LE CANADA
S'il est sur la surface du globe un pays qui doive exciter la sympathie de la France, c'est bien certainement celui qui, séparé de la mère-patrie depuis tant d'années, et complètement oublié d'elle, a cependant conservé son langage et ses mœurs : or, il est, je pense, impossible de trouver un exemple plus parfait de ce phénomène politique que celui que nous présente le Canada ; pour ma part, ayant vu combien le type espagnol s'est effacé de la Floride, et sachant quels changements le flot de Yankees qui se précipite sans cesse sur la Louisiane produit sur les habitants de cette ancienne colonie française, je dois avouer que j'espérais peu trouver intact le type français dans un coin reculé de l'Amérique du Nord et parmi une population si étroitement pressée par la race anglo-américaine , qui, depuis longtemps, emploie constamment à changer son langage et ses mœurs, non-seulement les moyens de douceur et de persuasion , mais encore ceux de violence, triste apanage du droit de conquête. Ce n'est qu'arrivé à Détroit, capitale du Michigan, que je pus me faire une juste idée du Canadien tel qu'il est, c'est-àdire voyant avec horreur tout ce qui n’est pas d’origine française , regardant comme une dérogation de comprendre l'anglais, et s’en défendant comme d'une mauvaise
action; mettant toute sa gloire à conserver pur le vieux caractère national : gai, brave, querelleur, insouciant, aimant peu le progrès, enfin véritable anomalie au milieu de ces Américains si actifs, si industrieux, si hommes d'affaires , si taciturnes. La maison du Canadien a un toit disproportionné et recouvert en chaume ; son moulin est encore mu par le vent, et, il faut le dire, c’est avec un ignorant dédain qu'il contemple les prodiges que la vapeur produit partout sous ses yeux.
Parvenu aux vieux établissements français de la Baie-Verte (ancien fort Vaudreuil ), j'y trouvai la même population, mais singulièrement mélangée à la race indienne; il n’est point rare ici d'entendre un homme à peu près blanc et jouissant dans la société d’une position respectable, vous dire : « Mon frère, ou mon cousin le Sauvage; » et effectivement celui-ci, absolument de la même nuance de peau que le premier, vit dans les bois , se peint le visage de vermillon, se coiffe de la plume d’aigle, et n’a d'autre vêtement que la couverture indienne. Sur le lac Supérieur, de véritables Sauvages venaient me prendre la main en me disant en notre langue : « Frère, moi aussi, je suis Français. » Je m’empressais de les assurer que je m'en apercevais sans peine, et rien ne peut peindre la joie qu'en éprouvaient ces bonnes et excellentes gens, qui, du reste, peu versées en histoire moderne, me demandaient souvent des nouvelles du grand Napoléon, qu’ils croient être le fils de Louis XV; mais quant aux évènements si nombreux qui se sont succédés depuis, ils n’en ont oncques entendu parler. Du reste , je ne saurais dire toutes les attentions dont je fus l’objet de leur part, en ma qualité de Français de France. Combien de fois des Folle-Avoines, des Courte-Oreilles ou des Hurons, ne me chargèrent-ils pas de commissions pour leur grand-père, c'est ainsi qu'ils nomment le roi. « Dites-lui, me répétaient-ils souvent , que nous lui serons loujours fidèles, et que s’il a besoin de nos guerriers, il n'a qu'à nous le faire dire. » Une garde de ce genre en vaudrait bien une autre! J'acquis au Sault Sainte-Marie la certitude que la population canadienne-française s’est non-seulement répandue autour des grands lacs, mais qu’elle a pénétré dans ces rivières et ces cours inconnus qui unissent ces mers intérieures à l'océan Pacifique, car pendant mon séjour dans ce petit établissement, un canot d'écorce portant plusieurs hommes se disant Français , arriva de ce voyage de près d’une année.
Dans le Haut-Canada proprement dit, la race française est peu nombreuse, et ne forme pas plus d’un cinquième de la population totale, le reste étant composé d'émigrants anglais et surtout irlandais. York ou Torronto, qui en est la capitale, est une ville toute anglaise; mais aussitôt que vous gagnez le Saint-Laurent, un change-
ment complet s'opère avec rapidité, et vous pourriez vous croire en France, Les deux rives de ce beau fleuve sont entièrement couvertes d'habitations, si rapprochées les unes des autres, que depuis son embouchure dans le lac Ontario jusqu’à Québec, ce n’est, pour ainsi dire, qu’un village non interrompu, et dont tous les habitants sont Français. Au village iroquois de Saint-Régis, ainsi qu'à celui des Hurons de Laurette, l'on n'entend parler que français, et les Indiens de ces deux tribus emploient notre langue, même en conversant entre eux. À Montréal comme à Québec, tout est français, depuis les billets de banque jusqu'aux noms des rues. lei vous retrouverez Notre-Dame, la rue Saint-Jacques et celle Saint-Martin, et tant d’autres encore qui rappellent notre Paris. En entrant dans une boutique, si vous n'employez dès l'abord cette langue, il y a dix à parier contre un que l'on vous répondra sèchement : « Je ne vous comprends pas, Monsieur. » Plusieurs fois, eu faisant de petites emplettes, l'on m'obligea à accepter une déduction sur le prix que l'on m'avait d'abord demaudé, dès que l’on découvrit mon origine. L'on ne parle ici de notre patrie, qu'en disant : /a belle France, et il y avait une singulière coïncidence de sentiments entre mon souvenir de regrets et celui d'ardente curiosité et de désir de ces gens, pour qui l'amour de la France est une tradition sacrée. Mais ici, une observation est nécessaire : ce n'est point notre France du xix° siècle qui est vivace dans l'esprit du Canadien, c’est le règne de Louis XIV qui est ici présent à la mémoire de tous. Vous, poètes et romanciers, qui, par de longues et pénibles études, vous efforcez à comprendre le grand siècle, que ne venez-vous passer trois mois dans ce pays, qui, semblable à la momie égyptienne , traverse le temps sans se laisser entamer par sa faulx inexorable; vous y trouveriez mêmes mœurs, mêmes expressions, mêmes sentiments , et les couvents d'autrefois, et la dime du clergé, et le droit féodal, et la banalité du moulin ; et, chose singulière, vous verriez le peuple tellement attaché à ces institutions, qu'il ne manque jamais, parmi ses nombreux griefs contre les Anglais, d'énumérer les efforts que font ceux-ci pour détruire ces ressouvenirs de temps qui ne sont plus. Vous crieriez au barborisme , sans doute, et vous vous étonneriez, peut-être à juste litre, de cet anachronisme de la part d'un peuple aussi spirituel que celui dont il est ici question, car nul ne peut aujourd'hui défendre ce système qui n’est plus dans les mœurs, et dont les effets sont d’ailleurs désastreux ; en voici un exemple entre mille : Chaque fois que la propriété change de main, une part fort considérable est due au seigneur, et ce droitexorbitant se prélève, non-seulementsur la valeur dufonds de l'immeuble, mais encore sur celle de tous les bâtiments, embellissements, ete. , ete. , que le titulaire
a fait construire à ses frais. Il est donc vrai que plus vous dépensez sur une pro: priété de ce genre, moins elle a de valeur pour vous. L'on sent combien un semblable abus est fait pour arrèter tout progrès, et combien il a dù contribuer à l'état stationnaire de ce peuple. Mais si nous examinons attentivement les causes de ce fait singulier, nous verronsque ce n’est point la haine des idéesconstitutionnelles qui maintient ce déplorable état dechoses, mais que c'est, au contraire, un sentiment noble et pur qui lui sert de prétexte; cesentimentest l'amour de la patrie, aussi vivace chez le Canadien qu'il l'était dans le cœur de Duguesclinou de Jeannela Sainte. L’horreur de la domination anglaise les éloigne d'accepter de leurs oppresseurs ce qu’ils regarderaient probablement comme un bienfait s’il leur venait d'uneautorité nationale, et je ne doute nullement que peu de jours après la libération du Canada, qui ne peut être qu’une question de temps, ce peuple intelligent et spirituel ne se place rapidement au niveau des autres nations civilisées ; non que j'entende par là qu’il se lancera dans le tourbillon révolutionnaire et viendra, comme une mouche stupide, brûler ses ailes au grand incendie démocratique, mais qu'il comprendra que la base constitutionnelle est aujourd'hui le droit public des nations, et, restant peuple religieux et ami de l’ordre, il saura allier à ces nobles principes ceux d’une sage liberté. D'ailleurs, à voir les efforts que ces hommes ont déjà faits pour acquérir leur indépendance, et ceux surtout auxquels ils se préparent, l’on ne saurait douter de leur ardent désir d'être libres ; mais ils comprennent en même temps qu'avant d'épurer leurs institutions, il faut secouer le joug étranger, plaie hideuse et dégoûtante, dont tout homme, digne de ce nom, doit contribuer de tous ses efforts à délivrer son pays, même au risque de son existence.
La population du Bas-Canada est d'environ cinq cent cinquante mille habitants, sur lesquels quatre cent soixante mille sont les descendants de nos pères, et le reste de race anglaise.
Dans le Haut-Canada, ainsi que nous l'avons déjà vu , la proportion est inverse, et sur quatre cent quatre-vingt mille habitants, quatre-vingt mille seulement sont
français. Il semblerait donc qu'en réunissant les deux provinces, il ÿ aurait presque égalité entre les deux partis aujourd’hui en présence ; mais si l’on réfléchit, d’une part, que les deux-tiers des émigrants sont Irlandais, et par conséquent catholiques et ennemis-nés de la domination anglaise, et que, d'autre part, des tribus sauvages presque innombrables sont à la disposition des métis canadiens, l’on verra, je crois , la question sous son véritable point de vue. 11 faut , de plus, ajouter aux chances des Canadiens français, celles qu'ils tirent de la vive sympathie
qu'inspire leur cause aux habitants des États-Unis, qui, non-seulement les aideront de tous leurs efforts, mais chercheront encore à compromettre en leur faveur l'étoile américaine. Quant aux Canadiens eux-mêmes, il y aunanimité dans leurssentiments, et, sous ce point de vue, il y a parfaite similarité entre toutes les classes de la société , ainsi qu'il me fut aisé de m’en convaincre , lorsque sur le bateau à vapeur qui me conduisait à Québec, et en apercevant le fort Diamond, ce Gibraltar de l'Amérique, nos passagers de l'avant se pressant autour de moi, et bien que ne me connaissant d'autre qualité que celle de Français, me montraient , les yeux étincelants et la voie émue, le côté où, suivant eux, il serait possible d’escalader cette redoutable citadelle. Le clergé seul semble faire exception, car, dans ces derniers temps, un assez grand nombre de ses membres est resté neutre ou s’est même rangé sous la bannière anglaise; ils ont été, à cet égard, dirigés par la haine de l’effusion du sang dans une partie qu'ils ne regardaient pas comme épale , et, en second lieu , par un léger sentiment d'intérêt personnel et de reconnaissance pour le Gouvernement, qui, par une politique habile, a su se les concilier en leur accotdant une protection illimitée. Ce fait a, dans quelques localités , diminué l’infuence qu'ils exerçaient sur les masses ; mais ici encore, le bons sens national se fait voir, et tout en blâämant ce que le Canadien regarde comme une tiédeur blâmable, il n’en conserve pas moins le même dévouement à la religion dont ils sont les ministres, et le paysan ne manque jamais, en passant devant les croix fleurdelisées qui jonchent toutes les routes, de descendre de son cheval ou de sa charrette , et de se découvrir respectueusement en se signant avec dévotion.
Le soir de mon arrivée à Montréal, les partisans de l'administration de lord Durham , irrités des mesures prises en Angleterre , et dont le résultat est l’impossibilité, pour le noble pair, de rester à la tête des affaires de ce pays, inventèrent une ridicule mascarade, qui se termina par l’auto-da-fé des mannequins de lord Brougham et des autres ministres, que l’on brüla sur la place publique, au milieu des vociférations et des propos les plus abjects ; au-dessus de chacun était un écriteau couvert d'inscriptions insultantes , et dont l’inévitable conclusion était de leur souhaiter, pour partage dans l’autre vie, ce lieu que la délicatesse de notre langue ne permet point de nommer, mais dont la description détaillée forme la partie obligée de tous les sermons de la chaire anglaise. Le flot qui se pressait autour de l’échafaud était bien vil et bien dégoütant ; cependant l’on était étonné de découvrir parmi ceux qui excitaient cette populace , plusieurs membres supérieurs
de l'administration, qui pensaient ainsi faire leur cour à une puissance qui , bien
que chancelante, était encore debout, et qui d'ailleurs se fiaient à l'éloignement de ceux sur lesquels ils déversaient le ridicule pour ne pas craindre la punition de cet ignoble travestissement,
La curiosité m'attira au milieu des groupes, et ce fut avec bonheur que je me convainquis que pas un Canadien n'était mélé à cette basse démonstration ; tous les sons qui frapp'rent mon oreille étaient étrangers, et c'était de bière qu'étaient enivrés tous ceux qui se vautraient dans les rues. Je sus le lendemain que tous les moyens imaginables avaient été misen œuvre pour engager les Canadiens à prendre une part active à cette ignoble comédie; mois comprenant qu'ils devaient rester étrangers à une querelle entre leurs oppresseurs , c'était avec dédain que ces ouvertures avaient été rejetées ; aussi y eut-il nouveau déluge d'insultes de la part des journaux stipendiés; les mesures les plus arbitraires étaient invoquées contre les infâmes rebelles, et la race française tout entière n'avait-elle pas prouvé qu'elle devait être rangée dans cette catégorie, en ne prenant aucune part à cette démonstration nationale ! Le seul moyen de pacifier le pays était, toujours suivant ces ignobles libellistes , de traiter avec une rigueur nouvelle cette population proscrite et le Gouvernement commettrait un véritable crime, s'il comptait pour quelque chose les cinq sixièmes de la nation, au lieu de ne songer exclusivement qu’à la fraction imperceplible mais fidèle.
La conduite des chefs canadiens fut noble et calme , ils ne descendirent à aucune réponse, et le sourire du dédain fut la seule vengeance qu'ils tirèrent de leurs implacables ennemis, mystifiés par la droiture de leur conduite.
Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'aveuglé par l'esprit de parti, l'on ne reconnoisse ici les bonnes intentions de lord Durham, et que l’on ne rende pas justice à son caractère élevé ; l'opinion générale est, au contraire, qu'il aurait pu, il y a quelques années, faire beaucoup de bien , mais qu'aujourd'hui il est trop tard.
Une nouvelle collision n'est done que trop à craindre, et l'on aurait tort d'en prévoir les résultats d'après ceux de l'échauffourée infructueuse de l'hiver dernier ; car alors, sans chefs et sans organisation, les Canadiens n'ont pu que donner des preuves tautiles de courage que nul ne leur conteste; cette prise d'armes leur « d'ailleurs été utile, en leur montrant le peu de confiance que mé‘itaient certains hommes qui , près avoir excité le mouvement par leurs paroïes et leurs écrits, ont déserté avec honte la cause nationale lorsque l'heure du danger eut sonné.
L'on objectera peut-être à ce que j'ai dit sur le constant éloignement de la population canadienne française pour le Gouvernement britannique , le fait bien connu
de sa courageuse et active coopération contre l'insurrection américaine ; mais en premier lieu, et ainsi que me l’expliquaient quelques personnes qui ont pris une part active à ces évènements déjà si reculés, les Canadiens, fidèles à leur serment féodal, se croyaient obligés envers le roi d'Angleterre à lui donner appui en cas de guerre. D'ailleurs , les idées démocratiques de la république naissante ne pouvaient nullement convenir à ce peuple aristocratique , et puis encore, en combattant une portion de la race anglaise , n'’était-ce pas toujours, à leurs yeux, affaiblir leurs enne-
mis, et enfin, le Français peut-il rester neutre, lorsque le bruit du canon vient frapper son oreille?
L'avenir de ce pays est gros d'évènements , et le génie politique d'un Guizot ou d'un Thiers serait nécessaire pour les prévoir ; tandis que la plume si savante et si spirituelle d'un Michel Chevalier ou d’un Tocqueville pourrait seule décrire avec vérité son état présent : cependant, en l'absence de ces grands maîtres , et comptant sur l'indulgence de mes concitoyens , j'ai pensé qu’il serait permis à un voyageur d'inscrire ses réflexions sur les évènements qui se sont passés sous ses yeux.