‹ Vues et souvenirs de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 28 sur 53 · ÉPISODE D'UN VOYAGE À LA GRANDE - BAIE - VERTE · texte numérisé non relu

ÉPISODE D'UN VOYAGE À LA GRANDE - BAIE - VERTE

J'avais depuis deux jours quitté le fort Howard et l'établissement de la Baie- Verte, pour accompagner un parti d'Indiens dans une excursion de chasse à la rivière des Ménoménics. Un léger canot d'écorce , dirigé avec autant d'adresse que de grâce par les squaws qui nous accompagnaient, nous porta à travers cet immense bassin, dont le nom vient probsblement de la grande quantité d'herbes et de plantes aquatiques qui recouvreni sa surface. Aussitôt arrivés à l'entrée de la rivière , nous lirâmes à terre notre fragile embarcation, et nous nous enfonçâmes dans l'épaisseur des bois, animés dans nes recherches par le double appät de la faim et de l'amour de la chasse; joignez-y, pour ia part, le vif désir d'étudier les produetions naturelles de ces solitudes, encore si peu explorées, et vous aurez une juste idée des sensations que j'éprouvais.

C'était un singulier coup d'œil que celui qu'offraient mes compagnons de voyage, tous Indiens, et dont la peau d'un rouge foncé n'était cachée que par

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une simple couverture; leurs jambes étaient enveloppées d'une sorte de guêtres d’un drap écarlate, montant au-dessus des genoux, et leurs pieds renfermés dans des mocassins de peau de daim ; sur leur tête se voyait la plume d'’aigle ou une touffe de longs poils d'élan ; leurs figures étaient peintes aux vives nuances du vermillon, el leurs bras entourés d'anneaux d'argent ou de cuivre. Tous portaient la longue carabine au canon épais qui remplace aujourd'hui, chez la plupart des Indiens, l'are moins redoutable de leurs pères; à leur côté pendaient le couteau à scalper et le tamahac: ce dernier, qui leur sert à la fois de hache et de pipe, est le meuble le plus précieux aux yeux du Sauvage, et celui dont il se défait avec le plus de regret. Un assez grand nombre de chiens à l'aspect repoussant complétaient mon escorte. Bientôt un daim fut aperçu , et aussitôt mes compagnons cuivrés de s’élancer avec la rapidité de l'éclair à travers l'épais fourré, tantôt se traînant dans les marais, tantôt se glissant comme des serpents sous les broussailles, et de ne s'arrêter qu’au moment où le bruit de deux détonations, suivies chaque fois d'un long cri de guerre, m'annonça que leur adresse était couronnée de succès et notre déjeuner assuré. En peu d'instants, ils allumèrent un grand feu, et bientôt un quartier de chevreuil fut dévoré avec plus d’appetit et de gaîté qu'il ne s'en rencontre d'ordinaire aux plus splendides festins. Un loup gris tomba encore victime de l'adresse de mes Peaux-Rouges, et vers le milieu du jour, nous nous étendimes à l'ombre et goütâmes les douceurs d'un profond sommeil.

A mon réveil je fus surpris de la manière la plus désagréable , en voyant que j'étais seul, et que mes compagnons de voyage, entraînés par leur passion pour la chasse, étaient partis, attirés sans doute par la découverte de quelques pièces de gibier. Je pensai que bientôt je les verrais reparaître, et me mis à récolter les jolies fleurs qui jonchaient la terre et qui, parsemant la mousse épaisse , lui donnaient l'apparence d'un magnifique tapis. Cependant ce ne fut pas sans une légère inquiétude et sans un mouvement d'impatience très-marqué , que je vis le soleil se cacher derrière la cime des arbres, et que je sentis combien j'étais seul et isolé.

Je dois l'avouer, bien qu'habitué aux bois, une vague inquiétude s'empara de moi, et je me décidai à profiter de ce qui restait de jour pour tâcher de regagner le lieu où nous avions laissé nos canots; mais sans boussole et privé du secours du soleil , j'avais bien peu d'espoir de réussir. Je m’erientai cependant de non mieux, et marchai avec autant de rapidité que me le permettait l’épaisse végétation de ces forêts primitives. A chaque instant, des arbres renversés ou des marais, ralentissaient tellement ma marche, que tout espoir s’éteigniten moi , et, craignant de suivre une fausse direction, je m'arrêtai et me décidui à passer la

DE L'AMÉRIQUE DU NORD. st

nuit au pied d’un érable à sucre. J'étais d'autant plus vivement contrarié de ma mésaventure, que le bruit se répandait de tous côtés qu’une maladie épidémique venait d’éclater dans ces régions, et que l'exposition à l'humidité de la nuit était regardée comme particulièrement favorable à l'invasion de la maladie. J'étais préoccupé de ces désagréables pensées, lorsqu'un bruit éloigné vint frapper mon oreille ; redoublant alors d'attention, je distinguai clairement les tintements d’une clochette : et je me dirigeai pécipitamment vers le lieu d’où partait ce son bienvenu.

Au bout d’un quart d'heure de course , je parvins à une éclaircie au milieu de la forét, et je contemplai avec joie un petit village indien, composé d'une douzaine de wigwams, au milieu desquels s'élevait une cabane en bois, ayant devant la porte une croix formée de deux branches d'arbres; à peu de distance se tenaient plusieurs personnes agenouillées, et, me dirigeant de ce côté, je vis un vieillard revêtu de l'habit du prètre. Une excavation ouverte à ses pieds m'apprit qu’en rendant à la terre une dépouille mortelle, il accomplissait un des plus beaux devoirs de son sublime ministère, celui d’intercéder pour ceux qui ne sont plus. Je me de. couvris et m'inclinai devant le corps que la terre nous déroba bientôt, et lorsque la bénédiction dernière fut donnée, le missionnaire se tournant vers moi, me dit : « Qui que tu sois, étranger, sois le bien-venu. » Je pressai avec respect la main qu'il me tendait en signe d'hospitalité ; puis, après quelques minutes d'entretien, et sur l’observation que je lui fis que j’ignorais l'établissement d'une mission catholique dans cette partie du Ouisconsin, il me dit : « Le lieu habituel de ma résidence est sur la rive orientale du lac Michigan, parmi les Ottowas ; mais ayant appris qu'un fléau , inconnu jusqu'ici à ces régions, venait d'éclater parmi les Ménomenies , je me hâtai de m'embarquer sur un canot d'écorce, et me confiant en la protection divine, je me livrai à ces flots orageux ; la traversée fut longue et pénible , et mon impatience était grande; je craignais bien d'arriver trop tard!»

Trop tard! pour vous, hommes du monde, c'est manquer une opération de bourse trop souvent honteuse; trop tard ! c’est lorsqu'on a desservi le festin, ou lorsque les accords du bal ont cessé de se faire entendre ; trop tard encore! c’est lorsqu'endormis au sein des plaisirs , vous avez perdu l'occasion d’assouvir votre mondaine ambition ! Mais pour l'homme de Dieu, trop tard! c'est lorsque le fléau a cessé ses ravages faute de trouver de nouvelles victimes, lorsque l'écho ne répète plus le r4-

lement du dernier mourant, car alors il est trop tard pour venir partager le sort de ses frères !

« Tu viens d'assister, continua-t:il, à l’une des scènes qui, à chaque instant, viennent accabler mon esprit; mais cette fois, du moins, le ciel m’accorde une grande consolation : celle qui vient d'expirer était chrétienne, et puis elle était pure comme la simple rose des bois, et ne doit-on pas s'estimer heureux lorsque la vertu sert de linceul à la mort? »

Combien de réflexions tristes et graves faisaient naître dans mon esprit les paroles du vieillard! Mort! pensée affreuse , car c’est celle de la séparation, mais qui du moins peut se concevoir lorsqu'elle s'applique à l'homme chargé d’ans , qui, après une vie agitée, paie à la nature le tribut immuable ; que peut encore envisager avec indifférence celui pour qui la mesure des misères humaines a été comblée; que pourra même, daus l’exaltation du combat, appeler de ses vœux le guerrier généreux fier de verser son sang pour une patrie chérie. Mais voir mourir une jeune fille , voir le doux coloris de ses joues veloutées faire place à la blancheur du marbre , la pudique ardeur de ses yeux s’éteindre sous la pesanteur de sa longue paupière, entendre cette voix, faite pour prononcer de douces paroles, articuler le dernier râlement , comprendre que cette imagination jeune et pure, qui jusqu'ici n'a reposé que sur des fleurs, soit obligée en un instant de concevoir cette grande pensée de l'éternité, sentir enfin que ce corps charmant n’est plus qu’une belle stn-

tue privée du souffle divin : ch! cette pensée a quelque chose de déchirant, et nous navre d'une amertume profsñte qui laisse toujours dans l’ame le plus pénible des

souvenirs.

Le missionnaire voyant combien j'étais ému, me dit : « Venez, mon fils, dans ma rustique cabane, elle n'est formée que de quelques troncs d'arbres, mais une franche et cordiale hospitalité vous dédommagera autant qu'il dépendra de moi de son extrême pauvreté. » Lui, pauvre! Oh! qu'il me semblait riche et grand ce vénérable vieillard ; car cornbien il possède les vertus de cette vie, et que son intercession doit être puissante auprès de celui pour qui toutes les richesses de ce monde sont moins qu'à nos yeux l’atôme de sable sur le rivage de la mer, celui dont le souffle produit la tempête, et dont le froncement de sourcils enfante le tremblement des mondes!

Un gâteau de maïs et quelques baies ramassées dans les bois me furent apportés sur une table d’une extrême blancheur; mais le souvenir de cette scène avait fait fuir la faim loin de moi, et le bon prêtre me dit : « Celle que nous venons de remettre à

la terre dont elle était sortie il y a seize printemps, était fille d’un chef de la tribu des Folle-Avoines, et sa beauté était célèbre dans toute sa nation : ayant accompagné son père, à la dernière chute des feuilles, pour une grande pêche aux îles Manitoulines, un jour que seule dans son canot d'écorce, elle prenait plaisir à le diriger avec adresse au milieu de ce petit archipel , elle aperçut tout-à-coup sur le rivage un jeune homme pâle , et qui, se traînant avec peine , l’appela d’une voix presqu'éteinte et lui dit qu'il était de la nation des Chippeways ; que, jeté par une de ces affreuses tempêtes si fréquentes dans ces parages sur un ilot à moitié recouvert par les eaux du lac, lui seul avait échappé à la mort ; que, depuis plusieurs jours exténué de besoin , il s'était enveloppé de sa couverture et venait d'entonner son chant de mort, lorsqu'il aperçut la vierge indienne : « Tu m'apparus, dit-il, comme un cygne léger fendant les eaux d'azur, et tu formais legraci 1 de l'oiseau dont ton canotétait le corps. » Un profond coloris couvrit les jouc de la jeune fille , et le recevant dans son embarcation, elle s'empressa di oltrir des épis de maïs et de riz sauvage , sur lesquels il se précipita avec avidité. Mais pourquoi la fille du chef paraît-elle si profondément émue ? Pourquoi sa noire paupière n’ose-t-elle se lever sur celui qu’elle vient de sauver d’une mort affreuse? Pourquoi tressaille-t-elle de joie lorsqu'elle entend le jeune Chippeway dire à son père : « J'ai perdu par la tempête ceux qui me donnèrent le jour , et en me réunissant aux tiens, le Grand-Esprit m'indique que sa volonté est que je te suive et que je devienne l’un de tes enfants. » Le vieux chef le reçut avec bonté, et remettant au retour à l'agent des Indiens un léger bâton de cèdre, lui apprit que l'aigle américaine avait acquis un fils de plus. Dès-lors le jeune homme devint l’un des guerriers de ia nation, et il lui fut permis d'offrir à la beauté indienne l'hommage de son amour. Chaque matin au lever du soleil, etle soir à son coucher, on le voyait assis devant son wigwam, l'un de ses pieds chaussé d’un mocassin rouge, pendant que l’autre en portait un de couleur bleue, ettirant de la flûte indienne ses trois notes graves et monotones; maislorsque le beau crépuscule de ces régions avait répandu ses nuances douces et grises sur les bois d’alentour, alors plus légère que la biche, la fille des forêts s’échappait desa tente d'écorce, et venait à la dérobée entretenir son amant; alors elle était dans tout l'éclat de la parure des bois: ses cheveux d’un noir d’ébène, séparés sur son front et réunis en arrière, étaient reçus dans une poche magnifiquement travaillée en perles ; sa robe était curieusement ornée des épines du porc-épic de ces régions, et des mocassins en peau de caribou, et plus blancs que la neige, couvraient ses pieds délicats; ses jambes étaient revêtues de drap rouge, et des bracelets de métal

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