‹ Vues d'Amerique, ou, La nouvelle jouvenceChapitre 5 sur 8 · LA TOUR DU IITAN · texte numérisé non relu

LA TOUR DU IITAN

l'Alleghany-River, l'amphithéâtre de tiàtisses fumeuses, la promptitude de trains lancés sur les parallèles de fer. Cependant les yeux des adolescentes^ derrière les lunettes à branches d'or^ ne se détournent pas, une seconde, de la page sténographiée qu'elles traduisent en pianotant sur les appareils alphabétiques. Les têtes blondes, les têtes noires et les têtes grises dirigent toute leur attention vers la tâche qui s'accomplit. Point d'ennui, point de lassitude à lire sur ces visages incolores et bien lavés, mais une obstination fervente pour accomplir loyalement, vivement une besogne due, pour collaborer, avec orgueil, au triomphe des industries nationales, patrimoine de toute la démocratie.

Jusqu'au faîte, ces offices se superposent, identiques. Des flots de visiteurs, de boys, de commis, de saute-ruisseau, montent et descendent par douzaines derrière les grilles ouvragées des ascenseurs. Muets, ils ne pensent qu'au but de leur course. Ils ne babillent pas. Ils ne plaisantent point. Ils ne raillent pas. Seule ^ ment, ils se bousculent, en silence, au sortir de la cage, pour arriver au plus vite, s'acquitter plus vite, redescendre plus vile, pour agir le plus dans le moins de temps. Ont-ils conscience de leur élan et de ce que leur vitesse doit ga-

gner; ou bien se hâtent-ils inconsciemment parce qu'autour d'eux tout le monde se précipite, parce que le cours de la foule aimante leur système nerveux et les entraîne dans son mouvement fatal. On ne sait. Ils ne savent, peutêtre.

A moins que l'orgueil extrême de ce peuple n'anime l'individu dans les petites choses comme dans les grandes; à moins que, esclave de ce sentiment public^ et près de voir l'Union arriver première dans le stade historique des nations, il ne veuille assurer cette gloire en atteignant, le premier, la fin du corridor.

D'ailleurs, la force de l'Amérique est combinée dans les vingt-trois étages de ces buildings. Là viennent penser tous les manieurs d'affaires; là s'associent les inventeurs et les financiers ; là les banques, achètent, vendent, escomptent, s'allient, préparent les élections, méditent les lois sociales, projettent les chemins de fer, suscitent les appétits des masses, les satisfont et les exploitent, ordonnent de creuser les mines, de labourer le déeert, de jeter les ponts, de semer les gares, de fonder les villes, de capter les sources de pétrole et de grisou, d'accaparer les cotons au Sud, les blés à l'Ouest, les métaux à l'Est, les cuirs au Nord, de faire une hausse^^

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une baisse de quelques cents qui devienuent millioas de dollars^ vu la niuliilude des richesses naturelles fournies à l'ergeu par l'ampleur du territoire, la variété de ses produits, la forlilité du sol vierge, l'effort de quatre-vingts millions d'habitants» la prospérité d'un commerce que l'immigration seule dote, chaque année, de neuf cent mille clients r ouveaux.

Aussi dans toutes les villes importantes, les tours quadrangulaires des buildings s'érigent au quartier des affaires, près du fleuve encombré de vapeurs, longé par les trains de marchandises dont sonnent les tocsins. C'est la tour dos titans. Sa terrasse surplombe l'espace. Dans son cabinet large, clair, meublé de façon superbement simple, M. Frick assiste au panorama de son oeuvre géante, celle du Steel-Trust, réalisée avec MM. Schwab et Carnegie, d'après ses inspirations. Pour cet homme très vivant et qui ressemble au roi Edouard VII, ce ne doit pas être une mince satisfaction que de contempler, par les fenêtres de son large cabinet, la nature entière de ce pays transformée selon les besoins de l'entreprise. Il sent régner son intelligence. Il sait que dans cette tour de marbre limpide, sa pensée, surtout son exemple exci-

tent les vaillances de ces mille gens assidus qu'élèvent au faîte, qu'entraînent vers le bas les essors magiques des ascenseurs.

Afin que ce travail intense soit interrompu le moins par les nécessités de la vie, les soussols du Frick's Building contiennent un restaurant agréable, parfaitement servi. Les héros de Wagner y paraissent dans les fresques décoratives qu'encadrent des courbes de bois cru. Un 5ar reçoit les consommateurs économes que la bière et les mets froids contentent. Non loin de là, dans un autre lieu, les barbiers rasent leurs clients étendus horizontalement dans un fauteuil mécanique. Assis sur un tabouret, l'opérateur en veste blanche semble un praticien \u[ sculpte une statue tombale. Immobile, l'Américain supporte le contact de serviettes chaudes sur le visage que l'on masse, landis qu'un manucure taille les ongles, et qu'un nègre accroupi cire vigoureusement les souliers gibbeux du patient.

Plus bas encore, c'est la machinerie. Dans une série de caves claires, les appareils sont établis. Ils engendrent l'électricité répandue dans tout l'édifice : ils produisent le froid des glacières; ils règlent la pression de l'eau que Ton envoie dans chaque office, brûlante ou frai-

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