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gouvernement féodal , il avait conçu , pour ce genre de gouvernement, des préjugés trop favorables. On trouva que, pour établir certains principes, il tirait ses exemples de voyageurs suspects ou d'auteurs discrédités; qu'il concluait trop souvent du particulier au général ; qu'il y avait du néologisme et de l'obscurité dans ses définitions, et un emploi trop détourné des mots communs de la langue dans renonciation des principes fondamentaux de sa théorie. On lui reprocha encore d'avoir attribué à l'influence du climat et aux causes physiques des effets dus à des causes purement morales; d'avoir morcelé un même sujet en petits chapitres , qui ont souvent des titres insignifiants ou indéterminés; d'en avoir rapproché d'autres qui sont trop peu liés avec ceux qui les précèdent et ceux qui les suivent ; d'avoir souvent manqué d'ordre, et fait un tout irrégulier, avec les plus belles parties , de sorte que ce livre , si vaste par son plan et la multitude des sujets qu'il embrasse, paraît être, en quelque sorte, un amas d'admirables fragments , qui attendent que l'auteur y mette la dernière main et en fasse un ouvrage régulier. On lui reprochait , enfin , quelques idées confuses, certains tours de phrases forcés, un style quelquefois tendu et souvent recherché. Toutes ces critiques étaient fondées ; et la preuve que ce n'était pas l'envie seule qui les suscitait, c'est qu'on n'en avait pas fait de semblables du livre des Considérations sur la 'grandeur et la décadence des Romains. Cependant la renommée de Montesquieu s'accrut beaucoup par la publication de Y Esprit des Lois; et l'on peut dire avec vérité que, seul , cet ouvrage eût suffi à sa gloire, et que, seul, il a donné la mesure de la force et de la grandeur de son génie. C'est que le mérite d'un ouvrage consiste surtout dans les beautés qui s'y trouvent , dans les qualités qui les distinguent de tous les autres, et non pas seulement dans l'absence des fautes qu'on a su éviter, ou des défauts dont on a su se garantir. C'est qu'il est des sujets tellement vastes, que la plus forte tête, aidée de la plus longue vie, peut à peine en concevoir l'ensemble, même imparfaitement : V Esprit des Lois était de ce genre. L'auteur s'était proposé d'examiner dans ce livre l'histoire de tous les temps et de tous les lieux, et de considérer les habitants de laterre et les sociétés qu'ils ont formées dans tous les rapports qu'ils peuvent avoir entre eux. On s'étonne beaucoup moins des moments de faiblesse qui trahissent quelquefois ses efforts dans une si rude entreprise, que de la vigueur prodigieuse avec laquelle il en poursuit l'exécution. On admire la fermeté qu'il met à tracer les immenses contours
de ce grand labyrinthe, et la sagacité qu'il déploie pour en démêler les détours multipliés, et en découvrir les réduits les plus cachés. Notre siècle, et peut-être le siècle précédent, n'ont point produit d'ouvrage où il y ait plus de vues profondes et de pensées neuves , où l'on trouve un plus grand nombre de faits convertis en principes lumineux , où autant de vérités utiles , établies par le raisonnement , soient éclaircies par une érudition mieux choisie, plus abondante et plus variée; dont le style, enfin , soit plus précis, plus nerveux, et étincelle davantage de ces saillies d'esprit et de génie, qui entraînent, persuadent, et se gravent à jamais dans la mémoire ; enfin , ce qui est au-dessus de tous ces éloges , aucun ouvrage ne décèle dans son auteur un cœur plus plein de cette bienveillance générale qui s'attendrit sur les maux de l'humanité; une âme plus droite, plus élevée, plus animée du désir de se mettre au-dessus des préjugés et de l'intérêt du moment ; une vue plus nette, plus étendue, pour démêler les causes des révolutions qui ont agité le monde, pour discerner les caractères particuliers des hommes qui ont apparu sur cette vaste scène , pour scruter enfin les motifs* si divers, les circonstances si multipliées de tant d'institutions, de lois et de coutumes, que les siècles ont fait naître, et que les siècles ont fait disparaître. Avare du temps et de l'espace, Montesquieu ne songe qu'à construire la série de ses idées, sans s'occuper des objections : de là le grand nombre de critiques superficielles et spécieuses qu'on a faites de son ouvrage. Montesquieu a souvent, dans l'expression , la clarté , la simplicité majestueuse et le ton d'autorité des lois dont il est l'interprète. 11 ne se passionne pas ; il ne semble pas même chercher à persuader son lecteur : il prononce et juge. Il a, dans son éloquence, ce ton ferme et imposant qui donne à la raison un ascendant irrésistible. Quand il châtie la folie humaine, c'est par une ironie fine et détournée, ou par le sarcasme amer d'une indignation qui se contient : c'est alors surtout que, toujours attentif à réprimer la multiplicité des paroles qu'entraînerait l'exubérance de ses pensées et de ses sentiments, on s'aperçoit qu'il voit au delà de ce qu'il exprime; et c'est, dit un habile critique, un exercice utile pour le lecteur, que de chercher, dans la phrase de Montesquieu . toute sa pensée. Auteur vraiment admirable, qui a connu l'art d'être utile, non-seulement par les vérités qu'il expose, mais encore par celles qu'il fait entrevoir, non-seulement par les réflexions qu'il nous présente , mais encore par celles qu'il nous suscite, et qui sait, enfin, faire participer les esprits
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ordinaires à l'énergie et à l'étendue de son génie. Montesquieu avait résolu de ne répondre à aucune des critiques qui seraient faites de V Esprit des Lois; mais il ne put se résoudre à passer sous silence les attaques d'un auteur anonyme qui, dans un journal intitulé Nouvelles ecclésiastiques , l'avait déchiré avec fureur, et le peignait comme un athée. Il avait, dans les Lettres persanes, traité la religion chrétienne avec beaucoup de légèreté ; mais ensuite, mûri par l'âge , par l'étude et. la réflexion , il en avait fait, dans Y Esprit des Lois, un éloge sincère : il la recommande en termes expressifs, non-seulement comme le plus parfait des systèmes religieux , mais comme le plus puissant soutien de tout système social. Il lui importait donc de repousser les insinuations calomnieuses du gazetier ecclésiastique. Il voulait, en même temps, réfuter d'avance les théologiens de la Sorbonne qui , peu contents de quelques passages de Y Esprit des Lois, allaient procéder aune censure de cet ouvrage. C'est dans ce double but qu'il écrivit sa Défense, modèle de discussion solide et de plaisanterie légère. Il se félicitait beaucoup de la modération maligne qu'il avait mise dans cet écrit. « Ce qui me plaît, dans ma « défense , disait-il , ce n'est pas de voir les véné- « râbles théologiens mis à terre , c'est de les y voir « couler tout doucement.» Quelques personnes, qui s'assemblaient chez le fermier général DuDin, entreprirent une critique détaillée de Y Esprit des Lois et composèrent trois gros volumes in-8° d'observations, qu'on dit avoir été imprimés en 1757 et en 1758 , mais qui le furent probablement quelques années plus tôt. Madame Dupin , qui eut longtemps J. J. Rousseau pour secrétaire , sans se douter qu'il fût bon à autre chose qu'au métier de copiste , composa, dit-on, la préface de ces observations. Les pères Plesse et Berthier coopérèrent à sa rédaction ; et Dupin, sous le nom duquel on devait publier l'ouvrage, fournit les faits relatifs aux finances et à l'administration. Montesquieu, que cette espèce de cabale contre son ouvrage et contre lui affligeait, employa, dit-on, le crédit de madame de Pompadour, pour engager Dupin à supprimer son livre. Celui-ci le fît avec un tel soin, qu'il est échappé au plus une trentaine d'exemplaires à la destruction; ce qui a procuré à ce livre un motif d'es*time qu'il n'aurait probablement jamais acquis, s'il avait été publié, savoir la rareté. Du reste , Montesquieu garda le silence sur une foule de brochures pleines d'ineptes critiques ou d'injures grossières , qui parurent contre Y Esprit des Lois. Il disait que le public le ven-
geait assez des uns par le mépris, et des autres par l'indignation.
L'apparition d'un livre du genre et du mérite de Y Esprit des Lois est un événement , dans l'histoire politique et littéraire , dont on doit retracer les effets. A l'époque où il fut publié, les progrès de l'industrie et l'accroissement de la population en Europe, le développement rapide du commerce des Européens et des colonies européennes dans les deux mondes , avaient amené , dans la plupart des Etats de cette partie du globe, des changements successifs, et bouleversé presque entièrement les rapports qui existaient autrefois entre les divers ordres de citoyens. La puissance n'était plus le résultat immédiat des richesses et de l'influence, et ne pouvait plus s'appuyer que sur les institutions ; l'obéissance avait cessé d'être la conséquence nécessaire de la dépendance , et devait être exigée au nom des lois. Ces institutions et ces lois , qui n'étaient que l'expression d'un ordre de choses que le temps avait ou altéré ou aboli , ne se trouvant plus en harmonie avec les mœurs, les habitudes et les intérêts de la société, gênaient également les gouvernements dont elles constituaient les seuls moyens de pouvoir, et les peuples dont elles étaient les seules garanties contre les troubles et les désordres. Tous les esprits sentaient la nécessité de modifier la constitution des États ; et l'on conçoit avec quelle avidité dut être lu , à une telle époque, lin livre qui présentait le résumé de l'expérience des siècles sur la science de la législation et du gouvernement. Mais l'effet de ce livre fut différent dans les différents pays , selon la situation où ils se trouvaient. C'est en Angleterre que l'ouvrage de Montesquieu eut et obtient encore la plus forte influence; et c'est en France que cette influence fut et est encore la plus faible. Peut-être les Anglais doivent-ils en partie à Montesquieu , et à l'impulsion qu'il a donnée aux sciences politiques, d'avoir su faire habilement manœuvrer le vaisseau de l'État, entre les deux grands écueils de leur constitution , une oligarchie tyrannique, et une démocratie turbulente. Aussi Y Esprit des Lois fut en Angleterre, dès qu'il parut, l'obj et d'une admiration qui ne trouva point de contradicteur, et qui n'a cessé de s'accroître. Si cet ouvrage n'a pas produit un effet aussi heureux et aussi puissant en France, ce n'est pas seulement parce que les esprits n'étaient point aussi éclairés sur ces matières; c'est aussi , il faut le dire, la faute de l'ouvrage et celle de l'auteur. Montesquieu n'avait cherché qu'à éclaircir les âges obscurs de la monarchie française ; et même le succès de ses efforts, à cet
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égard , est resté douteux, et a été justement contesté. Il s'est arrêté à l'époque où il aurait pu s'appuyer sur des faits certains, et commencer à présenter des résultats positifs, et des remèdes applicables aux maux qui tourmentaient alors l'état social en France , et dont il n'avait pas pressenti tout le danger. Les nobles , à la cause desquels l'auteur de Y Esprit des Lois se montrait favorable , puisaient dans son livre ce qui devait exalter leurs prétentions , mais non pas ce qui devait les aider à conserver leurs droits réels, et à se procurer une existence solide. Le gouvernement de France y aurait en vain cherché des indications précises pour acquérir une vigueur nouvelle, en abandonnant ces formes du pouvoir que le temps emportait, et en saisissant les moyens de puissance que le temps avait créés. Une autre cause , qui ne semble due qu'au hasard de la nature , et qui cependant a une liaison secrète avec les événements , a contribué au peu d'influence qu'a obtenu en France le livre de Y Esprit des Lois. Peu après la publication de ce livre, et dans un assez court intervalle de temps , deux écrivains se sont rencontrés , tous deux doués d'une imagination vive , d'une rare éloquence, de ce talent pour la dialectique, qui donne la faculté d'enchaîner toutes les conséquences d'un principe et toutes les parties d'un système; mais aussi tous deux également, dénués de la connaissance pratique des affaires , et de ce discernement particulier qui nous fait apprécier ce que réclament les hommes et les choses , selon les différents temps et les diverses circonstances. L'un, ayant vécu à une époque où un gouvernement débile affectait, par intervalles, une attitude despotique et irritait sans cesse sans jamais comprimer, a prétendu fonder la théorie sociale sur le dogme de la souveraineté du peuple, qui ne peut conduire qu'à l'anarchie; l'autre, longtemps témoin de la férocité et de l'ineptie populaires, s'est précipité dans l'extrême opposé , et a cru asseoir les bases de la société sur la doctrine du pouvoir paternel et sur l'état de la famille : il a , sans le vouloir, enfanté une théorie du despotisme aussi fausse dans son principe, et presque aussi funeste dans ses conséquences , que celle qu'il cherchait à renverser. C'est entre ces deux systèmes que se sont partagés en France les écrivains politiques, et les deux écoles qu'ils ont formées sont devenues fécondes en stériles abstractions , et en déclamations d'autant plus dangereuses qu'elles flattent les deux plus forts penchants de l'homme , l'amour du pouvoir et l'amour de l'indépendance, lorsque les nuages amoncelés par ces vaines et am-
bitieuses théories seront dissipés , les diverses branches des sciences politiques, fondées sur les faits et l'expérience, paraîtront moins faciles, moins accessibles à tous ies esprits; mais alors aussi on appréciera en France tout le mérite de YEsprit des Lois; et, du seul développement de quelques-uns des chapitres si courts de cet immortel ouvrage, on verra sortir des traités substantiels sur diverses parties de la législation et du gouvernement des États.
Si le livre de Montesquieu ne fut pas aussi utile à sa patrie qu'il l'avait espéré, la gloire que l'auteur en recueillit de son vivant surpassa celle que peuventambitionnerlesgensdelettres.il fut considéré, dans toute l'Europe, comme le législateur des nations; mais il ne fut point ébloui de sa haute réputation : il continua de vivre en sage, et de jouir de lui-même et de ses amis. Il partageait son temps entre le château de la Brède et Paris , c'est-à-dire entre l'étude et le monde : dans sa terre , aimant à s'occuper de jardinage et d'améliorations agricoles ; très-jaloux de ses droits seigneuriaux , et par conséquent voisin incommode, mais adoré de ses paysans dont il recherchait l'entretien , parce que , disait-il , ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers : dans la capitale , convive aimable , trop simple et trop négligé peut-être dans ses habillements comme dans ses manières et dans sa conversation.
Il était toujours disposé à rendre justice aux talents , et à les protéger au besoin. Il reçut un jour de Henri Sully, excellent artiste anglais, et un de ceux quiontleplus contribué à perfectionner l'horlogerie en France, la lettre suivante : « J'ai envie de me « pendre ; mais je crois cependant que je ne me pen- « drais pas si j'avais cent écus. » Montesquieu lui répondit : « J e vous envoie cent écus , mon cher Sully ; « ne vous pendez pas , et venez me voir. » Montesquieu était directeur de l'Académie française , lorsque Piron se présenta pour y être admis : quand on sut à la cour que ce poète était sur le point d'être élu, Montesquieu fut mandé à Versailles, et le roi lui déclara qu'il ne voulait pas que Piron fût nommé.( Montesquieu fit des démarches auprès de madame de Pompadour, et obtint en dédommagement, pour l'auteur de la Métromanie, une pension de mille francs. La munificence de Montesquieu ne s'exerçait pas seulement sur les hommes à talents, mais encore sur ceux qui n'avaient d'autres titres à ses yeux que le malheur : au reste, il cachait avec un soin extrême le bien qu'il faisait , par la crainte qu'on ne lui prêtât des motifs différents de celui qui le faisait
agir; sentiment trop commun chez les âmes délicates, et cependant funeste à la société, puisque la vertu dérobe ainsi à elle-même par pudeur un de ses plus grands bienfaits , l'ascendant de son exemple. Un hasard heureux a fait découvrir un des traits les plus touchants de la bienfaisance de Montesquieu. Il allait souvent à Marseille, visiter sa sœur, madame d'Héricourt. Se promenant un jour sur le port pour prendre le frais , il est invité , par un jeune matelot de bonne mine, à choisir de préférence son bateau pour aller faire un tour en mer. Dès qu'il fut entré dans le bateau, Montesquieu crut s'apercevoir, à la manière dont ce jeune homme ramait , qu'il n'exerçait pas ce métier depuis longtemps ; il le questionne, et il apprend qu'il est joaillier de profession ; qu'il se fait batelier les fêtes et les dimanches pour gagner quelque argent et seconder les efforts de sa mère et de ses sœurs ; que tous quatre travaillent et économisent pour amasser deux mille écus, et racheter leur père, esclave à Tetouan. Montesquieu, touché du récit de ce jeune homme et de l'état de cette famille intéressante, s'informe du nom du père, du nom du maître auquel il appartient. Il se fait conduire à terre, donne à son batelier sa bourse , qui contenait seize louis d'or et quelques écus , et s'échappe. Six semaines après , le père revient dans sa maison. Il juge bientôt à l'étonnement des siens , qu'il ne leur doit pas sa liberté , comme il l'avait cru d'abord ; et il leur apprend que , nonseulement on l'a racheté, mais qu'encore, après avoir pourvu aux frais de son habillement et de son passage, on lui a remis une somme de cinquante louis. Le jeune homme alors soupçonne un nouveau bienfait de l'inconnu , et se met en devoir de le chercher. Après deux ans d'inutiles démarches, il le rencontre par hasard dans la rue , se précipite à ses genoux, le conjure, les larmes aux yeux, de venir partager la joie d'une famille au bonheur de laquelle H ne manque que de pouvoir jouir de la présence de son bienfaiteur, et de lui exprimer toute sa reconnaissance. Montesquieu reste impassible, ne veut convenir de rien, et s'éloigne à la faveur de la foule qui l'entourait. Cettebelle action serait toujours restée ignorée, si les gens d'affaires de Montesquieu n'eussent trouvé, après sa mort, une note écrite de sa main, indiquant qu'une somme de 7,500 fr. avait été envoyée par lui à M. Main, banquier anglais, à Cadix; ils demandèrent à ce dernier des éclaircissements : M. Main répondit qu'il avait employé cette somme pour délivrer un Marseillais nommé Robert, esclave à Tetouan, conformément aux ordres de M. le président de Montesquieu. La famille de Robert a raconté le reste; et ce récit a fourni à la
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