu savoir au fond comment le système se manœuvrait. Il y aurait eu peut-être des inconvénients pour la manifestation complète de la vérité à ce que je fisse la vérification moi - même. J'ai envoyé au pertuis de la Morue une personne très-intelligente, très-honorable, très-véridique , très-exercée en mécanique. Je l'ai priée d'examiner comment les choses se passaient, et de recueillir surtout les âéclarationa des banttgiste&
Eh bien« la manoMivre ne se fait pas avec la rapidité qu'on indiquait ; il s'en faut de beaucoup. La manœuvre est trâ0-diffidlet eL elle est trèsHdangereuse.
Je sftvais, par les aveux des ingéoieuiB que cette manoauvre intéressait le plus , que deux barragistes «'étatent noyés ra faisant l'o ératiom
56S Navigation.
M. liBGftAHD, MOUê-^ecréMre éTÉkU des (ravavx publics. Cest pendant le cours des travaux.
H. Arago. Ne s^en est-il pas noyé depuis ?
H. LE SOrS-SBCRiTAUB D*iTAT. NOD !
M. Arago. En êtes-vous bien sûr? Les barragistes témoins de Tévénement disent le contraire; ils disent, il est vrai , que c'était la faute des malheureuses victimes : elles ne savaient pas nager. (Mouvements divers. )
Voilà Texplication qu'ils ont donnée. On n'a pas dit que c'était pendant la construction, mais ce que c'était pendant la manœuvre des aiguilles.
Je dirai plus, la manceuvre est tellement diiOdle, tellement scabreuse, que, pendant six mois de l'année, on n^ose pas la faire. Faites-vous la manœuvre des aiguilles quand vous courez le risque que l'eau se gèle au moment où vous enlevez l'aiguille ? quand vous courez le risque de jeter des glaçons sur le port de service? Assurément non.
Par ce motif, le barrage reste ouvert, il reste plongé dans le fond de la rivière, il reste abaissé depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai.
M. LE sous-SBcaiTAiR^ o'iTAT. U Test toujoars !
M. Arago. Pardon ! Si vous m'interrompez à la fin de chaque phrase, il me sera impossible de rien dire d'utile. Permettez-moi d'achever.
Prétendrait-on par hasard que la navigation n'est pas possible dans les mois d'hiver ? J'affirmerai hardiment que, dans l'intervalle que je viens d'indiquer, la navigation s'opère quelquefois merveilleusement. Publiez les
travaux de M. Dausse , et vous verrez que je n*énonce rien de trop.
Le barrage n'est pas soulevé, parce qu'il est difficile de le soulever, parce que les crues sont rapides à cette époque, et qu'alors on court le risque d'être obligé de le laisser levé pour un moment de crue, et par consé* quent de produire l'inondation de toutes les propriétés riveraines circon voisines. Cela est arrivé il y a deux ans, je crois ; la crue montait avec tant de rapidité que les barragistes, au nombre de trois, n'étaient pas sûrs de faire leurs opérations dans un temps suffisant. On fut obligé d'appeler tous les vendangeurs qui étaient dans les environs , et , sans leur secours , la Seine aurait été barrée dans un moment de crue , et vous auriez eu de grands désastres. J'affirme ce fait , par ce qu'il est constant.
Je vais parler d'un inconvénient grave. Il sera question ici de perte d'eau, il sera question d'une chose ayant une analogie éloignée avec le jeu des turbines. Je crains que M. le ministre ne me réponde , comme il m'a répondu hier , par une plaisanterie i^irituelle , mais qui était la plus étrange erreur hydraulique. (Mouvement.) M. le ministre a dit que la turbine avait l'inconvénient de boire beaucoup d'eau ; mais savez-vous que c'est précisément là l'avantage des turbines ? c'est par cette propriété là que les professeurs d'hydraulique commencent toutes leurs leçons sur les turbines. La turbine, disent-ils, a l'avantage sur les roues ordinaires , l'avantage très-considérable, très-précieux, de boire beaucoup d'eau dans un temps très-court , d'agir par toutes ses palettes à la fois,
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tandis qu'une roue ordinaire D*a que très-peu de palettes en prise à chaque instant. Je ne puis pas vraiment supposer que H. le ministre ait imaginé que l*eau n'était pas rendue immédiatement^. L'eau entrée dans la turbine retombe aussitôt à la Seine, et la rivière se trouve être dans les mèmea conditions que â le liquide n'avait pas passé par la machine. J'avoue que je ne comprends pas le repioche qu*a adressé M. le ministre aux turbines.
Je vttis essayer d'étne le plus clair possible, afin que â IL le ministre me fait l'honneur de me répondre, il ne confonde pas , comme il Ta fait hier , la quantité d'eau disponible avec la quantité d'eau vendue.
J'ai dit que la quantité d'eau vendue s? élevait à 7 fitres par personne. M. le ministre a trouvé 128 litres en prenant pour base le débit du canal de l'Oui^; je ne sais pas pourquoi il n'a pas pris la quantité totale de l'eau de la Seine, il aurait trouvé davantage; (On rit, ) J'ai parié d'eau vendue et non d'eau disponible.
Je suis d'autant plus fâché de cette erreur, que le raiaonn^nent de H* le ministre a amené un de ses défenseurs à supposer que , quand je pariais de 7 litres pour la consommation moyenne par individu, c'était 7 litres pour la consommation annuelle. ( On rit ) Vous trouverez dans le journal le plus accrédité du ministère cette incroyable erreur;
Vdlà oomment on a commenté voire argmnentation. Le commentaire est mauvais, votre texte était meilleur (On rit) quoiqu'il ne fût pas irréprochable:
Vous fermez la rivière avec des aiguilles ; vous voulei empêcher Peau de couler. Bh bien, avez-voos jama»
NAYIOITION. 67f
réH8si à mettre les aiguilles en contact ? cette manœuvre des aiguilles est très- difficile, elle est très -dangereuse. Un homme, placé sur un pont très-étroit, ne manœuvre pas avec facilité une aiguille de â à 4 mètres, quand il y a un courant considérable.
Vous croyez,. Messieurs, que je me suis trompé dans la dim^sion des aiguilles? Vous êtes dans Terreur. 11 y a la portion plongée, il y a la portion comprise entre le niveau supérieur et le pont , il y a ensuite la partie que saisit la main. Ces aiguilles ne se touchent pas, par conséquent vous ne barrez pas, vous laissez une claire-voie, au lieu de faire un barrage complet. Il est évident que si vous faisiez un barrage complet, vous obtiendriez le mouillage voulu dans un temps beaucoup plus court. Ces opérations si défectueuses, vous pouvez les faire par d'auUres systèmes sûrement et rapidement.
Je vous demande si vous âtes complètement résolus à vous servir partout (ht système à aiguillesv YoiUi ma question ; elle est claire, et j'espère qu'elle ne donnera lieu à aucune équivoque.
Si vous êtes résolus à vous servir d'un système dont les défauts sont manifestes et patents , qui ne peut pas être manœuvré dans un temps très* court, qui devrait l'être avec rapidité dans une rivière destinée à recevoir la navigation à vapeur, je. dis que vous ignorez les progrès que l'art a faits.
Ne vous obstinez pes à n'employer qu'un système imparfait; je l'appelle ainsi et je n'ai pas dit cependant à (|uels subterfuges, à quels expédients on propose d'avoir recours pour ânpécber l'eau de s'écouler entce les
aiguilles : On veut mettre de la toile devant ! On ne Ta pas imprimé ; on Ta dit. Il est évident que la manœuvre de ces aiguilles , que la manœuvre de cette toile seront très-difficiles. Partout où vous avez établi des barrages à aiguilles, vous êtes obligé de nettoyer le système jour et nuit 11 s'insinue entre les aiguilles des matières qui ne permettent pas de les manœuvrer. L'homme qui est dans la position du barragiste n*a qu'une puissance très-bornée, et si vous introduisez dans les aiguilles des branches d'arbres , d'autres matières , vous n'êtes plus en mesure de retirer les aiguilles, et, s'il arrive une crue, vous inonderez toutes les campagnes voisines. C'est à cet inconvénient que vous devez parer.
Si vous tenez beaucoup à vos aiguilles, je ne vous demande pas de ne pas les employer; mais essayez des autres systèmes ; ne vous montrez pas ennemis du progrès à ce point de ne pas vouloir essayer le système de la porte articulée et le système de H. Thénard.