‹ Vues et souvenirs de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 30 sur 53 · LEN INDIENS DE LA GRANDE BAIE VERTE · texte numérisé non relu

LEN INDIENS DE LA GRANDE BAIE VERTE

Parmi les objets dignes d'intérêt qui se présentent au voyageur explorant des régions encore peu connues, aucun , Ce MC semble , ne mérite plus d'attirer son attention et de devenir l'objet d’études sérieuses, que les diverses races d'hommes qui les habitent. Ce n’esten effet qu'en réunissant de nombreuses observations de ce genre , que l’on pourra parvenir un jour à donner une histoire complète de la race humaine, et aucune contrée n’est sous ce rapport plus favorisée que l'Amérique du Nord : là, au milieu d'une nation blanche, formée d'émigrants venus de toutes les parties du globe et dont le seul caractère national est de ne point avoir de nationalité, vit un nombre presque égal de fils de la race noire , et eux aussi, soit qu ils aient été arrachés aux belles rives du Sénégal, ou au climat mortel du Mozambique, perdent ici également tout ressouvenir de leurs ancêtres, de leurs mœurs et de leur langue; et puis encore il y a cette population rouge qui, maitresse héréditaire du. sol, plutôt que de s’avilir par la soumission , préfère renoncer à sa patrie , et, n'emportant d'autres biens que les os de ses pères, s'enfonce dans la solitude des bois : là, traquée par l’envahissante civilisation , c’est sur les cimes des montagnes

Rocheuses qu'elle défendra bientôt sa sauvage indépendance, et lorsque, déborde de

tous côtés par la civilisation , elle se verra refuulée jusqu'aux rives de la mer Pacifique , alors la race rouge aura existé ; mais nul ne pourra dire qu'elle se soit dégradée , car le dernier membre de cette héroïque famille, regardant d'un œil calme et d'un front serein les apprèts de son supplice, s'écriera : « Dans quelques instants je ie présenterai devant le Grand-Esprit, et je lui dirai : J'ai gardé pur le dépôt que tu m'as confié, puisqu'en laissant ma dépouille mortelle, j'apporte avec moi les lois, les mœurs et les traditions de mes pères. » Et le mañtre de ce continent se distinzuera ainsi de ceux qui ont usurpé ses terres et détruit ses tribus fugitives.

C'est sur quelques unes des peuplades de ces fiers enfants du désert que nous allons aujourd'hui appeler l'attention du lecteur.

Depuis que le Gouvernement des États-Unis a, par une mesure que la politique pourra peut-être blâmer et que la morale rejettera certainement, condamné toutes les nations indiennes à abandonner leur antique héritage, deux dépôts principaux ont été assignés à ces tribus persécutées : les nations méridionales ont été parquées à l’ouest du Mississipi , et les régions glacées du Ouisconsin ont été réservées aux tribus du Nord ; cependant, on ne leur laisse même pas ignorer que ce repos n'est qu'un temps d’arret dans leur marche, et que bientôt il faudra reprendre leur course aventureuse. Ce fut là le motif de mon voyage à la grande Baie-Verte, que les Américains nomment Green-Baie, et que nos pères appelèrent la baie des Puants ; je savais que les Winebagoecs et les Ménoménies habitaient de tous temps ces régions, et que les tribus de l'Est, beaucoup plus civilisées, avaient été depuis quelques années transportées au milieu d'eux, et je pensais que l'étude de ces nations, rassemblées de régions si éloignées les unes des autres , présenterait un vaste champ à mes observalions.

Aussitôt que le bateau à vapeur sur lequel j'étais embarqué se fut arrêté au quai, en laissant après lui un long sillon au milieu de la magnifique baie que nous venions de traverser, je m’empressai de descendre à terre et de me mêler aux nombreux groupes des Ménoménies ou Folle-Avoines qui , attirés par l'entrée d'un steamer, évènement rare dans ces régions, couvraient le rivage et avaient peine à cacher le vif intérêt qu'ils y prenaient. À chaque fois que le redoutable bruit de la machine à haute pression résonnait comme la profonde respiration d’un monstre gigantesque,

on voyait un sourire dérider la gravité de leurs traits, et une étincelle de plaisir ve-

nir animer leurs yeux. Quelques uns , couchés sur des piles de bois, fumaient dans de longues pipes, tandis que plusieurs autres tiraient de flütes grossièrement faites des sons singulièrement monotones. Leur costume consistait principalement en une

grande couverture qui, se drapant gracieusement autour de leur corps, rappelait la toge romaine; leurs longs cheveux noirs étaient ornés de plumes ou de touffes de poils écarlates ; je vis avec plaisir que beaucoup d'entre eux comprenaient le francais, et que quelques uns parlaient notre langue sans le moindre accent étranger ; lu seule chose que j'observai sous ce rapport fut que toujours ils tutoyaient leur interlocuteur,

Le nom donné à cette tribu par les anciens voyageurs français vient probablement d'une sorte de riz sauvage (zizania) rès-commune dans les marais, et qui forme leur nourriture favorite ; la ressemblance de cette plante avec l'avoine les aura fait appeler Fous d'avoine, et en vieux français Fols d'avoine ou Folle-Avoine. En observant leurs mœurs, on peut aisément trouver l’étymologie des noms souvent si singuliers donnésauxnationsindiennes : c'est ainsi quelesOltowasou Courtes-Oreilles ont l'habitude de laisser croître leurs cheveux très-longs, ce qui fait paraître leur tête énorme et ne laisse apercevoir que l'extrémité inférieure de leurs oreilles ; les Puants ou Winebagaoes , habitant principalement le voisinage des lacs et des rivières, se nourrissent surtout de poissons, et comme ils en jettent les débris autour de leurs demeures, le voyageur qui visite leurs villages a l'odorat affecté de la manière la plus désagréable ; les Sauteurs, ou Chippeways, ont une sorte d'inquiétude continuelle qui rend leurs mouvements brusques et rapides : ce dernier nom, du reste, est très-souvent appliqué , dans les vieilles relations françaises , à plusieurs nations différentes. Mais revenons à notre sujet.

Le lendemain de mon arrivée à l'établissement de Green-Baie, j'allai examiner quelques groupes de wigwams établis au-dessus de la ville, sur la rivière des Renards (Fox river) : ils étaient d'une dimension considérable , formés de longues perches arquées, dont les extrémités sont enfoncées en terre ; par dessus ce léger échafaudage, l’on étend des nattes tressées avec des jones ; une ouverture est prat'quée à la partie supérieure pour laisser échapper la fumée , et l'entrée est fermée par une vieille couverture. Dans l'intérieur, des nattes d'un travail beaucoup plus serré et artistement faites, sont étendues sur la terre et servent de lits : les Indiens dorment tout habillés.

Les canots sont construits de grandes feuilles d'écorce; les jointures des feuilles sont recouvertes par une couche de résine; ces embarcations sont d’une extrême légèreté, et deux hommes peuvent facilement porter un canot qui en doit contenir douze à quinze ; sans cette précieuse invention, la navigation de la plupart des rivières de l'Amérique serait impossible, obstruées comme elles le sont par des chutes ou des cascades, et les troncs d'arbres qui se renversent les uns sur les autres et forment

aussi des obstacles presque invincibles. L'extrême fragilité de ces canots exige de grandes précautions de la part de ceux qui les emploient , car l'immobilité la plus absolue est nécessaire , et le moindre mouvement peut faire chavirer la frêle embarcation. Les Indiens s'opposent à ce qu'on y entre avec des bottes, dans la crainte qu'une forte commotion n’en déchire le léger doublage. Ils se servent aussi pour la chasse de canots très-légers formés d'un tronc d'arbre creusé et qu’un seul homme peut porter sur la tête avec la plus grande facilité,

Bien que l'Indien puisse épouser autant de femmes qu'il en peut nourrir, la plupart des Ménoménies n’en ont qu'une, qu'ils traitent généralement avec douceur, bien que, suivant l'usage universel des nations indiennes, les femmes fassent tout le travail pénible, tandis que le guerrier n'a d'autre soin que la guerre , la chasse et la pêche ; ce sont elles qui, agenouillées dans les canots, les dirigent avec grâce au moyen de légères pagaies ; ce sont elles encore qui construisent les wigwams et les défont lorsque ces tribus, essentiellement nomades, choisissent une autre demeure ; car ces peuples n’ont pas, à proprement parler, de villages stables ; chaque jour ils changent de résidence, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, le hasard seul les détermine sur l'emplacement où doits'élever leur établissement passager. Les femmes ont généralement une graude influence sur leurs maris, et il est fort rare que ceuxei consentent à vendre ou à échanger un objet qui leur appartient sans aller les consulter, Je n'ai jamais vu un Indien frapper sa femme; mais plusieurs fois j'en ai vu, au contraire, se laisser maltrailer par des squaws ivres. Ils ont aussi un grand attachement pour leurs enfants; et quand, pour voir jusqu'où irait ce sentiment, je leur proposais de les leur acheter, en leur offrant des sommes plus ou moins considérables, ils éclataient de rire et dédaignaient même de me répondre. Ils ont quelques idées de politesse; car étant un jour dans un wigwam , deux jeunes garcons, courant l'un après l'autre , s'étant précipités avec violence sur le frèle édifice , leur mère les grondo sévèrement pour s'être conduits de la sorte devant un jeune

chef des visages pâles.

Dans le premier âge , les enfans sont attachés sur une planche que l'on suspend à un arbre pendant le jour, ou au dos de la mère pendant la marche : celle-ci prend plaisir à les orner d'ouvrages d'écorce et de perles.

Les Ménoménies ont les vertus et les vices des autres nations indiennes, braves et généreux, ils aiment la chasse et la guerre ; mais, colères et ivrognes, c'est toujours avec la plus grande précaution qu'il faut les approcher quand ils sont sous l'influence de l'une ou de l’autre de ces passions. Pendant mon séjour au Ouisconsin, un voyageur fut assassiné par ses guides indiens, qui le dévalisèrent et s'enfui-

rent dans les bois, Un meurtre par cupidité avait été jusqu'ici inconnu parmi ces peuples, et la nation entière en fut tellement indignée, que tous les guerriers se mirent à la recherche des coupables, et au bout de deux jours, ils furent amenés par les chefs pieds et poings liés , et livrés au commandant du fort.

Cette nation fut constamment amie des blancs; alliée fidèle des Français pendant des siècles, ils ont depuis marché avec les troupes américaines contre les Saukset les Foxes durant la guerre de Black-Hawk. Le dernier dénombrement de leur nation indiquait 3,028 personnes; mais l'on présume que la petite-vérole , qui depuis deux ou trois ans fait d'affreux ravages parmi ces peuples , en a enlevé au moins un quart.

Ils aiment beaucoup la musique, et leurs instruments sont de trois sortes : un tambourin, dont ils se servent pour la danse, et qu'ils frappent avec une petite baguette contournée à l'extrémité en forme de cercle; une flûte faite d'un bâton creusé et percé de trous, et dont ils ne peuvent tirer que trois notes, c'est avec cet instrument que le jeune Indien fait connaître à la beauté cuivrée la passion qui l'anime ; et enfin un faisceau de griffes d'ours attachées par une courroie à un bâton, et qui, lorsqu'on les agite, produisent un tintement singulier. Ils aiment aussi beaucoup les sonnettes et les grelots, et se les attachent aux jambes et aux bras.

Leur manière de porter le deuil est de se peindre le visage en noir, au lieu du vermillon dont ils se servent habituellement. Deux fils du principal chef, étant à la pêche dans la baie, furent poussés par une tempête à l'entrée de la rivière des Renards, où, ayant été retenus quelques jours par le mauvais état de leur cauot d'écorce, nous vimes arriver un matin leur père, qui avait quitté pour les chercher son village situé sur la rivière des Ménoménics. En les voyant, grande fut la joie du vieillard, qui s’empressa de laver la couleur noire dont il s'était couvert le visage pour marquer son profond chagrin.

La diguité de chef est héréditaire; cependant un guerrier peut y parvenir par ses exploits. Si le principal chef est mineur, son plus proche parent prend le commandement de la tribu. Après les chefs, les membres les plus respectés de la nation sont les médecins. Auprès de Green-Baie , était un vieillard célèbre parmi les Indiens pour ses connaissances médicales : toujours il portait sur lui une sorte de rouleau d'écorce renfermant ses médicaments. Curieux d'en connaitre le contenu , j'avais cherché plusieurs fois à exciter sa eupidité pour l'engager à me céder ce précieux trésor, et toujours j'avais éprouvé le refus le plus obstiné : j'avais perdu tout espoir à cet égard, lorsqu'un jour, poussé par un irrésistible désir de s'enivrer, il

vint me trouver et me donna le précieux talisman pour une bouteille de liqueur. Le rouleau d'écorce renfermait plusieurs petits paquets d'herbes, une peau de hibou, plusieurs dépouilles de serpents venimeux de six à sept pieds de long, et des queues de divers animaux. Pensant sans doute que mon intention était de tirer un parti avantageux de mon acquisition , il m'offrit, pour une autre bouteille de genièvre, de me montrer l'usage de ces divers objets. 11 me fit comprendre que lorsqu'on est appelé près d'un malade, il faut mettre la peau de hibou sur sa tête et se peindre le visage en noir; arrivé près du patient, l’on commence par se faire donner quelques pièces de monnaie, que l’on met dans un morceau de drap rouge et que l’on suspend au milieu du wigwam, puis l’on étend sur le malade les peaux de serpents et les autres débris d'animaux , et, tout en buvant des liqueurs fortes, on danse en s’accompagnant d’un chant monotone et des accords du tambourin ; puis, lorsque l'ivresse commence à s'emparer du médecin, il se précipite sur le malade, le pousse, le frappe, le rudoie et l’oblige à s'enfuir de dessus sa natte ; la danse du médecin continue, et ne se termine que lorsque , accablé de fatigue et dans un état complet d'ivresse , il tombe hors de lui sur la terre; alors le malade est guéri.

Leurs armes consistent dans le rife, ou longue carabine qui leur est donnée par les blancs, le couteau à scalper, la masse de guerre et le tomahac ou hache ; ce dernier est de deux formes différentes : la première, qui est faite par les Indiens eux-mêmes, consiste en une masse de bois dur, amincie et arrondie à la poignée, mais coudée, épaisse et lourde à l'extrémité opposée ; un fer de huit à dix pouces de long, et très-pointu, est inséré vers les deux tiers de la longueur , de sorte que lorsqu'ils s’en servent pour frapper, la force est augmentée de tout le poids de la masse. La seconde leur est fournie par les blancs : c'est une simple hache d'acier, légère et bien affilée, dont le marteau est creusé en forme de tête de pipe; ils y adaptent un manche creux et s'en servent effectivement pour fumer. Le guerrier indien marque souvent son âge par le nombre d’entailles qu'il fait au manche de son tomahac, et d'autres fois il se sert du même moyen pour se souvenir du

nombre d’ennemis qu'il a tués.

Généralement bon et hospitalier, le caractère de l’Indien change complètement lorsque le cri de guerre vient frapper son oreille : alors, orné de plumes éclatantes , le corps peint de la manière la plus hideuse, cherchant par tous les moyens à porter son exaltation au comble, il ne songe qu'aux combats et aux massacres , et les cris des captifs torturés au poteau peuvent seuls lui procurer un agréable som-

meil. Alors le jeune homme jure de ne revenir au wigwam qu'avec le scalpe d’un ennemi, et, qu'il soit arraché à un guerrier mourant ou à une pauvre femme sans défense, la gloire est égale. Pour conquérir ce dégoûtant trophée, le Sauvage chassera de son cœur, comme une indigne faiblesse, tout sentiment d'humanité : la mère pressant avec transport contre sein son enfant bien-aimé, ou la jeune fille dont le doux regard sera glacé d’effroi et d'horreur, ne pourront adoucir sa barbare furie ; leurs belles chevelures seront portées en triomphe au village du vainqueur. Mais, disons la vérité, combien les blancs n'ont-ils pas, sous ce rapport, de reproches à se faire, et peut-on voir, sans frémir, durant les guerres que se sont si longtemps faites dans le Nouveau Monde des nations rivales , les proclamations des généraux et des gouverneurs de provinces, promettant indistinetement au Sauvage une prime pour chaquechevelure qu'il apporterait ! Souvent cesinfâmes mesures ont tourné au détriment de ceux qui osaient les ordonner, et des Indiens ne rencontrant pas d'ennemis massacraient leurs alliés et recevaient ensuite le prix de leur trahison.

Quelques Folle-Avoines ont une idée du christianisme, mais la plupart sont encore voués au culte du Manitou , auquel du reste ils ne rendent aucune forme extérieure de dévotion; ils paraissent seulement lui vouer les objets auxquels ils tiennent le plus , tels que leurs armes et quelquefois aussi leurs ornements de tête.

Chaque année le Gouvernement des États-Unis leur fait des présents, soit à titre gratuit, soit en paiement de cession de terres : alors, pour diviser également les objets parmi tous les membres de la nation, l'on est obligé d'en faire le dénombrement, et chaque chef de famille remet à l'agent des Indiens un faisceau contenant autant de petits bâtons en forme d'allumettes, qu'il a de personnes sous son patronage; dans ces occasions, les chefs surveillent l'opération pour s'assurer qu’il n’y a pas de fraude, Le Gouvernement anglais faisant des présents semblables sur la rive nord du lac Huron, beaucoup de Sauvages s'arrangent de manière à recevoir des présents des deux côtés, et un chef me montrait un jour avec orgueil une médaille de George IV, pendue à sa poitrine à côté de celle du président des États-Unis.

Detoutesles nations blanches, ce sont les Français qu'ils préfèrent, puisles Anglais, et ensuite viennent les Américains, pour lesquels ils ont en général très-peu d’affection. L'hiver, lorsque la terre est couverte d'une épaisse couche de neige, ils seservent de chaussures en forme de raquette (snow-shoes); c'est aussi dans cette saison qu'ils se réunissent pour pêcher le saumon : ils font alors des trous dans la glace, auprès

desquels ils allument de grands feux pendant la nuit; le poisson, attiré par la lumière, est frappé avec une admirable adresse par un javelot (erminé pur deux lon-

rues dents de fer.

La principale récréation de ces Sauvages est la danse, et ils en ont une grande variété. Peu de jours après mon arrivée, une cinquantaine d’entre eux vinrent, guidés par des métis français, me donner un bal à leur façon. Ils commencèrent par la danse du cri de guerre, et formèrent un cercle au milieu duquel se tint un chef frappant sur le tambourin; puis, se prenant par le bras, et s’accompagnant d'une sorte de grognement, ils s’agitèrent en tenant leur corps courbé et la tête inclinée vers le centre du cercle : alors chacun d'eux, alternativement, s'appuyant sur le bras de ses deux voisins, se souleva de terre et poussa le cri du combat, que l'on peut traduire de la mauière suivante : Oui-a-ay-ay-ay-ay. Ms imitèrent ensuite la danse de guerre, dans laquelle ils se poursuivent mutuellement, semblent se porter des coups de couteau et de hache, puis s’évitent, et, en un mot, cherchent à représenter les divers accidents d’un combat. Je leur distribuai une douzaine de bouteilles de liqueur, et leur joie fut à son comble; ils dansèrent toute la nuit, et le point du jour les trouva sur place ivre-morts, contusionnés, meurtris, mais heureux, et désirant avec ardeur l’occasion de reccmmencer.

Chez eux, le meurtre est puni de mort; l'adultère, par la mutilation du nez ou des oreilles. Je terminerai cet article par la description d'un diner qui me fut offert avant mon départ : j'ose espérer que mes lecteurs voudront bien, en faveur de la vérité de mon récit, me pardonner ce qu'il peut y avoir de contraire à la délicatesse européenne, Un matin donc, plusieurs chefs étant venus en cérémonie m'inviter à un repas, à la jonction de la rivière des Loups avec celle des Renards, je partis à cheval avec un officier américain , qui était également convié. Arrivés au lieu du rendez-vous, nous trouvâmes nombreuse société, on buvait, on dansait, et chacun semblait animé par le plaisir; mais mon compagnon de voyage m'avait initié aux tribulations qui probablement nous attendaient, et ce ne fut pas sans une sorte de frisson que je contemplai une énorme marmite suspendue au-dessus d'un feu ardent.

Lorsque l'heure du repas fut venue, on s’assit en cercle sur des troncs d'arbres renversés, et on nous donna la place d'honneur auprès des principaux chefs ; alors on nous apporta l’objet de ma terreur, et mes appréhensions ne furent que trop justifiées, lorsque je vis qu'il contenait trois énormes chiens mijotant dans leur jus. Pour bien comprendre toute l'horreur de ma position, il faut savoir que

ne pas manger tout ce qui vous est offert par un Indien, est la dernière insulte que vous puiss'?z lui faire, et que, dans quelques cas , une impoliiesse de ce genre n’est même pas sans dauger. Je frémis donc, et me résignai à mon sort.

L'un des chiens est saisi et tiré hors du baquet , et en peu d'instants découpé avec un couteau à scalper ; la tête, regardée comme la partie la plus délicate, fut placée devant moi : je sentis mon estomac se soulever; puis la poitrine, également morceau de choix, devint aussi mon partage : je lressaillis de dégoût ; mais combien ne fus-je pas encore plus misérable , lorsque, trempant sa main dans la chaudière, l'Iudien en écuma environ une pinte de bouillon qu'il précipita dans un vase d’écorce et dont il me fit offrande , non sans laisser apercevoir dans ses yeux que le don de ce nectar était un grand sacrifice fait à l'hospitalité. Pour le coup, je n’y pus plus tenir, et le seul fumet de ce repas de chien fit couler de mon corps une sueur froide et abondante. Cependant on s'arrachait les débris, et la joie était au comble : on mangeait, on se félicitait et on buvait de l'eau-de-vie. Mais au milieu de ce brouhaha ma pauvre tête s'égarait : avoir à avaler une {êle et une poitrine de chien et de plus une écuellée de jus, c'était plus qu'il n’était donné à mou faible estomac de supporter, et des nausées mal déguisées auraient appris à des convives moins enthousiastes l'état déplorable dans lequel je me trouvais ; mais à personne ne vint l'idée que je pusse sentir un moment de dégoût pour avaler un chien bouilli. Je fis donc semblant de porter à la bouche quelques morceaux de la tête, pendant que mon cerveau cherchait quelque ruse pour me débarrasser de cet horrible repas. et je dois avouer que je souhaitai mème qu’une trahison des Indiens vint me tirer de cette affreuse position; enfin j'observai que mon voisin de droite , jeune chef de haute stature , avait dévoré le fort petit morceau qui lui était échu en partage, et je alissai adroitement devant lui la poitrine pour laquelle je reçus en échange un coup d'œil de remerciment : je me sentis alors plus tranquille, Encouragé par ce premier essai , je lui confiai également la tête; mais, soit qu'il fût rassassié, ou que, par politesse, il crût devoir faire quelques difficultés, il me rendit mon offrande ; désespéré, j'y joignis quelques petits paquets de tabac, et lui remis le tout : alors, animé d'une ardeur plus qu'humaine, il se mit à broyer et à dévorer tous les os, et à mesure que les morceaux disparaissaient , je respirais plus librement, Enfin , il me restait à disposer de l'horrible breuvage : je lui en fis la proposition, et un moment affreux de doute et d'incertitude s’écoula; la réponse fut fatale : il ne pouvait manger davantage. Un homme dans une position ordinaire eût regardé cette réponse comme décisive, mais lorsqu'on est poussé par le désespoir, on ne connaît plus d'impossibilité,

Je jetai done un dollar dans le bouillon et le remis devant lui : à cet instant s'engagea une lutte des plus extraordinaires, entre la gloutonnerie et l’avarice d’une

part, et les facullés digestives de l’autre ; renversant son corps en arrière el saisissant

à deux mains la coupe fatale, il la porta à sa bouche et en avala la grande moitié ; vaineu et à moitié suffoqué , il voulut me rendre l’objet de mon effroi; mais inflexible comme le destin, je lui enjoignis de continuer ou de me rendre l'argent : alors nouveaux efforts, la dernière goutte y passa et l'homme tomba renversé et à moitié mort les membres raides , le visage bleu et les yeux sortant de leur orbite, mais ayant accompli un héroïque exploit. Toute cette scène était muette et n'avait pas attiré l'attention des autres Indiens, déjà complètement ivres.

de me levai bientôt, plus heureux de n'avoir pas diné que ne l'est l'épicurien sortaut de chez Chevet ou de chez Véry.

L'ILE DE MAKINAL,

A l'extrémité nord-ouest du lac Huron, se trouve une île de peu d’étendue, mais qui, par la beauté pittoresque de son paysage et l'importance de sa position et de son commerce, mérite d'attirer l’attention du voyageur. L'ile de Michilimakimac, que, par abréviation, l’on nomme aussi Makinau , est située par 84° 40° de longitude, et 45° 64’ de latitude, à l'entrée d'un détroit formé, au sud par la pointe du Michigan, et au nord par le territoire du nord-ouest, qui dernièrement a été annexé à cet État. Elle fait partie d'un petit archipel où l'on remarque l'ile de Boisblanc, que les Américains nomment, par corruption, Boblaie : c'est la plus considérable du groupe ; sa forme est longue et étroite , sa surface entièrement recouverte de pinacés ; elle est située au sud de Makinau. La petite île Ronde, qui est la troisième du groupe et dont le nom indique la forme, se trouve entre les deux précédentes.

Mes nombreuses excursions sur les grands lacs me conduisirent plusieurs fois dons l'île qui nous occupe, et qui, en sa qualité de port d'entrée, est un lieu de relâche forcée pour tous les navires qui vont du lac Huron à celui de Michigan , et

alternativement. Ma première visite, qui ne fut que de quelques heures , eut lieu le 28 août 1838. Il était presque nuit lorsque notre steamer parvint à la jetée : nous venions de glisser sur une mer, d’eau douce à la vérité, mais qui rappelle l’immensité de l'Océan, et qui, dans ce moment, présentait l'apparence du calme le plus parfait; c'était une masse limpide parfaitement unie , et interrompue seulement par le long sillon que notre rapide locomoteur laissait aprèslui. Lesiles devant lesquelles nous venions de passer, lotalement désertes, reflétaient sur cette onde pure, et comme dans un miroir, la beauté de l'épaisse végétation qui les couvrait ; tout dans cette scène sublime était tranquillité. Assis sur le pont, nous respirions en silence l'air frais du soir, et les matelots mêmes semblaient craindre de troubler par les rudes accents de leurs voix ce doux sommeil de la nature. Mais en approchant de la terre, tout changea subitement : une petite flottille de bricks et de goëlettes s’avançait dans le port, et partout l’on entendait le mélange des voix et des accents ; l'un parlait français, une voix anglaise lui répondait, mais la plupart ne pouvaient articuler que l'idiome si doux des langues indiennes. Beaucoup d'Ottowas étaient répandus le long du rivage, et vinrent à bord aussitôt que nous fümes amarrés; une simple couverture était jetée sur leurs épaules , et leurs longues chevelures frisées faisaient paraître leurs têtes d'une grosseur disproportionnée. Etant ensuite descendu à terre, un vieillard courbé par les aus, et dans un état complet d'ivresse, s'approcha de moi : il était supporté sous les bras par deux jeunes gens, car ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps ; une chemise en lambeaux couvrait seule sa nudité; le vermillon dont il avait peint son visage, détrempé par ses libations ba-

chiques, coulait sur son cou , et, en me tendant la main pour mendier de l'eau-de-

vie et du tabac, sa langue épaissie ne lui permettait que difficilement d’articuler : « Donne, car je suis un grand chef, la terreur des hommes, grand, grand, grand! »

Il était réellement le chef principal des Ottowas; sa puissance s'étendait sur des milliers de guerriers, et le voyageur pouvait cheminer pendant des mois entiers sans sortir de ses domaines. Vous riez, lecteurs, de ce vicillard faible et ivre, se vantant de sa grandeur, et cependant vous gardez voire sérieux quand vous entendez les grands de la terre parler avec orgueil de leur gloire et se parer du titre d’excellence, comme si l'excellence était l'apanage de l'homme! Puissant! cet homme ne l'est-il pas plus qu'eux, car les géants des forêts ne tombent-ils pas à son ordre, et a-t-il jamais foulé un sol qui ne fût le sien? Redouté! et les sanglantes chevelures qui s'entreméleut à chaque trébuchement de son corps ne prouvent-elles point qu'il est la terreur de ses ennemis? Et, de plus que tous les grands de vos na-

tions civilisées, ne jouil-il pas du plus précieux des biens, de la liberté. Pour ma part, je ne sais si l'orgueil de ce Sauvage ne semblera pas plus pardonnable, aux yeux de Jéhovah, que l'insolence de ceux qui, appelés aux lumières des sciences et du christianisme , devraient apprécier la vanité des vanités de ce monde.

Pendant que l’on transportait à bord le combustible nécessaire pour la continuation de notre route, je parcourus les deux longues rues du village, et je suivisensuite la côte couverte de wigwams indiens; je ne pouvais me lasser d'admirer le bel effet des derniers rayons du soleil se cachant derrière les forêts du Quisconsin, et qui, venant se briser sur leseaux du lac, semblaient défier les efforts de la nuit, qui couvrait déjà de son voile obseur le côté opposé à ce beau paysage.

Partout les feux des Indiens scintillaient dans l'obscurité, et c'était avec chagrin et impatience que je reconnaissais l'impossibilité de distinguer le sommet des rochers gigantesques qui s’élançaient au-dessus de ma têle ; bientôt il fallut s'éloigner, et je me promis de revenir dans un lieu qui offrait un si vif attrait à ma curiosité ; mais peu s'en fallut que cette nuit ne terminât mon pèlerinage , et que je ne connusse à mes dépens toute la vérité du vieil adage : L'homme propose et Dieu dispose ; car à peine eùmes-nous pénétré dans le lac Michigan , que nous fûmes assaillis par une effroyable tempête : en peu d’instants notre gouvernail fut démonté, l'une des roues de la machine emportée, et les deux tuyaux courbés par la violence de l'ouragan ; il était minuit, et le capitaine avait entièrement perdu sa route; nous nous supposions cependant près des îles du Castor. Ne pouvant diriger notre course, nous fümes pendant toute la nuit le jouet de vagues gigantesques qui nous poussaient vers l'immense banc de sable appelé l'Ours endormi (sleeping bear), qui, sur la côte occidentale du Michigan , élève à plus de trois cents pieds sa crête nue et stérile. Au point du jour nous découvrimes cette falaise redoutée à un mille au plus du navire, et s'étendant comme un long ruban dont la blancheur formait un singulier contraste, au milieu des vagues obscures qui battaient son flanc avec furie et des nuages menaçants qui roulaient au-dessus de sa tête. Les vents étaient déchaînés et nous poussaient avec la rapidité d-f'éclair au-devant de notreruine. Plusieurs centaines d'émigrants, hommes, femmes et enfants, étaient à bord , se rendant dans les plaines de l'Illinois. Rien ne peut rendre la confusion de la scène qui se passait sous nos yeux , le fracas de la foudre, le bruit des colis que l’on jetait par-dessus le bord , les cris des matelots, la terreur des femmes, les vagissements des enfants, le désespoir de la plupart! Une vieille femme seule était calme et résignée: seule dans ce monde, la vie avait peu de charme pour elle; et elle pensait que dans peu d'in- 1+

stanis elle allait rejoindre son fils unique, massacré l'année précédente par les Sauvages. Deux ancres étaient à bord, et en elles résidait notre unique espérance ; l'une est jetée, mais le câble se brise aussitôt : la dernière va être lancée, et une corde seule nous sépare de l'éternité ! Le silence était profond , nul n'osait respirer... .. Mais une violente secousse se fait sentir ; puis un long cri de joie lui succède , l'ancre avait trouvé prise , nous étions sauvés ! J'ai vu les orages de la Manche, ceux de l'Océan, les raffales du banc de Terre-Neuve, les grains des côtes d'Amérique et les tornados de la mer du Mexique; nulle part je n'ai été témoin d'un déchaînement des éléments comparable à celui que présentait cette mer d’eau douce.

Nous nous réparâmes aussi bien que nous le pâmes et gagnâmes Chicago ; ensuite nous relevûmes les côtes du Ouisconsin et entrâmes dans la grande Baie-Verte , où je quittai le navire. Revenu à Makinau un mois après , je me rendis chez M. Schoolcraft, l'illustre voyageur qui le premier découvrit les sources du Mississipi, et qui est actuellement agent général du Gouvernement américain auprès des Indiens Chippeways et Oltowas: cet homme, aussi bon que savant, me reçut avec une noble et touchante hospitalité ; il voulut que sa maison devint la mienne pendant mon séjour dans son petit domaine. Je savais qu'il avait épousé une des descendantes des Chippeways , et bien que la santé de madame Schoolcraft fut des plus chance

lantes , elle voulut bien me faire jouir de sa société ; au lieu de la squaw indienne

que je m'attendais à voir, je fus heureux de rencontrer une personne aussi remarquable par ses aimables qualités que par son esprit élevé et l'étendue de ses connaissances ; elle a été fort belle, et elle est encore très-agréable. Je conserverai toujours un, souvenir de reconnaissance pour la bonté avec laquelle voulut bien me recevoir, aux confins du monde civilisé, cette digne compagne d'un homme de bien.

En ce moment, près de quatre mille Indiens étaient rassemblés dans l’île pour recevoir les présents et les annuités que leur accorde le Gouvernement des États- Unis; le jour de mon arrivée, les chefs devaient se réunir en grand conseil à la maison de mon hôte ; ils étaient environ cent cinquante, la plupart portant le costume indien , d’autres quelques parties de l’habillement des blancs , quelques uns des uniformes d'officiers ; un vieillard , entre autres, était parmi ces derniers, et ses brillantes épaulettes formaient un ridicule contraste avec ses longues boucles d'oreilles et les plaques de fer-blanc et d'argent qui pendaient autour de son cou : ce qui choquait davantage était l'oubli volontaire du vêtement que nous regardons comme le plus indispensable à un homme , mais qui gène singulièrement la liberté

des mouvements du Sauvage ; ainsi ses grandes guêtres s’arrélant au milieu des cuisses , laissaient à découvert les parties du corps que nous cachons avec le plus de soin,

Ils venaient pour prendre congé, et, sachant que l'agent général devait se rendre prochainement à Washington, ils le chargèrent d'assurer de leur fidélité leur grand-père, le président , et lui demandèrent ensuite si, pendant son absence, le feu du conseil serait entretenu dans l'île, exprimant ainsi, dans leur langue si remplie de métaphores, le désir qu’un agent fût laissé pour s'occuper de leurs affaires ; il les rassura sur ce point. J'admirai pendant tout le temps la manière digne ct paternelle avec laquelle M. Schoolcraft répondit à toutes leurs demandes, ainsi que les conseils qu’il leur donna, les engageant à vivre entre eux en paix, cherchant à leur prouver les avantages que leur offriraient la culture des terres et l'éducation des troupeaux , et les exhortant à abandonner la vie précaire de chasseurs nomades. Je remarquai que, bien qu'entendant parfaitement les langues indiennes , il se servait continuellement d'interprètes; c’est là un des principaux points de l’étiquette des chefs indiens, qui affectent de ne pas comprendre d'autres langues que la leur.

Le lendemain je visitai les villages temporaires des Chippeways et des Oltowas ; les wigwams des premiers étaient généralement de forme ronde et recouverts de nattes, ceux des derniers, au contraire, étaient de forme conique et recouverts d’écorces. Parmi tous ces Indiens, on remarquaitune tribu d’Ottowas venue de la côte occidentale du Michigan, d'un lieu nommé Harbour-Croche, où est établie une mission catholique; ces Indiens étaient bien vêtus, et par leur sobriété et leurs manières pleines de douceur et de retenue, montraient qu'ils étaient sincèrement convertis à la foi chrétienne : la plupart d’entre eux portaient des espèces de redingotes en drap bleu, et sur la tête un chapeau de feutre bas et à larges bords, couvert de plaques d'argent etentouré de plumes d'autruches. Mais bien différent était le spectacle qu'offraient la plupart des autres peuplades ; se pressant autour des boutiques de liqueurs, ils y dépensaient en peu d’instants le montant des annuités qu’ils venaient de recevoir, et que quelques uns étaient venus chercher de trois et quatre cents milles, bien qu'elles ne montassent que de dix à vingt dollars (50 à 400 fr.). On leur vendait deux dollars (10 fr.) la bouteille une abominable liqueur fermentée nommée wisky, et qui ne valait pas vingt sous. Pour l'obtenir, ils vendaient tout ce qu'ils possédaient. Je remarquai entre autres une jeune et assez jolie fille chippeway, d'environ seize à dix-sept ans , que j'avais vue revêtue de son costume indien ; j'avais même admiré la manière gracieuse dont elle se drapait dans sa longue couverture

le jour du paiement, et je fus étonné de la voir habillée à l'européenne : une robe de toile remplaçait la couverture, des brodequins ses jolis mocassins de peau de caribou, et un vieux chapeau orné d'une énorme plume affublait sa tête; la pauvre fille paraissait bien fière sous ce ridicule travestissement; mais étant retournée ou village dans l'après-midi, quel ne fut pas mon dégoût de la voir se défaire l'un après l’autre de tous les objets de sa toilette pour assouvir cette malheureuse passion des Indiens pour l'eau de feu, et enfin, n'ayaut plus rien à vendre, offrir de livrer son corps à la débauche pour la modique somme de douze sous.

Je détournai les yeux de cette dégoûtante scène, dont le récit m'a paru nécessaire pour faire comprendre l'un des traits principaux du caractère indien , et la cause future de l'entière destruction d'une race qui, à plus d'un titre, semble mériter un meilleur sort. Pour rendre à M. Schoolcraft la justice qui lui est due, je dois dire qu'il fait tous ses efforts pour arrêter ce fléau, et que, par ses instantes prières , le gouvernement de Michigan a pris des mesures qui diminueraient considérablement le mal que nous venons de signaler, s'il était possible de les appliquer avec rigueur dans un pays d'une aussi vaste étendue.

A mon retour du lac Supérieur, je visitai pour Ja troisième fois l’île de Makinau, et je résolus de consacrer plusieurs jours à l’élude de ce point intéressant. L'ile a environ trois lieues de tour ; l'été n’y dure que quatre mois, et alors la chaleur varie de 60 à 72 degrés; mais pendant sept mois elle est entièrement séquestrée du reste du monde. Quelquefois, pendant ce long hivernage, le gouverneur de Détroit peut, par l'appât du gain, persuader à quelques Indiens d'entreprendre le dangereux voyage de parcourir sur la glace l'énorme distance qui sépare ces deux établissements ; mais cetle expédition est regardée comme des plus périlleuses; plusieurs y ont trouvé la mort, et un plus grand nombre y ont perdu la vue, par un singulier effet de la réfraction sur la neige. Cette pénible entreprise, qui dure de quinze à vingt jours , s'accomplit dans des traîneaux tirés par des chiens.

L'île de Makinau est entièrement formée d’un calcaire très-poreux, dans les fragments duquel on peut distinguer des trhces de cristallisation. L'on n’est pas d’accord sur l’origine du nom de Michilimakimac: suivant le plus grand nombre, il signifie la grande Tortue; suivant Carver, ce nom lui aurait été donné parce qu’il y a auprès une île qui a la forme d’une tortue (sans doute l'ile Ronde). M. Schoolcraft, qui est probablement de tous les blancs celui qui entend le mieux les langues indiennes , lui donne une toute autre signification : suivant lui, ce nom veut dire l’île des Grands-Esprits. La mythologie des Chippeways admet deux sortes

d'esprits : les uns, de petite taille, habiteraient une île du lac Supérieur, et les autres, de formes gigantesques, auraient établi leur demeure dans les grottes et les cavernes de l'ile qui nous oceupe. Bien que depuis près de deux siècles ce lieu soit le point favori de relâche des Français et des Canadiens qui explorent les grands lacs, il n°y a pas plus de cinquante ans qu'un marchand anglais y fut assassiné et dévoré par les Sauvages. L'on a beaucoup discuté sur l'anthropophagie ; ce que je puis dire, c'est que, bien qu'aucune nation du nord de l'Amérique n'ait l'habitude de se nourrir de chair humaine, presque toutes cependant dévorent le cœur des guerriers et des chefs qu’ils ont tués dans le combat , et celte coutume vient de la persuasion où ils sont qu'ils acquièrent ainsi le courage du décédé.

La population sédentaire de l'île peutse monter àenviron G00 habitants, dontuntiers blanes et pour la plupart Canadiens , et le reste métis, c'est-à-dire descendants de blancs et d'Indiens ; quelques marchands seulement sont Amtricains, ct la langue française y est généralement parlée; le village a entièrement la forme de ceux de France : il est composé de deux longues rues parallèles au rivage ; dans la seconde se trouve l'établissement de la compaguie des fourrures, qui est une assez belle maison ; on y voit aussi deux églises, l'une presbytérienne et l'autre catholique. Immédiatement après le village, s'élève, presque perpendiculairement , une crête de rochers fort élevée, au sommet de laquel': est construite la citadelle où flotte le drapeau américain ; elle se compose de quatre bastions entourés de belles palissades ; la position est des plus fortes, et l'on ne peut rendre la beauté et l'étendue du coup

d'œil dont on jouit de ce point élevé. A vos pieds se trouve le village et sa popu-

lation si active ; puis, de tous côtés, des amas de huites indiennes ; plus loin, vous voyez le port et la magnifique transparence des eaux reflétant l'image des bricks et des schooners qui s'y pressent ; partout se déploient devant vous les eaux tranquilles du lac, et la vue se porte avec ravissement sur les jolies îles qui vous entourent, ou sur les forêts du Ouisconsin , que vous distinguez avec peine à l'horizon. On voit encore dans l'ile les ruines d’un vieux fort français qui, étant tombé au pouvoir des Anglais, fut repris par nos ancètres au moyen d’un stratagème assez ingénieux. Un grand nombre d'Indiens fréquentaient toujours cette île pour y trafiquer de leurs fourrures : de tous temps dévoués à la cause française, ces fidèles alliés se réunirent un soir en plus grand nombre que de coutume sous les murs de la forteresse ; la cause apparente de ce grand rassemblement était une partie de paume, leur jeu favori. Bien que se défiant de leurs intentions, la plupart des officiers anglais vinrent jouir de ce spectacle. Bientôt la balle lancée par un bras musculeux

vient tomber dans l'enceinte de la palissade ; le factionnaire la rejette; mais le méme accident s'étant renouvelé plusieurs fois , le soldat impatienté refuse de rendre ce service aux joueurs. Alors deux chefs escaladent les pieux, ils semblent désarmés et n'avoir d'autre but que de recouvrer l’objet de leur amusement ; mais tout-à-coup se saisissant de la sentinelle, ils l'égorgent, se jettent sur la porte, l'ouvrent, pendant que

leurs camarades découvrant les armes qu'ils avaient jusque là cachées sous leurs

vèlements, poussent le cri de guerre, et se précipitent dans l'enceinte : parmi eux étaient des officiers français, peints et déguisés , qui firent en peu d’instants flotter le drapeau blanc sur les remparts.

I nous reste à parler des curiosités les plus remarquables decetteile. À environ un mille du village , et après avoir traversé un pays inégal, quoique bien boisé, on parvient au sommet d’une colline, d'où l’on peut jouir de la vue d'une des plus grandes merveilles que présente lecontinentaméricain; un pont naturel se présente à votre œil étonné, et à vos pieds s'ouvre un gouffre de près de deux cents pieds de profondeur, au fond duquel vous distinguez les eaux du lac Michigan. En se laissant glisser au fond de cette caverne , on aperçoit une seconde grotie située au-dessous de la première. Ce spectacle est admirable. Placé sur cette arche dont la main seule de la nature a tracé les proportions gigantesques , l’on ne peut se lasser de contempler les canots d’écorce des Indiens sillonnant les eaux tranquilles qui s'étendent au-dessous. Cette caverne est située près de la rive occidentale.

J'allai ensuite, à travers les bois, voir un rocher singulier appelé le pain de sucre. I s'élève presque perpendiculairement à environ cent vingt pieds de haut, et présente deux petites cavernes ; puis, après avoir traversé des bois touffus et monté sun une colline fort escarpée, j'arrivai à la roche des Crânes : c'est ainsi que l’on nomme une caverne dont l'entrée d’abord étroite, puisqu'on ne peut y pénétrer qu'en rampant, s'élargit ensuite considérablement, et où l’on trouve épars de nombreux ossements humains. Suivant une ancienne tradition, à la suite d’un combat entre deux nations indiennes , une soixantaine de vaincus se réfugièrent dans ce lieu , et, cernés par leurs ennemis , ils ÿ périrent de faim.

Pendant la guerre que le chef indien Pontéyac fit aux Anglais, et durant luquelle eut lieu la prise du fort Holmes , ainsi que nous l'avons vu plus haut, un marchand anglais fut sauvé par un vieil indien et caché dans cette grotte jusqu à ce qu'il pût une nuit s'embarquer et se soustraire ainsi à une mort affreuse.

Enfin, à l'est du fort s'élève une masse de rochers fort remarquable, connue sous le nom de Folie-de-Robinson. Cette pointe se projetait autrefois à une distance

considérable au-dessus du lac, et pendant que l'ile appartenait aux Anglais, un officier du nom de Robinson , charmé de l’imposante grandeur de la scène , s'avisa de se faire construire une maison à l'extrémité de ce promontoire aérien. Chacun lui représenta la folie de cette entreprise, le danger qu'il courrait en s'établissant ainsi sur une pointe de rochers exposée à la furie des vents, et dont le pied est continuellement battu par les vagues ; rien ne put vaincre son obstination , et un matin d'immenses blocs de roches, détachés du sommet et précipités à plus de deux cents pieds au-dessous, démontrèrent la justesse des prévisions.

Ce point est aussi consacré dans la mémoire des Indiens par une touchante tradition ; ils lui donnent le nom de Saut des Amoureux. Un jeune guerrier chippeway était devenu éperduement amoureux de la fille d’un chef d’une tribu avec laquelle sa nation était en guerre : son amour élait partagé, mais les coutumes des ludiens rendaient impossible leur union: la mort du jeune couple eût été la suite inévitable d'un acte semblable. Cependant, ne pouvant vivre l'un sans l'autre, ei sentant mutuellement qu'ils pouvaient se tenir lieu de tout, ils s'enfuirent une nuit dans un canot, et cherchèrent un refuge dans cette île sacrée, dont les idées superstitieuses éloignaient les différentes nations hostiles. Séduits également par la beauté pittoresque de cette roche , ils établirent leur demeure dans une grotte que la rature a creusée dans son flane : là ils passèrent plusieurs jours dans la joie et li bonheur ; les heures semblaient avoir dérobé pour eux les ailes du papillon agile et l'un auprès de l’autre ils étaient heureux. Quand la faim obligeait lindien à s'enfoncer dans les bois à la poursuite du gibier, sa compagne alors tressait des couronnes de fleurs , dont au retour elle ornait en riant son front martial, Mais ui jour il tarde à revenir: le sourire s’efface des lèvres de la jeune fille, l'impatience fronce son joli sourcil , puis enfin la crainte glace tout son sang, des larmes s'infiltrent à travers sa paupière ; cependant elle croit entendre un léger bruit à l'entrée de la caverne, elle écoute ; il augmente par degrés, c'est lui! Heureuse et folle, elle s’élance à sa rencontre et tout est oublié. .... Mais l'œil du jeune homme est hagard , il se précipite plutôt qu'il ne marche ; le sang coule avec abondance de plusieurs larges plaies qui couvrent sa tête et sa poitrine; elle pousse un cri, il lui couvre la bouche de sa main et lui fait entendre d’une voie affaiblie qu'un part

d'indiens hostiles est à sa poursuite ; que, venus dans l'île pour y sacrifier quelques

prisonniers aux divinités infernales, ils l'ont aperçu , et qu'échappé de leurs mains après un combat acharné, leur seul espoir est dans le silence, Bientôt des cris sausages se font entendre , des ombres passent devant l'entrée de leur retraite, ils

retiennent leur haleine, ils ne sont pas découverts! Le jeune Indien presse sur sa poitrine l'objet de son amour ; mais, d moment d'horreur! un affreux cri de joie leur apprend qu'ils se sont trop tôt flattés ; tout espoir est perdu !.... Alors saisissant la jeune fille, il se précipite à l'entrée de la caverne , et à la faveur de l'obscurité renverse ceux qui s'opposent à son passage. Bientôt entourés de tous côtés , il veut du moins épargner à sa bien-aimée les eruelles tortures du poteau, et la tenant toujours dans ses bras, il s'avance d'un pas ferme et assuré jusqu’à l'extrémité du rocher; elle devine son intention, et heureuse de mourir avec lui, elle le remercie par de doux embrassements de sa généreuse pensée ; suspendus au-dessus du gouffre, leurs derniers regards se rencontrent; ils comprennent l'éternité... . Leurs ennemis qu'ils semblent défier s’arrètent malgré eux , saisis d'étonnement. Mais la jeune Indienne pousse un cri déchirant; un Sauvage s'est glissé entre les broussailles et vient de la saisir par les cheveux : le regard de cet homme est satanique , un rire démoniaque déride ses traits barbares ; c'est son père... .. Il n’est plus temps ; d'un seul bond son amant s'est élancé, et, retenu par l'effort de son

ennemi, tous trois restent un instant entrelacés, vibrants el immobiles, puis,

perdant leur appui, ils sont entraînés dans le précipice : le vieillard pousse un hurlement de rage et cherche vainement à se retenir aux aspérités du rocher, tandis que toujours unis, même dans les bras de la mort, les amants sont déjà recouverts d'un blanc linceul d'écume.

Le mugissement des vagues qui chaque nuit battent avec furie la base de cette roche isolée, est, suivant les Indiens, le chant de mort des deux amants.

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