‹ Vues et souvenirs de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 2 sur 53 · LES ÉTATS-UNIS ET LEURS HABITANTS · texte numérisé non relu

LES ÉTATS-UNIS ET LEURS HABITANTS

Des trois races d'hommes bien distinctes qui habitent l'Amérique du Nord, deux sont importées de climats étrangers : l'une librement et mue seulement par le désir d'améliorer son existence; l’autre forcément arrachée aux rayons du soleil africain, dans le but de défricher par ses sueurs le sol productif du Sud; la troisième, restant entièrement étrangère aux envahisseurs de son sol, se retire constamment devant la civilisation, emportant non-seulement ses traditions et les os de ses pères, mais encore faisant fuir devant elle les innombrables troupeaux de bisons avec lesquels, pendant tant de siècles, elle partagea seule l'empire de ces solitudes sans bornes.

Les fils de l'Amérique, simples enfants de la nature, semblent espérer ainsi faire périr de faim l'hydre aux cent têtes qui les poursuit; de même que leurs ancètres présomptifs, de la race chinoise, crurent pouvoir, au moyen d'une muraille de quelques pieds de haut, repousser les incursions des Barbares du Nord

Le caractère de ces trois races est entièrement distinct, et s’il me fallait le définir en un seul mot, l'industrialisme serait l'apanage de la première, le ridicule caractériserait la seconde, et le grotesque serait, certes, le point le plus saillant que me présenterait la troisième.

La liberté américaine est parcimonieuse dans ses bienfaits, qu’elle n’étend que

sur le blanc: elle permet au nègre de vivre, mais à la charge de travailler, et sans lui accorder de droits politiques; quant à l'Indien, elle lui refuse même l'existence.

Cet état de choses produit une sensation péniblesur celui qui le contemple pour la première fois, et lui semble aussi contraire aux lois du christianisme qu’à une politique saine et libérale; mais s’il étudie ‘plus profondément la société américaine, il verra que si le droit est violé, il l'est du moins par le grand argument de la nécessilé.

En premier lieu, la partie essentiellement productive de l'Union ne saurait, quoi qu'on en dise, êlre cultivée par le blanc : le nègre seul peut affronter impunément le soleil de la Floride, ou les marais (swamps) de la Caroline et de la Louisiane. Mais, dira-t-on, pourquoi ne pas donner la liberté au nègre et l'engager au travail par l'appât du gain? Mais tous ceux qui ont étudié le système colonial savent que la crainte du châliment peut seule forcer le nègre à sortir de son indolente nature : dormir aux brülants rayons du soleil est son unique souci, ct lorsque la faim l'arrachera à cet état léthargique, il se contentera de quelques aliments grossiers, préférera même se nourrir d'insectes, d'araignées, de reptiles, plutôt que de s'y astreindre, et ensuite il se mettra à danser jusqu'à l'épuisement total de ses forces, et puis dormira encore. Voyez ce qui a eu lieu à Saint-Domingue , qui, après avoir fourni du sucre à la consommation du monde entier, est aujourd'hui obligé d'importer cette denrée, et où, afin d'obtenir des produits quelconques, le gouvernement nègre de cette soi-disant république fut obligé d'attacher les cultivateurs au sol, et de permettre à tous les officiers de l'armée, c'est-à-dire à tous les propriétaires , de corriger leurs ouvriers avec une canne de grosseur moyenne. L'expérience récente de la libération des esclaves dans les Antilles anglaises, est aujourd'hui presque universellement regardée comme une entreprise funeste.

Aux États-Unis l'on admet assez généralement, malgré l'intérêt du Sud, que l’introduction des nègres sur le sol américain a été une plaie pour le pays; mais comment s'en délivrer ? |

Le projet de les transporter en Afrique a été trouvé impossible, et rencontre même de leur port la plus violente opposition, Les conserver libres dans le pays? Mais dans les états du Nord, ceux qui sont dans ce cas sont tombés dans un état de complète dégradation ; d’ailleurs, l'opinion publique les rejette loin de la société blanche et en forme une classe de parias, et ce préjugé lui-même me semble essentiel à la prospérité de l'Union; car sans lui une population mulâtre et corrompue remplacerait bientôt cette race énergique et industrieuse qui assure la prospé-

rité de ce beau pays. Or, si de pareils inconvénients naissent de la présence des nègres libres dans les états du Nord, où ils ne forment au plus que la centième partie des habitants, que deviendraient, sous un semblable régime, ceux du Sud, où ils forment quelquefois les deux tiers de la population générale.

Bien que ï'on puisse citer des exemples exceptionnels, la race nègre, prise en masse, estune variété dégénérée de la race humaine, dont l'immoralité est la nature, et chez qui les fonctions animales remplacent toutes les nobles conceptions de l'esprit.

Lorsqu'arrivant d'Europe avec mes idées de liberté universelle, je vis pour ln première fois des esclaves, je ne pus les regarder sans une vive pitié et sans me sentir profondément attristé de leur sort; bientôt je les vis joyeux et paraissant heureux, et, étonné, j'inscrivis sur mon journal : l'esclave peut rire! Un jour à Richemond, j'appris qu’une vente d'esclaves allait avoir lieu. Je fus quelque temps indécis; un sentiment de curiosité me poussait vers le lieu de la scène, tandis que mes principes arrètaient mes pas ; il me semblait que m'y rendre était en quelque sorte sanctionner par ma présence un sacrifice humain. Cependant, voyageur venu dans ce pays pour étudier ses institutions, je devais tout connaître, et je me rendis lentement au lieu indiqué. « Je vais done voir un marché d'esclaves, me disais-je; de malheureux captifs nus, ou plutôt recouverts par le sang ruisselant des plaies causées par le fouet, vont se présenter à mes regards; il faut préparer mon esprit à un spectacle d'horreur, et déjà le cri de la mère à qui on enlève son enfant ne vient-il pas frapper mon oreille ? La femme arrachée à son époux va se tordre dans les angoisses du désespoir, et tous, malgré leurs pleurs, seront vendus, vendus pour toujours, et leurs enfants vendus aussi. » Le marché était le magasin du commissaire-priseur ; au milieu de la foule quelques nègres bien mis causent et rient. « Les barbares! me disais-je, rire quand leurs semblables doivent éprouver des tortures si cruelles! » Mais j'attends en vain, les esclaves ne viennent pas, ou plutôt j'apprends que ce sont ceux-là mêmes dont je viens de blâmer l'insensibilité ! Un homme seul pleurait; lui au moins comprend sa position, et avec intérêt je lui demande la cause de ses pleurs : « Maître, me dit-il, je n'ai été vendu que six cents dollars, et Jacques, qui est moins fort que moi, en a rapporté sept cents ; je suis déshonoré, » Ma sensibilité se trouva singulièrement calmée, et depuis lors je vis vendre plusieurs milliers de nègres, mais sans avoir pu recouvrer une seconde fois mes idées philanthropiques.

En résumé, si, comme principe politique, l'esclavage me semble blämable, je le

dis franchement, c'est bien plus par l'immoralité qu'il introduit nécessairement parmi les blancs que par sympathie pour la race noire.

Quant aux Indiens, eux possèdent un esprit élevé, une intelligence développée et égale peut-être à celle de la race blanche, et cependant leur proscription est aussi politiquement nécessaire ; le blanc et le peau-rouge ne peuvent vivre dans le même lieu : il semblerait que le souffle de l'un vicierait l'air que doit respirer l’autre. La fidélité à ses vicilles traditions et aux coutumes de ses pères est universelle parmi les fils du sol américain : élevez-les dans des collèges, habituez-les dès leur enfance aux mœurs de nos grandes villes, rien ne pourra les y attacher, et à la première opportunité ils s'enfuiront dans les bois, et remplaceront l’habit du citoyen par la couverture et la plume d’aigle. C’est cette religion du souvenir qui rend impossible le rapprochement de ces races: car, au milieu de la civilisation américaine, vous figurez-vous les Iroquois et les Muscogis se gouvernant par leurs lois, dressant des bûchers et des poteaux de torture, et, s'appuyant sur ce qui, pour eux, constitue les droits de l'homme, venir s’entr'égorger au milieu des rues et jusque sous les portiques des églises? Leur émigration forcée à l’ouest du Mississipi élait donc une politique barbare peut-être, mais certes nécessaire.

Mes observations sur la société blanche des États-Unis portent principalement sur la classe moyenne, car là plus encore que partout ailleurs, c'est bien réellement elle qui forme la nation.

Telles sont les trois races des États-Unis. Étudier les mœurs de chacune et les comparer les unes aux autres, tel est le but que je me suis proposé dans ce travail : si un jour les circonstances me le permettent, je l'étendrai à l'étude des races de l'Amérique espagnole, et cet ensemble pourrait alors offrir un tableau de l’état actuel de la race humaine en Amérique.

Je partagerai cet essai en sept sections ou chapitres. Dans la première j'esquisserai rapidement les caractères physiques ou les types; dans la deuxième je dirai quelques mots de la linguistique; dans la troisième je parlerai de la vie de famille; dans la quatrième je traiterai de la vie sociale ; dans la cinquième j'étudierai les rapports de chacune des races avec les peuples étrangers; la sixième sera consacrée à la religion , et la septième, enfin, aux rapports des hommes avec les conditions extérieures,

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