‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 7 sur 1131 · scène le sujet de plusieurs compositions drama · texte numérisé non relu

scène le sujet de plusieurs compositions drama

tiques s Ce trait seul , qui en suppose d'autres de même nature, suffit pour absoudre Montesquieu de l'accusation d'avarice qu'on lui a injustement in- . tentée.

Il avait épousé, le 3 avril 1715, mademoiselle Jeanne de Lartigues , fille de Pierre de Lartigues , lieutenant-colonel au régiment de Maulevrier, et il avait eu de ce mariage un fils et deux filles. Comme père de famille, il regardait avec raison l'économie comme un devoir ; et il tint à honneur de laisser à ses enfants la fortune qu'il avait reçue de ses parents, sans l'augmenter ni la diminuer. Il aimait la gloire, mais il dédaignait les futiles jouissances de la vanité. Il refusa pendant longtemps , par modestie, aux plus habiles artistes, la faveur de faire son portrait. Mais Dassier, fameux graveur attaché à la monnaie de Londres , qui avait déjà fait les médailles de plusieurs grands hommes du siècle, vint exprès à Paris pour exécuter celle de Montesquieu qui, d'abord, ne voulut point y consentir. Dassier lui ayant donné à entendre qu'un pareil refus pourrait être attribué à l'orgueil , Montesquieu se mit à la disposition de l'artiste. Cette médaille de Dassier est le type primitif de tous les portraits de Montesquieu qu'on a gravés. L'abbé de Guasco , cependant, en possédait un autre, peint par un artiste qui passait par Bordeaux , en revenant d'Espagne 2.

L'envie dont le génie, la gloire et le succès n'affranchissent pas toujours l'âme, n'approcha jamais de celle de Montesquieu ; il se plaisait , au contraire , à la poursuivre et à la punir dans ceux qui en étaient atteints. « Je loue toujours, disait-il , devant un en- « vieux ceux qui le font pâlir. » Quoiqu'il tînt , par quelques-unes de ses opinions , à la secte philosophique, de même que Buffoii , Duclos et presque tous les bons esprits , il s'écartait des philosophes , et n'aimait pas le prosélytisme de l'impiété , ni les excès de l'esprit de cabale. Ce ne fut cependant pas là l'unique motif de son éloignement pour Voltaire. On voit, dans plusieurs de ses pensées détachées, que, peu sensible au charme des vers, il croyait la réputation de cet homme célèbre en partie usurpée ,

'L'une, intitulée Le Bienfait anonyme, a pour auteur Jean Pilhes, deTarascon en Foix, 1784, in-8°; une autre est de Mercier, et a pour titre : Montesquieu à Marseille. J'ai vu, pendant la révolution , représenter cette pièce sous le titre de S. Estieu à Marseille. Enfin , une troisième est intitulée : Robert Sciarts. ( Note de M. Beuchot. )

2 II est probable que ce portrait est celui-là même qui a été gravé , à Florence , par Carlo Fauci , en 1767 , et qui est dédié à l'abbé AntinioNicolini. Ce portrait vu de face, et où Montesquieu est ligure en perruque, et ayant VEsprit des Lois devant lui , a été inconnu à tous les biographes de cet homme illustre : nous l'avons vu dans la riche collection de portraits de M. De buye, libraire.

NOTICE

et qu'il ne lui rendait pas justice. Voltaire, de son côté , n'épargnait à Montesquieu ni les réflexions malignes , ni les critiques piquantes. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces deux grands hommes s'accusaient mutuellement d'avoir trop d'esprit , et d'en faire souvent abus dans leurs ouvrages : et tous deux avaient raison. Mais Voltaire avait un sentiment exquis en littérature, qui triomphait en lui de ses plus fortes antipathies. Plusieurs fois, dominé par sa conscience , il a rendu justice à l'auteur de Y Esprit des Lois; et c'est lui qui disait : « Le genre « humain avait perdu ses titres; M. de Montesquieu « les a retrouvés, et les lui a rendus. » Éloge magnifique , qui rachète et efface bien des épigrammes. Au reste , c'était seulement dans la conversation , ou dans l'intimité d'un commerce familier, que Montesquieu laissait échapper le secret de ses pensées sur Voltaire et sur les hommes de lettres de son temps. Jamais il n'écrivit contre aucun d'eux ; la dignité et la sagesse de sa conduite étaient l'effet de la modération de ses passions , aussi bien qu'un des résultats de la réflexion. « Ma machine, dit-il, est « si heureusement construite que je suis frappé de « tous les objets assez vivement pour qu'ils puis- « sent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ils « puissent me donner de la peine. J'ai été, dans ma « jeunesse, dit-il encore , assez heureux pour m'at- « tacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient; « et dès que j'ai cessé de le croire, je me suis déta- « ché soudain. » Ailleurs, il s'étonne d'avoir encore pu éprouver de l'amour à trente-cinq ans.

Avec des sens si tempérés , tant de calme dans le caractère , tant de vertus , de génie et de lumières , un rang honorable , une belle fortune, une réputation éclatante et incontestée , et sans aucune peine domestique , Montesquieu dut être heureux : aussi le fut-il. « Je n'ai, dit-il, presque jamais eu de cha- « grin , encore moins d'ennui. Je m'éveille le matin « avec une joie secrète de voir la lumière; je vois « la lumière avec une espèce de ravissement , et tout « le reste du jour je suis content : je passe la nuit « sans m'éveiller; et le soir, quand je suis au lit, « une espèce d'engourdissement m'empêche défaire « des réflexions. » Ainsi que nous l'avons remarqué , ce bonheur dont Montesquieu a joui , il le dut en partie à son goût pour le travail, qui sembla s'accroître en lui après qu'il eut publié YEsprit des Lois. Son secrétaire ne pouvant seul suffire à soulager ses yeux affaiblis, il se faisait lire par une de ses filles; c'était celle qu'il maria depuis à M. de Secondât , d'A gen , d'une autre branche de sa maison , alin que ses biens restassent dans sa famille, en cas

que son fils, qui était marié depuis plusieurs années,, continuât à n'avoir point d'enfants. Mademoiselle de Montesquieu avait, comme son père, un esprit vif et enjoué ; et elle égayait les savantes, mais ennuyeuses lectures, qu'elle était obligée de faire, par des mots plaisants sur les hommes et sur les choses.

Montesquieu, sollicité par d'Alembert et par le chevalier de Jaucourt, consentit, après avoir terminé YEsprit des Lois, à travailler à l'Encyclopédie ; et c'est pour ce vaste monument littéraire qu'il composa Y Essai sur le Goût. Ce petit ouvrage , laissé imparfait, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort, prouve que sa tête méditative était aussi propre à découvrir les principes des beaux-arts et de la littérature , que ceux des lois et des gouvernements ; mais s'il avait vécu, il aurait fait disparaître l'obscurité de plusieurs passages de ce petit écrit, les répétitions et les phrases incorrectes ou embarrassées qui le déparent. Nous avons publié , dans les Archives littéraires (II, 301), quatre chapitres inédits de cet essai, d'après un manuscrit autographe. On a, depuis , inséré ces chapitres dans toutes les éditions qu'on a faites de Montesquieu , mais non dans la place qu'ils auraient dû y occuper.

Ce fut aussi longtemps après la mort de Montesquieu, et en 1783, que son fils publia un roman de son illustre père , intitulé : Arsace et Isménie. On ne sait trop à quelle époque Montesquieu a composé cet ouvrage. Grimm présume que, dans l'origine T il était destiné à augmenter le nombre des épisodes des Lettres persanes, mais que l'auteur le trouva trop long : il est plus probable qu'il écrivit ce roman vers les derniers temps de sa vie; car il en parle dans une lettre en date du 15 décembre 1754, comme d'une production récente, et qu'il hésite à livrer à l'impression. Il s'était proposé, dans cette fiction, de peindre le triomphe de l'amour conjugal en Orient, et le despotisme légitimé par la vertu qui se consacre au bonheur du genre humain; mais quoiqu'on reconnaisse encore souvent, dans cette production , sa plume ingénieuse et énergique , il n'a pas su déguiser l'invraisemblance de son récit, ni y répandre l'intérêt dont il était susceptible. Nous en indiquerons bientôt la raison.

Il paraît qu'après la publication de YEsprit des Lois, les forces physiques de Montesquieu diminuèrent rapidement, et ne répondaient plus à son ardeur pour le travail : « J'avais, dit-il dans son Jour- « nal, conçu le dessein de donner plus d'étendue « et de profondeur à quelques endroits de mon Es- « prit des Lois; j'en suis devenu incapable. Mes Iec* « tures m'ont affaibli les veux; et il me semble que

Page 1