LETTRE DE PLINE A TACITE
“ N'^ous me priez de vous apprendre au.vrai comment mon oncle est mort, afiinque vous en puis^ siez instruire la postérité. Je vous en. remercie; car Je conçois qu’il jouira d’une gloire immortelle^ si vous lui donnez place dans vos écrits-.. Quoiqu’il ait péri par une fatalité, qui a désolé de trèsbeaux pays, et que sa perte ait été causée par un accident mémorable , qui ayant enveloppe des villes et des peuples entiers, doit éterniser sa mémoire; quoiqu’il ait fait bien des- ouvrages qui doivent durer toujours, je compte pourtant que l’iminortalité des vôtres contribuera beaucoup à celle qu’U doit attendre; Pour moi, j’estime lieureux ceux à qui les dieux ont accordé le don ,
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ou de faire des choses dignes d’êlre écriies, ou d’en écrire de dignes d’être lues; et plus heureux encore ceux qu’ils ont favorisés de ce double avantage. Mon oncle tiendra son rang entre les derniers, et par vos écrits et par les siens; et c’est ce qui m’engage à exécuter plus volontiers les ordres que je vous aurais demandés. Il était à IMiscnc, où il commandait la flotte. Le ü5 d’Août, environ une heure après midi, ma mère l’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une ligure extraordinaire. Après avoir été couché quelque temps au soleil, selon sa coutume, et avoir Lu de l’eau froide, il s’était jeté sur un lit, où il étudiait. Il se lève et monte en un lieu d’où il pouvait aisément observer ce prodige. Il était clillicile de discerner de loin de quelle montagne ce nuage sortait: l’événement a découvert depuis que c’était du Mont-\'ésuve; sa figure approchait plus de celle d’un pin, que d’aucun autre arbre; car, après s’être élevé fort haut en forme de tronc, il étendait une espèce de liranches. Je m’imagine (|u’un vent souterrain le poussait d’abord avec impétuosité et le soutenait; mais soit que l’impression diminuât peu-à-peu, soit fjue ce nuage fût entraîné par son propre poids, on le voyait se dilater et se répandre. Il paraissait tantôt noirâtre, et tantôt de diverses couleurs, selon qu’il était
pfus chargé ou dé cendre, ou de terre. Ce prodige surprit mon oncle, et il le crut digne d’étre examiné de plus près.. Il commande qu’on appareille sa frégate légère et me laisse la liberté de Je suivie. Je lui répondis que j’aimais mieux étudier: et par hasard il m’avait lui-méme donné quelque chose à écrire.. Il sortait de chez lui, ses tablettes à la main, lorsque les troupes de la flotte qui étaient à Rétine , effrayés par la grandeur du. danger ( car ce bourg est précisément sous Mi— série, et l’on ne s’en pouvait sauver que par la. mer) vinrent le conjurer de les vouloir bien garantir d’un si affreux péril. Il ne changea pas de dessein et poursuivit avec ma courage héroïque, ce qu’il n’avait d’abord entrepris que par simple curiosité. Il fait venir les galères, monte lui-mênae dessus, et part dans le dessein de voir quel secours on pouvait donner, non-seulement à Rétine, mais à tous les autres bourgs de cette côte, qui sont en gi’and nombre à cause de sa beauté. Il se presse d’ai’river au lieu d’où tout le monde fuit, et où le péril paraissait plus grand; mais avec une telle hberté d’esprit, qu’à mesure qu’il appercevait quelque mouvement , ou quelque fîgm’e extraoi’dinaire dans, ce prodige , il faisait ses observations et les dictait.. Déjà sur ses vaisseaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude à mesure qu’ils, approchaient. Déjà tombaient autour
d’eux des pierres calcinées, et des cailloux tout pidverise's par la violence du feu. Déjà le rivage semblait inaccessible par des morceaux entiers de montagnes, dont il était couvert, lorsqu’apres s’être arrêté quelques moniens, incertain s’il retournerait, il dit à son pilote, qui le conseillait de gagner la pleine mer: La fortune favorise le courage: tournez du côté de Pomponianus. Pomponianus était à Stable, en un endroit sépare parun petit golfe, que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui sc courbent. Là , à la vue du péril qui était encore éloigné, mais qui semblait s’approcher toujours, il avait retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux, et n’attendait pour s’éloigner, qu’un vent favorable. Mon oncle le trouve tout tremblant, l’embrasse, le rassure, l’encourage; et pour dissiper par sa sécurité la crainte de son ami, il sc fait porter au bain. Après s’être baigné, il sc met à table et soupe avec toute sa gaîté, ou ( ce qui n’est pas moins grand ) avec toutes les apparences de sa gaîté ordinaire. Cependant on voyait luire, de plusieurs endroits du ]\lont- Vésuve de grandes üainmcs et des embraseinens, dont les ténèbres augmentaient l’horreur. ]\Ion oncle, pour rassurer ceux qui l’accompagnaient, leur disait que ce tpi’ils voyaint brûler, c’étaient des villages que les paysans alarmés avaient abandonnés, et qui étaient demeurés sans
secours. Ensuite il se coucha, et dormit d’un profond sommeil, car, comme il e'tait puissant, on l’entendait ronfler de l’anti-chambre. Mais enfin la cour, par où l’on entrait dans son appartement, commençait à se remplir si fort de cendres , que pour peu qu’il eût resté plus long-temps, il n’aurait plus été libre de sortir. On l’éveille; il sort, et va rejoindre P omponianus , et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s’ils se renfermeront dans la maison, ou s’ils tiendront la campagne; car les maisons étaient tellement ébranlées par les fréquens tremblemens de terre, que l’on aurait dit qu’elles étaient arrachées de leurs fondemens, et jetées tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et puis remises à leurs places. Hors de la ville, la chute des pierres, quoique légères et desséchées par le feu, était à craindre. Entre ces périls, ou choisit la rase campagne. Chez ceux de sa suite, une crainte surmonta l’autre; chez lui, la raison la plus forte l’emporta sur la plus faible. Ils sortent donc et se couvrent la tête d’oreillers attachés avec des mouchoirs : ce fut toute la précaution qu’ils prirent contre ce qui tombait d’en haut. Le jour recommençait ailleurs, mais dans le lieu où ils étaient, continuait une nuit la plus sombre et la plus affreuse de toutes, les nuits, et qui n’était un peu dissipée que par la lueur des flammes et de l’incendie. On trouva
Lon de s’approcher du rivage et d’examiner de près ce que la mer permeitaiL de tenter; mais on la trouva fort agitée d’un vent contraire. Là mon oncle ayant demandé de l’eau et hu deux fois, se coucha sur un drap qu’il fit étendre. Ensuite, des flammes qui parurent plus grandes , et une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout le monde en fuite. Il se lève, appuyé sur deux valets, et dans le moment tombe mort. Je m’imagine qu’une fumée trop épaisse le suffoqua d’autant plus aisément, qu’il avait la poitrine faible, et souvent la respiration embarrassée. Lorsqu’on recommença à revoir la lumière (ce qui n’arriva que trois jours après ), on retrouva, au même endroit, son corps entier, couvert de la môme robe (pi’il portait quand il mourut, et dans la posture plutôt d’un homme qui repose, que d’un homme qui est mort. Pendant ce temps, ma mère et moi nous étions à IMisène, mais cela ne regarde plus votre histoire. ^ ous ne voulez être informé que de la mort de mon oncle. Je finis donc, et je n’ajoute plus qu’un mot: c’est que je ne vous ai rien dit, ou que je n’aie vu, ou que je n’aie appris dans ces raomens , où la vérité de l’action qui vient de se passer n’a pu encore être altérée. C’est à vous de choisir ce qui vous paraîtra plus important. Il y a bien de la différence entre écrire une lettre, ou bien une histoire, entre
écrire pour un ami , ou pour la postérité. Adieu. ”
Dans la XXe lettre du même livre, Pline continue ainsi : pour répondre à Tacite, qui lui avait demandé un plus grand détail.