‹ Vues et souvenirs de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 27 sur 53 · LES CHUTES DU MAGARA · texte numérisé non relu

LES CHUTES DU MAGARA

Au nord du continent américain , existe une contrée qui, par son éloignement de l’Europe, l'âpreté de son climat, la férocité de ses primitifs habitantset la stérilité presque générale de son sol, semblait devoir échapper pendant bien des siècles a l'esprit envahissant de la race blanche ; cependant cette région fut , de tous temps, la colonie chérie de nos concitoyens, et nos rois placèrent longtemps parmi les plus beaux joyaux de leur couronne, le diamant de glace des eaux du Saint-Laurent. Qu'y avait-il donc, dans ces régions lointaines, qui püt séduire l'esprit aventureux de nos pères ? Car pendant que l'Espagnol faisait suinter l'or du corps déchiré des caciques du Mexique et du Pérou; que le Portugais livrait des combats glorieux, mais intéressés , aux puissants rajahs de l'Hindoustan ; que l'Anglais jetait sur le riche sol du rivage de l'Atlantique les fondements d'une Puissance dont la prodigieuse prospérité devait être elle-même un germe de perte pour la mère patrie, semblable à l'enfant trop précoce dont les précieuses qualités sont souvent la cause future de

ruine; pendant ce temps, disons-nous, le Français dirigeait ses navires vers des ports, dont l'entrée est, pendant la majeure partie de l’année, bloquée par de hauts remparts de glace, et c'était pour conserver des amas immenses deneige, des rochesnues et stériles et des forêts interminables de pins, que l'élite de notre jeunesse abandonnait les douceurs d’une patrie dont on ne comprend tous les glorieux bienfaits que lorsqu'on en est Join , bien doin!...... Mais c’est que, voyez-vous , quelque chose d'admirablement grand et mystérieux était répandu sur cette terre barbare! Car dans quel lieu auriez-vous pu trouver plus de dangers réunis, plus de difficultés à vaincre? C'était donc bien là que devait se porter la bouillante ardeur de nos illustres aventuriers; et n’étaientils point payés de trois à quatre mois de dure navigation , lorsqu'il leur était permis d'admirer ces blocs granitiques qui se redressent en crêtes gigantesques sur chaque rive de ce fleuve qui a vingt lieues de large, et dont la sublimité est encore augmentée, s'il se peut, par l’horrible danger de sa navigation; puis remontant à force de patience et d'adresse ses eaux furibondes , s'ils échappaient à ses nombreux écueils, ils parvenaient à Québec, où le génie national se montre partout par ses fortifications aussi belles que hardies. Ici commençait seulement leur vie aventureuse , et leur cœur palpitait après ce point de départ; car combien de douces voluptés n’éprouvaient-ils point ensuite à se perdre dans ces noires forêts. derrière lesquelles ils ne savaient ce qu'ils allaient rencontrer, à livrer ces combats de géants à ces Iroquois, à ces Hurons, à ces Algonquins, fils des forèts primitives, dont le corps peint aux couleurs les plus éclatantes et orné de la bizarre parure des bois, etdont l'effroyable hurlement de guerre, la flèchemortelleetletamahacsanglant, étaient seuls capables de leur faire éprouver encore quelques unes de ces délicieuses sensationsque l'habitude descombats avait blasées chez eux lorsqu'il ne s'agissait que d'un Fontenoy ou d'une guerre de Trente Ans. D'ailleurs, ici il n’y avait point de quartier à attendre, et le scalpe du vaineu figurait le lendemair au wigwam du vainqueur. Puis enfin ne comptez-vous pour rien de gravir des roches à pie, bordees d'affreux précipices ; de descendre, avec la rapidité de l'ic'air, des cataractes gigantesques , d'autant que vous le faisiez dans le frèle canot construit d'une feuille d'écorce; et puis vous aviez encore à chasser la cruelle panihère , les loups et les ours sans nombre ! Oh! c'était une vie délicieuse, et qui vous payait au centuple des quelques sacrifices que vous aviez faits pour l'ocquérir. Et voilà pourquoi le Canada fut de tout temps laterre de prédilection des Français. Cependant gardez-vous de croire que le long abandon de la mère-patrie et l'oubli coupable de ses frères d'outre-mer aient rien changé aux mœurs ou au langage du Canadien. Non, ilest Français, aussi Français que vous, habitants de Paris ou de Lyon. Le sang gaulois s’est ici conserve

pur etisolé, au milieu de la race anglo-américaine, semblable à l'oasis dans le désert. Le Français de France est ici un frère aîné et respecté , landis que l'Anglais n’est que l'étranger et l'oppresseur.

La colonie de la nouvelle France avait déjà pris quelque importance, et le victorieux drapeau de Louis XIV planait depuis les chutes de la Montmorency jusqu’au sommet du Montréal , lorsque deux hommes vénérables , Hennepin et Tonti, excités, non par la soif de l'or ou de la gloire mondaine, mais par la sainte vocation d'arracher à la barbarie des peuplades idolâtres, et de remplacer le culte sanglant du Manitou par la foi si pure et si consolante de la Rédemption chrétienne, s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, n'ayant d'autres armes que leur courage, d'autre guide que leur inspiration , mais possédant la plus puissante des escortes, la protection divine.

Leur pèlerinage fut long : tantôt traversant des marais immenses, tantôt descendant des rivières rapides ; ici, reçus en libérateurs par des nations converties, là , traqués comme des bètes fauves par des hordes altérées de sang, ils parvinrent enfin sur les bords de l'Ontario, qui , bien que le moins étendu de la longue chaine de lacs qui, semblable à une ceinture immense, joint les eaux de l'Atlantique à celles de la mer Indienne, n’en est pas moins une vaste mer intérieure ; puis, se dirigeant vers l’ouest, ilss’engagèrent dans cet étroit passage qu'ont creusé, entre les clifs perpendiculaires, les eaux bouillonnantes du Niagara ; ils contemplèrent ce tourbillon majestueux que forme le fleuve en se précipitant de roche en roche et en revenant sur lui-même , commeeffrayé de sa propre audace ; ils virent avec terreur, d'une élévation de trois cents pieds, le noir trou du Manitou, et ce ne fut pas sans un frisson général que leur œil pénétra dans ce gouffre effroyable. Leur esprit était vivement frappé de tout ce qu'ils avaient vu, ainsi que d'un bruit lointain semblable au tonnerre et qui ne cessait de se faire entendre, Un religieux pressentiment leur révélait qu'ils allaient assister à l’un des grands mystères dela nature, et ils sentaient ce que dut éprouver le législateur hébreu , lorsque sur le Sinaï le tremblement des terres et les éclats de la foudre lui apprirent que la voix allait se faire entendre, et que toutes les fibres de son corps se tordant comme le ver de terre , lui annoncèrent que la créature allait paraître devant le Créateur. Aussi, ce fut sans étonnement, mais dans le silence profond de l’extase, qu'au détour d'une des sinuosités du prodigieux torrent, et à la faveur d’une éclaircie qu'un ouragant récent avait ouverte, comme un profond sillon, parmi les pins épais, qu'ils contemplèrent la sublimité du spectacle qui s'offrait à leurs yeux. Ils se trovaient alors au milieu de l'amphithéâtre immense que forment les chutes, et entourés de tous côtés

par ces prodigieuses masses d’eau, qui, se précipitant de sommels à pic, entraînent avec fracas les lourds blocs qui s'opposent à leur passage, et forment trois branches principales qui, semblables à la main du festin de Balthazar, semblent menacer sans cesse le monde d’une destruction prochaine. De toutes parts s'élèvent d'immenses colonnes de vapeurs, qui, s’élançant vers le ciel aussi haut qu'elles viennent de pénétrer profondément dans le gouffre qu’elles ont creusé, et qui, retombant de nouveau el se condensant encore une fois en une écume blanchissante, forment un torrent furieux qui déchire le sol, renverse les forêts, et, par sa force prodigieuse et sa furieuse rapidité, ne peut être comparé qu'à la foudre.

Les épaisses forêts vierges, qui se pressent de toutes parts sur les sommets d’alentour, augmentent encoie, par les couleurs si variées qu’elles assument dans la saison avancée de l'année, la grandeur extraordinaire de cette scène : sur le vert obseur des pins se détache le jaune clair des chênes à moitié desséchés , ainsi que le rouge éclatant de l’érable à sucre, et l'orange et le violet, apanages d’autres habitants de ces solitudes.

Les saints vicillards restent quelques instants immobiles comme le marbre: puis des larmes tombent de leurs yeux, un frémissement convulsif pareourt tout leur corps, et c'est avec peine qu'ils réunissent assez de force pour s’écrier : Mon Dieu! mon Dieu ! que vous êtes grand, et combien sont admirables les œuvres de votre puissance ! Au même instant le soleil, se dérobant de derrière un nuage léger, lance sur la masse vaporeuse un de ses rayons profonds ; aussitôt les ondes transparentes se changent en une pluie d’or et de diamants, et le glorieux arc-en-ciel étale sur la masse liquide les splendides couleurs de sa sainte couronne. Oh! il va apparaître , sans doute, et déjà la colombe sans tache ne planc-t-elle pas sur cette zône lumineuse , et cet emblème auguste de la Trinité chrétienne ne se pose-t-il pas sur ce mystérieux piédestal ?.

Les Français sentent leurs genoux fléchir, et c’est prosternés sur la terre et la tète renversée dans la poussière, que de leur poitrine haletante s'échappe à leur insu le glorieux Te Deum. Les guerriers cuivrés qui les entourent ne peuvent eux-mêmes rester impassibles devant la solennité du spectacle , et, vaincus par une humilité si nouvelle pour eux, se précipitent sur le sol, ct, eux aussi, inclinent les plumes de l'aigle des combats qui ornent leur tête altière, Les missionnaires se relèvegt, et, par une inspiration céleste, c'est avec l'eau de la cataracte ellemême qu'ils répandent autour d'eux le symbole vivifiant du baptème.

Cette conversion fut sincère , et les nouveaux néophytes firent constamment de leurs corps un bouclier à ieurs bienfaiteurs , et aujourd'hui même, en remerciant

le ciel de leur avoir accorcé la lumière de la foi, les Hurons n'oublient jamais de

rendre des actions de grâce aux saints hommes qui en furent les instruments. Hennepin était destiné à de grandes choses: il devait découvrir le Mississipi , et

descendre ce père des eaux jusqu'à son embouchure dans la mer mexicaine. À lui,

les voyageurs purent adresser cette question d'Alexandre à son père : Après vous, que nous restera-t-il à faire ?

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