‹ Vues et souvenirs de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 31 sur 53 · LAC SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

LAC SUPÉRIEUR

Tandis que nous voyons la civilisation américaine pénétrer dans les solitudes de la Floride, traverser le Mississipi, fonder des villes et des villages sur les rives du Missouri , les bords du lac Supérieur sont au contraire restés tels qu'ils étaient au jour de la création ; des peuplades indiennes sont encore les seuls propriétaires du sol, et leurs canots d'écorce l'unique ressource du voyageur : celte région n’a-t-elle donc rien qui puisse attirer l'attention de l'homme civilisé ? D'une part, cependant, la nature s'y déploie avec une maguificence presque inconnue ailleurs, et, d'un

autre côté, le sol est partout formé des marbres les plus magnifiques ; de gigan-

tesques agates et d'innombrables cornalines eomposent les galets du lac; le cuivre,

si rare dans l'Amérique du Nord, est répandu ici en immense quantité et à un état

de pureté presque incroyable ; l'érable à sucre couvre tous les coteaux, el à voir le

nombre prodigieux d'esturgeons et de truites qui se trouvent dans lelac, l'on ne saurait

douter du produit que l'on pourra tirer un jour de pêcheries établies sur ses bords :

l’un des grands obstacles à la colonisation de ce pays est la sévérité du climat, ou plutôt la courte durée de l'été ; mais à voir cette atmosphère pure et sèche , ce beau soleil qui vient réchauffer le milieu du jour, et l'aurore boréale qui colore si magnifiquement les heures consacrées à l'obscurité dans les autres parages, l'on oublie malgré soi les monceaux de neige qui vous entourent , et d'énormes épis de blé que me montra à Michilimakimac le savant M. Schoolcraft, prouvent jusqu'à l'évidence la fertilité de ce sol tant calomnié. La seule véritable raison de l'abandon complet jusqu'ici de cette section de pays, doit être cherchée dans les difficultés que la navigation y rencontre, car tandis que des rivières larges et profondes joignent entre eux les autres grauds lacs, celui-ci n'a au contraire de communication qu'avec le lac Huron , et encore par le Sault-Sainte-Marie ; tout passage est donc impossible, et des navires construits sur le lac lui-même peuvent seuls servir à sa navigation.

Le 24 septembre 4858, je quittai l’île de Michilimakimac sur le steamer Harcy, que le Gouvernement des États-Unis envoyait reconnaître les grands lacs et étudier les points sur lesquels des phares devaient être construits, un acte du congrès ayant ordonné un relèvement de toutes les frontières maritimes. Le lieutenant Homans commandait l'expédition, et, ainsi que la plupart des hommes de l'équipage, il avait été attaqué de la fièvre bilieuse dite congestive, pendant le séjour du navire sur la côte ouest et si malsaine du Michigan et dans la rivière de Chicago ; son fils, intéressant enfant de six à sept ans, élait avec son père, tous deux semblaient mourants lorsque nous fûmes obligés de les laisser à Makinau , ét c’est sous la direction du capitaine en second que nous partimes pour relever la rivière Sainte-Marie.

Bien qu'il tombâtune pluie fine et froide, le spectacle qui nous entourait était cependant digne d'attention : les eaux du lac Huron s'agitaient avec violence ; lesIndiens Chippeways et Ottowas , qui étaient venus dans l'île pour recevoir le paiement de leurs annuités et les présents que leur fait le Gouvernement, retournaient en foule vers les sombres forêts qui leur servent de demeure ; réunis au nombre de vingt et mème de vingt-cinq dans un même canot d’écorce, l’on ne pouvait, sans frémir, voir tant de vies humaines exposées dans de si frêles embarcations à la furie des eaux orageuses : tantôt une flottille entière semblait disparaître dans l'abime, puis l'instant d'après on la revoyait de nouveau glissant légèrement au sommet d’une lame gigantesque , car leur canot est semblable au roseau de la fable, c'est la fragilité même de sa construction qui fait sa sécurité.

Notre direction étant au nord-est, nous restâmes presque constamment en vue de la terre ferme; partis à dix heures du matin, à trois nous aperçûmes l'ile de

Drummond, et à six nous entrâmes dans le chenal qui se trouve entre cetteileet la pointe Latour. Une heure plus tard, notre attention fut attirée par la vue d’un drapeau blanc hissé sur le sommet d’un arbre, et, pensant que des voyageurs étaient sans doute naufragés sur celte rive inhospitalière, nousallions, malgréle gros temps, yenvoyer une chaloupe , lorsque nous aperçûmes un groupe d'Indiens Chippeways qui, n’ayant probablement jamais vu de steamer dans ces eaux écartées , cherchaient par ce signal à nous prouver leurs intentions pacifiques. Les deux rives étaient couvertes de bois épais , formés de pins et de cèdres. Après avoir longé l’île de Drummond, nous vimes un îlot qui n’a que peu d’acres d’étendue, mais qui est remarquable par sa forme parfaitement arrondie.

La nuit arriva bientôt, et noire route se trouvant barrée par l'ile Saint-Joseph . sans qu’il fût possible de distinguer le passage , nous jetâmes l'ancre par six brasses de profondeur, et à une portée de fusil du rivage. Pendant la journée deux hommes s'étaient trouvés pris de la fièvre, et nous avions beaucoup de dyssenteries à bord. Toute la nuit nous éprouvâmes un ouragan épouvantable, et la pluie tomba par torrents ; c'était le coup de vent de l’équinoxe. Les bois retentissaient de tous côtés des hurlements des loups, soit qu'ils fussent épouvantés de l'ébranlement universel des éléments, soit au contraire qu'ils en tirassent parti pour poursuivre les daims effrayés; enfin le jour vint mettre un terme à ce désagréable concert, et nous montra que nous avions considérablement trainé sur les ancres. Le brouillard était des plus épais, et ce ne fut qu avec la plus grande précaution que nous pûmes avancer au milieu de roches à fleur d’eau et d'îles que personne à bord ne connaissait. Nous longeâmes la grande île de Saint-Joseph , qui est bien boisée, et sur laquelle les Anglais avaient établi un petit fort qu'ils ont depuis abandonné ; ensuite nous entrâmes dans le lac de la Boue, qui est fermé au sud par un groupe d'îles et barré au nord par la Pointe-aux-Herbes (Grassy-Point) , ainsi nommée à cause des beaux pâturages qui la recouvrent; puis nous passâmes entre cette île et celle de Sailor's encampment. Notre route nous conduisit ensuite entre Sugar Island et la côte canadienne : la première doit son nom à la quantité d’érables qui la recouvrent; nous y vimes quelques wigwams d'Indiens.

La rive canadienne est entièrement formée de roches d’un bleu cendré , qui s'avancent sous l’eau en forme de mamelons, presque toujours recouverts de cèdres touffus. A l'entrée de la rivière d'Aquanonge , l'on distingue des collines assez élévées, qui, jointes aux sinuosités de la rivière, donnent au paysage une beauté sauvage et pittoresque; un petit lac placé sur la côte du Canada est surtout admirable.

Un grand nombre d'aigles planaient majestueusement au-dessus de nous. C'est dans cet endroit seulement que l’on entre dans la rivière Sainte-Marie proprement dite : ce singulier passage est tellement étroit, que du navire on aurait presque pu sauter sur le rivage, qui des deux côtés est couvert de forêts très-épaisses, et dont les arbres penchés et renversés les uns sur les autres, montrent que vous êtes parvenu aux confins de la civilisation. Bientôt nous distinguâmes vers le nord des hauteurs considérables , et à trois heures, étant au milieu d’une belle et large rivière, nous aperçûmes le fort Brady , entouré d'une palissade de forme carrée, et qui présente à chaque angle un petit bastion. La garnison est composée d'une compagnie ; il s'y trouve plusieurs pièces de canon , et sur un mât placé au milieu de la cour, s'élève le drapeau américain. Le village est situé au-dessus ; il est peu considérable et consiste en quelques maisons faites de planches; parmi ses habitants une dixaine seulement sont blancs, et tous les autres métis. Aussitôt que nous fûmes amarrés au quai ou plutôt à la jetée, un assez grand nombre d’Indiens Chippeways vinrent à bord, apportant des mocassins et autres objets de curiosité pour lesquels ils demandèrent un prix furt élevé. Bien que la pluie tombât à torrents, je m'empressai de me rendre à terre et de m'enfoncer dans les bois à la recherche de plantes et d'animaux : les premières me parurent être les mêmes que celles de l'ile de Makinau.

Au nord de l'établissement est une mission catholique , située au milieu d’un village indien dont les huttes sont grandes , de forme presque carrée, avec le dessus arrondi, le lout construit en écorce ; dans plusieurs il y a un ou deux bancs destinés à servir de lits : en tout , elles me parurent beaucoup plus confortables que les autres huttes indiennes que j'ai été à portée de voir dans le cours de ines voyages. Ces Indiens sont très-religieux et fort attachés au culte catholique. Autour de la mission est le cimetière, dans lequel je vis uu grand nombre de fosses recouvertes

d'un petit toit d'écorce et surmontées d’une croix ; auprès est une scierie qui marche au moyen d'un filet d'eau provenant des chutes , et que l'on a détourné dans

un petit canal.

Ces chutes ont environ un mille de long : je m'attendais à voir une noble et belle cascade : sous ce rapport je fus bien désappointé ; c’est tout simplement une succession de roches au milieu desquelles les eaux de la rivière se précipitent ; les Indiens les descendent dans leurs canots d'écorce, qu'ils dirigent adroitement au moyen d’une perche. Sur la rive canadienne anglaise se trouvent plusieurs maisons, et entre autres une factorerie de la compagnie des fourrures.

Le jour suivant il fit très-froid et il tomba de la neige toute la matinée, ce qui ne nous empèêcha pas de partir pour le lac Supérieur, dont nous étions encore à quinze milles. Le passage à {ravers la pointe qui s'avance au-dessus des rapides n'a environ qu'un mille de long. Les forêts sont tellement épaisses dans cet endroit, que ce n'est qu'avec la plus grande peine que l’on peut s'y frayer un passage, et elles sont tellement inondées , d'ans cette saison du moins, qu'il nous fallut traverser de véritables mares dans lesquelles nous enfoncions jusqu'aux genoux. On va, dit-on, creuser un canal qui joindrait ainsi les eaux du lac Supérieur à celles du lac Huron : bien qu’exécuté dans un pays actuellement désert, cetravail serait fortutile etattirerait promptement la population vers ces régions. Nous remontâmes ensuite la rivière, et, parvenus au gros cap, il nous fut possible d'admirer la ravissante vue du lac Supérieur, la plusgrande masse d’eau douce que présente la surface du globe. Revenus aux chutes , nous effectuâmes notre retour par la même route , et en descendant la rivière Sainte-Marie, nous vimes un grand nombre d’Indiens Chippeways dans leurs canots d’écorce. Désirant converser avec eux ct leur acheter du poisson , nous fimes tous nos eflorts pour les attirer à bord, mais inutilement ; le bruit de la machine du steamer semblait leur inspirer une frayeur insurmontable. Nous eùmes pendant le jour plusieurs nouveaux cas de fièvre. L'expédition avait ordre de relàcher à l'ile de Drummond, la plus occidentale des Manitoulines; le 24, à onze heures du matin, nous étions devant cette ile, et tournant au sud , nous cherchâmes pendant quelque temps l’entrée de la baie , que nous découvrimes vers la pointe sud-est : elle est spacieuse et profonde; on peut en reconnaitre l'entrée à deux petites îles qui forment deux passes : les Anglais y construisirent autrefois un fort qu'ils ont depuis abandonné ; aussitôt après leur départ, lesIndiens l'incendièrent. pour en retirer les clous et les morceaux de ferraille. La baie offre l'aspect le plus singulier par la quantité de ruines qui de tous côtés couvrent ses bords. Nous étant trop approchés du rivage, nous échouâmes et fûmes plusieurs heures à dégager le navire. Cette île était le centre de la puissance des Anglais dans ces régions écartées , et à en juger par les amas de décombres qui s'offrent à la vue, ils ont dù y élever des constructions considérables; il reste encore debout une quantité de cheminées et une

énorme croix. Lorsque nous débarquâmes , le canot étant d’un tirant trop considérable, nous fümes obligés d'entrer dans l’eau jusqu'aux genoux. Mais quelle ne fut pas mon horreur, quand , après avoir ôté ma chaussure pour l’exposer au soleil , je me vis entouré tout-à-coup d’un nombre infini de couleuvres rayées : ne sachani si elles étaient venimeuses ou non , et me trouvant ainsi nu-pieds, je craignais à chaque in-

stant d'être mordu. Cette ile est aujourd’hui inhabitée, un pauvre chat mourant de faim fut le seul animal domestique que nous y vimes ; elle est couverte de blocs erratiques qui y ont été apportés du Nord : en fait d'insectes, je n’y vis que des moustiques et une espèce de sy/pha que je crois nouvelle. Nous nous rembarquâmes vers les quatre heures de l'après-midi. La petite Manitouline, quenous vimes ensuite, en est très-rapprochée , elle lui ressemble beaucoup et est également déserte ; les Anglais ont quelques émigrants sur la grande Manitouline , mais leur établissement militaire est aujourd’hui à Pelequantachin au fond du golfe des Manitoulines. Nous relâchâmes ensuite devant la pointe Latour : toute cette partie est couverte de forêts très-épaisses , et les vagues battent contre le cap avec une incroyable furie. A notre retour, nous eùmes à luiter pendant la traversée contre une violente tempête qui dura toute la nuit, et étant fort incommodé du mal de mer, ce fut avec un indicible plaisir que je me trouvai, au point du jour, devant le petit paradis terrestre de l’île de Makinau ; le lieutenant Homans et son fils étaient en pleine convalescence. Cette région est fort saine, et les cas nombreux de fièvre que nous eùmes à bord devaient probablement leur origine au séjour précédent de l’expédition sur les côtes basses et humides du Michigan et des Illinois.

QUELQUES AÉPLBRIONS

L'HSTOIRE ANCIENNE DE L'AHÉRIQUE.

Si les premières pages de l'histoire de l'Assyrie et de l'Égypte sont tellement obseurcies par la nuit des temps, qu'il est à peu près impossible de distinguer dans ce vaste chaos les faits qui appartiennent aux traditions réelles, de ceux qui ne doivent leur origine qu'à la brûlante imagination des poètes ou à l'orgueil des nations, combien ce qui concerne l'Amérique, avant l’arrivée de Colomb, ne semble-t-il pas voué , d’une manière plus positive encore, à un éternel oubli! Bien des personnes souriront même à la pensée d'une histoire qu’elles se figureront n'être fondée ni sur des monuments historiques, ni sur des manuscrits antiques, ni sur des traditions locales; mais l’homme imparlial verra bientôt que si cette étude est entourée de difficultés nombreuses, elle peut du moins s'appuyer sur les bases que nous venons d'énumérer. Quels peuples , en effet , conservèrent jamais avec plus de respect les traditions de leurs pères que ne le font les hommes rouges de

l'Amérique? Des monuments sous forme de tumuli ne couvrent-ils point tout le nord du continent? Des ruines considérables ne se présentent-elles point en cent endroits? Des idoles sans nombre n’ont-elles pas été découvertes, et les Téocalli du Mexique, souvent couverts de caractères antiques, ne peuvent-ils point êtie comparés aux pyramides d'Égypte? Les manuscrits et les hiéroglyphes eux-mêmes ne manquent pas entièrement , ainsi que nous le verrons bientôt.

Lorsqu'en 4519, vingt-sept ans après la découverte du continent, Fernand Cortez débarqua sur les côtes de la Nouvelle-Espagne , il fut reçu avec respect et soumission , et il avoue lui-même qu’une tradition universellement répandue dans le pays aida singulièrement au succès de ses armes. Cette tradition disait qu'un grand châtiment serait infligé au peuple par des conquérants formidables venant de l'est, et que, fils du soleil, ils auraient à leur disposition le feu sacré de leur père. Frappés de leur prédestination , les Mexicains crurent qu'il était inutile de chercher à combattre contre le destin, et leur empire immense se soumit, après de faibles efforts, à quelques aventuriers étrangers.

Suivant d’autres traditions , les Mexicains ou Aztecs n'étaient pas depuis longtemps les maîtres du pays, mais ils avaient émigré de régions situées au nord, et l’on a cru découvrir que l’époque de leur arrivée ne montait pas à plus de trois siècles lors de l'arrivée des Européens; ils venaient d’un pays appelé Azilan ou Atlan , et avaient passé de nombreuses années sur la route : en pénétrant dans la vallée de Mexico, ils lui avaient donné le nom d'Anahuac. La tradition ajoutait qu'avant leur venue, le pays était habité par les Toltecs, nation puissante et civilisée qui avait envahile pays cinq cents ans auparavant (vers 650 (!« l'ère chrétienne). Ces derniers employaient l'écriture hiéroglyphique, et semblent étre parvenus à établir une année astronomique fort exacte. Ils ne savaient rien de ceux qui avaient occupé le sol précédemment, et en conséquence, c'est à eux que les Aztecs altribuaient les pyramides de Cholullan et de Téotiluacan qu'ils avaient trouvées lors de leur arrivée dans le pays: ces monuments étaient, suivant la tradition, des temples consacrés à la divinité et portaient le nom de Téocalli, qui signifie maison des Dieux. Quant au Téocalli de Mexico, il était d'origine moderne, et'bâti six ans seulement avant la découverte du continent par les Européens ; il était dédié à Tezcatlipolica (la principale des divinités mexicaines après Téolt, qui est l'être suprême, Dieu, ct correspondant à Jehovah et à Saturne) et à Heutzilopochtli, ou le dieu de la guerre. Ce monument a été construit sur le modèle des pyramides de Téotiluacan, situées à huit lieues au nord-est de Mexico, dans la plaine de Micoalt (sentier des

morts) : l'une de ces dernières est plus élevée que la troisiem pyramide 4Egypte; elle est dédiée au soleil (Tonatuih), et l'autre à la lune Mezli); ms le plus remarquable des monuments d'Anahuac est le téocalli de lula. 11 est situé dans une plaine, à deux mille deux cents pieds au-dessus de la surface de la mer, et près de la base du volcan d'Orixaba. Cette pyramide, formée de quatre étages, semble correspondre parfaitement aux quatre points cardinaux ; son élévation n'est que de cinquante mètres, mais chacun de ses côtés a quatre cent trente-neuf mètres de long; cette base a done deux fois l'étendue de la pyramide de Chéops, tandis que son élévation ne dépasse que de peu celle de Mycérinus.

Parmi les ruines de Palanqué, l'on trouve aussi de nombreuses idoles et des zodiaques ressemblant à ceux d'Égypte. U me semble facile de reconnaître un sphinx dans l'idole que M. de Humboldt regarde comme une prêtresse aztec, et qui est aussi représentée par M. Delañeld. Elle fut trouvée parmi les ruines du Tenochtilhlan détruit par Cortez.

Nous voyons done que les traditions mexicaines attestent deux grandes invasions de ce pays, par les Toltecs d'abord , et ensuite par les Aztecs. Nous ne savons presque rien du premier de ces peuples, et moins encore de ceux qui le précédérent; cependant il me semble très-probable que le continent de l'Amérique était antérieurement habité par des nations barbares semblables à celles que l'on trouve encore dans le nord et dans la partie septentrionale du Brésil, et l'origine asiatique de cette race d'hommes nous paraît hors de discussion ; mais il n’en est peutêtre pas de même à l'égard de leurs conquérants.

Quant au Pérou , la tradition nous apprend que cette région fut civilisée par de sages hommes venus peut-être du Mexique, car l'étude anatomique des anciens crânes trouvés dans les tumuli, nous prouve la congénuité de ces races. Cependant il est certain que cette région était parvenue à un haut degré de civilisation avant l'arrivée des Aztecs, et c'est probablement aux Toltecs qu'appartient cette réformation. Ce

fait du moins semble prouvé : 4° par le culte religieux des Péruviens, qui,

voués à l’adoration du soleil, ne lui offraient que des fruits et des fleurs, tandis que les autels des Aztecs fumaient du sang des vir‘imes humaines. Les temples des uns envoyaient au ciel le doux parfum des plantes tropicales, tandis que des autres ne s'échappaient que des cris de tortures et des gémissements de mort ; et 2 par un fait anatomique qui prouve que la race dite péruvienne a dû exister depuis une époque bien reculée : les squelettes humains trouvés à la Martinique, ct connus sous le nom d'hommes fossiles, appartiennent à cette race , ainsi que je

m'en suis assuré moi-même par l'examen d’un crâne déposé au Muséum de Charleston par le docteur Lherminier, et que j'ai toute raison de supposer avoir appartenu au même individu que le squelette du Muséum de Paris, figuré par notre illustre Cuvier dans son bel ouvrage sur les ossements fossiles (1).

Les Péruviens donnent le nom de Manyo-Capac à celui qui leur apporta le bienfait de la civilisation; ils le représentent vêtu d'une longue robe et muni d'une barbe d’une remarquable grandeur. Le révérend M. Dempster, dans une lettre écrite de Buénos-Ayres, donne la description suivante des naturels du Pérou avant l'arvivée des Incas. « Ils étaient dans l’état le plus abject de dégradation sauvage ; ils demeuraient dans des excavations, et leur nourriture n'était point tirée du sol, mais se composait de chair humaine, des produits de leur chasse, et de racines et baies dont Les forèts de leurs contrées abondent; ceux qui n'étaient pas dans un état de nudité complète étaient couverts de peaux d'animaux féroces ; mais le côté le plus effroyable de leur caractère était le cannibalisme : ils ne se contentaient pas, comme les Mexicains, de dévorer la chair des victimes sacrifiées sur les autels de leurs idoles , et qui étaient généralement des prisonuiers faits sur d’autres tribus également cannibales; mais ils nourrissaient et engraissaient une partie de leurs propres enfants , afin de les égorger ensuite et de se nourrir de leurs cadavres sanglants ; cependant, aussitôt que la race des Incas se présenta, ces atrocilés disparurent. »

Si actuellement nous jetons un coup d'œil sur les traditions religieuses des Mexicains, nous trouverons parmi les monuments les plus curieux de ce genre, une peinture envoyée à Rome peu de temps après la découverte. Elle représente le serpent-femme des Mexicains, Cihuacohuatl, appelé aussi Tonacacihua (femme de notre chair) : cette femme est considérée comme la mère du genre humain ; devant elle est un serpent à sonneltes, qui semble s'adresser à elle et lui présenter sa langue fourchue ; à côté sont deux hommes qui luttent l'un contre l’autre, et au-dessous des figures que l’on a considérées comme des autels, et dont l’un est renversé. Il est impossible de ne pas reconnaitre ici la tradition d'Éve et celle du meurtre d’Abel par Caïn.

Dans un manuscrit découvert, en 4566, par don Pedro de Los Rios, dominicain espagnol, on trouve le passage suivant : « Avant la grande inondation qui eut lieu quatre mille huit cents ans après la création du monde, le pays d'Ana-

4) En supposant que la dépression du crâne ne soit pas artificielle.

huac était habité par des géants; tous ceux qui ne périrent pas furent transformés en poissons, excepté sept qui se réfugièrent dans des cavernes. Lorsque les eaux se furent retirées , l'un d'entre eux, Aclhua, surnommé l'architecte , alla à Cholula, où, en mémoire de la montagne de Chaloe qui lui avait servi de refuge ainsi qu'à ses six compagnons, il construisit une colline artificielle en forme de pyramide; il fit faire des briques dans la province de Tlenalco , au pied du mont Cocolt, et, pour les faire apporter à Cholula, il établit une ligne d'hommes qui se les passèrent de main en main.

» Les Dieux virent avec colère cet édifice dont le sommet devait s'élever jusqu'aux nues, et firent tomber le feu céleste sur la pyramide. Nombre d'ouvriers périrent; les travaux furent arrêtés, et l'on dédia le monument à Quetzalcoatl, le dieu de l'air. »

Suivent ensuite quatre âges ou époques, à la suite de chacun desquels monde fut détruit; le mème moine dont nous venons de parler se proeurn de: sins hiéroglyphiques qui les représentent ; et l’on peut en trouver des pi le Codex vaticanicus, n° 3728, et dans l'ouvrage de M. Delafield, A ?? première époque, les hommes périrent par la famine; à la seconde, 1 un homme et une femme seuls furent sauvés, mais beaucoup d'auir; iureni changés en oiseaux. A la troisième, le monde semble avoir été détruit pur une tempête (représentée par le dieu de l'air); un homme et une femme seuls se sauvent dans une caverne, le reste du genre humain semble avoir été métamorphosé en énormes singes, munis de longues queues. À la quatrième époque enfin , apparait le déluge; un homme et une femme seuls (Cocoa et Xochiquetza) se sauvent dans un canot d'écorce attaché avec des jones, et auprès d'eux apparait une sorte d'oiseau.

On remarquera que ces divers évènements, qui semblent en grande partie se rapporter à ceux de la Bible, portent cependant généralement un caractère de localité américaine : ainsi le reptile tentateur est un erolale ou serpent à sonnettes (genre propre au Nouveau Monde), et les singes sont munis de longues queues, ce que l'on ne trouve pas dans ceux de l'ancien continent. Au reste, l'histoire des premiers âges du monde est uniforme chez ious les peuples qui ont conservé un souvenir traditionnel. Les Chinois , les Indiens, les Babyloniens et les Carthaginois offrent , sous tous les rapports, la coïncidence la plus frappante avec le Pentateuque.

Voyons actuellement ce qui se passait dans le nord du continent à une époque

qui correspond à celle où est généralement placée l'émigration des Aztecs, c'est-àdire vers le douzième siècle.

Le missionnaire Heckwelder, qui résida longtemps parmi les Delawares ou Lenni-Lenappés, nous apprend que, suivant une tradition répandue parmi cette tribu, leurs ancètres venaient de régions situées à l'ouest du Namæsisipi (Mississipi); l’on ne sait quelle fut la cause de leur émigration. Cependant, après de noinbreuses années de voyages, ils parvinrent aux bords du grand fleuve ; là, ils trouvèrent les Mangwes ou Iroquois, qui, eux aussi, émigraient de contrées lointaines et élaient parvenus au même endroit; mais toute la région située à l'est du fleuve était habitée par la puissante nation des Alléganys ou Alligoris, qu'ils représentèrent comme une race de géants, et qui s'étaient opposés au progrès de leur voyage. Enfin, excités par une tradition de ces peuples, les Lenni-Lenappés el les Jroquois se liguèrent ensemble etenvabirent leur pays ; nombreuses furent les batailles qui eurent lieu entre eux, et cette guerre ne se termina que par l'extermination de la majeure partie des Alléganys et l'émigration du reste, qui descendit le Mississipi, se dirigeant vers le sud, Il semble que ce peuple était parvenu à un certain degré de civilisation, car la tradition lui attribue l'érection des tumuli qui couvrent le pays et celle des fortifications que l'on trouve disséminées sur des points nombreux, mais particulièrement sur les bords de l'Ohio et des grands lacs. Quelques voyageurs out pensé que les Aztees étaient les descendants de ce peuple. La guerre eelata bientôt entre les Lenni-Lenappés et les roquois. Les premiers furent vaineus et déclarés femmes par leurs vainqueurs.

Les tumuli dont nous venons de parler , et qui généralement contiennent des ossements humains en très-grand nombre, indiquent la présence , à une époque plus ou moins reculée, d’une population immense s'étendant au nord le long du Mississipi et jusqu'à la rivière rouge du lac de Winipeg. On a dernièrement observé dans le Ouisconsin des monuments singuliers de ce genre, construits en terre et ayant la forme de quadrupèdes, d oiseaux et mème d'hommes. Plusieurs des animaux ainsi représentés me semblent être des mammouths.

Il semble aussi prouvé que, de 1100 à 1350, les Danois et les Irlandais fréquentaient les côtes de Terre-Neuve et celles du continent , aussi loin au moins que le Massachusetts. Quelques personnes ont voulu également voir en eux les pères

des Aztecs. Nous pensons que l'on se rapprocherait peut-être plus de la vérité

en les considérant comme les ancêtres des Esquimaux, qui, certes, sont bien différeuts des autres Indiens de l'Amérique,

Enfin, si nous ne tenons aucun compte des dates au moins problématiques que l'on assigne à ce grand évènement (l'invasion des Aztecs), ne pourrait-on pas trouver une singulière similitude entre le nom d'Atlan, d'où cette race disait venir, et cette fameuse Atlantide célébrée par les anciens, et qui, depuis tant de siècles, n'est restée au livre de l'histoire que comme une image frappante de la vicissitude des grandeurs humaines ; car ici ce ne sont pas des humains qui disparaissent, ni d'éphémères renommées qui, semblables à l'éclair, brillent et retournent au néant, ni même des nations qui, après quelques siècles d'existence, meurent de corruption après avoir vécu d'iniquités : mais c’est un vaste continent qui, frappé sans doute de la réprobation céleste , ‘s'engouffre tout entier dans l'oubli, et ne laisse pour seul ressouvenir que quelques traditions mystiques.

L'on sait que, suivant Platon , ce continent d'immense étendue était situé audelà des colonnes d'Hercule, et nous trouvons dans le Thæmeus de ce grand philosophe , que Critias, l'orateur , annonce avoir entendu parler de ce continent par son grand-père , qui le tenait de Solon , lequel était redevable lui-même de cette tradition aux prètres égyptiens. Suivant lui, la grandeile d’Atlantes, située près du détroit de Gades , était gouvernée par une race de puissants conquérants qui avaient

envahi toute l'Afrique jusqu'à l'Égypte, et toute l'Europe jusqu'à la mer de Tos-

cane ; cependant, plusieurs siècles après, et à la suite d'inondations et de tremblements de terre, ce continent fut englouti au sein des eaux , et, pendant bien des sivcles , les mers furent rendues inaccessibles aux navires par les rochers et les pies sous-marins qui les obstruaient de toutes parts. D'un autre côté, Diodore de Sicile nous apprend que les Phéniciens, naviguant au-delà des Colonnes d'Hercule, furent poussés par des tempêtes vers l'ouest et rencontrérent enfin une vaste ile remplie de rivières navigables et produisant de nombreux fruits. On sait aussi que les Carthaginois, dont les expéditions de découvertes étaient de véritables émigrations, quelquefois composées de plus de 50,000 hommes , explorèrent les côtes d'Afrique au moins jusqu'à la rivière de Gabon, et peut-être doublèrent le cap de Bonne-Espérance, D'après ces faits, il me semble impossible de ne pas admettre que les anciens eurent connaissance de l'Amérique , soit qu'ils aient dirigé vers ce continent des navires frétés, soit que leurs embarcations ÿ aient été jetées par les tempêtes.

Plusieurs raisons me paraissent venir à l'appui de l'opinion qui admettrait que quelques unes des grandes invasions de l'Amérique, et probablement celle des Autecs, auraient eu lieu de l'est à l'ouest, contrairement à l'opinion généralement

admise que toutes les nations américaines sont d'origine asiatique. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet article , la tradition représente les pères de la civilisation mexicaine comme étant les fils du soleil, ce qui n'est, selon nous, qu'une métaphore indiquant qu'ils arrivaient de l'Orient. Cette opinion est d'autant plus fondée , que les Espagnols, qui venaient de cette direction , furent aussi honorés du même titre,

D'un autre côté, le nom de fheotl qui est celui du dieu principal des Aztecs, ressemble singulièrement à celui du Theos des Grecs, surtout si l’on considère que la terminaison #{ est grammaticale dans la langue mexicaine.

Les traits attribués universellement aux Aztees exeluent toute possibilité d'une origine asiatique : dans tous les dessins et hiéroglyphes, cette race est

remarquable par son nez aquilin et démesurément protubérant ; n'est-il pas

probable que la masse de peuple, qui était d'origine asiatique , fut frappée de cette différence de conformation physique que présentaient ses vainqueurs ? Enfin, j'en reviens encore à l'extrème ressemblance des costumes avec ceux des anciens Grecs ou peuples de la même époque. Je ne chercherai pas à pousser plus loin ce genre de recherches, et je dirai seulement que s'il est à peu près incontestable que la masse des nations de l'Amérique soit d'origine asiatique, il me paraît cependant probable que quelques unes des grandes émigrations civilisatrices viennent de l'est, et que, d'un autre côté, il est impossible, dans l’état actuel des connaissances. de se former une idée exacte des époques et des dates auxquelles ces évènements remontent.

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La Fluride , dont on pourrait croire que le nom gracieux rappelle le luxe de la végétation, si on ne savait qu'il n'est qu'un souvenir du jour de sa découverte . est une des régions du globe les plus dignes d'attirer notre attention ct de devenir l'objet de notre étude : car si chez elle les fleurs, ces brillants ornements de la nature, semblent fatiguées de ne couvrir que la terre et s'élancent en s'entrelaçant jusqu'au sommet des arbres , le sol lui-même nous présente un phénomène des plus remarquables : partout se forment des cavernes profondes , partout des rivières jaillissent des entrailles de la terre ; ici vous voyez un fleuve majestueux rouler tranquillement ses eaux , puis instantanément disparaître à vos yeux pour se remontrer de nouveau à une distance considérable, et former ainsi de nombreux ponts naturels; là des lacs étendus apparaissent lout-à-coup dans des

lieux qui de tous temps produisirent le mais de l'Indien. Dans le nord, cette région, qui, sous ce rapport, est semblable à bien

d'autres parties des États-Unis, offre les preuves de la civilisation la plus avancée

au milieu de la barbarie du désert: de beaux et vastes bateaux à vapeur sillonnent constamment ses fleuves, portant à la mer mexicaine les riches produits des plantations éparpillées sur leurs bords, tandis que sur les mêmes rives, l'écho retentit encore des cris du Sauvage et des hurlements des animaux féroces. Dans le sud , ces rois de la forêt exercent encore seuls, et d’une manière incontestée, leurs droits d'occupation , car les marais sans bornes qui couvrent cette contrée , ont jusqu'ici présenté aux blanes une barrière infranchissable ; cette région tremblante et vaseuse, connue sous le nom d'Everglades , semble appartenir à une forma-+ tion seulement ébauchée encore, et peut peut-être nous donner l'idée de ce qu'était le globe terrestre, lorsqu'il échappa à la main incommensurable qui venait de le créer.

Estelle aussi sans intérêt celte population sauvage elle-même , qui, depuis des siècles, défend constamment sa liberté contre les trois puissantes nations qui ont vecupé alternativement la Floride, et qui n'abandonne chaque pied de son territoire qu'après l'avoir couvert du cadavre d’un guerrier.

Notre objet est de dire ici quelques mets de ces Indiens et des forêts qu'ils habitent.

Lors de leur découverte par les Espagnols, les Florides étaient habitées par des nalions nommées Yamesses, Polarches et Caloosas. Ces peuples furent , il y a environ cent quarante ans, entièrement détruits par une portion de Muscogis ou Crecks qui, abandonnant leur patrie, vinrent s'établir en Floride, Ceux-ci reçurent des autres Indiens le nom de Séminoles, qui signifie réfugiés. Bientôt ils devinrent une nation puissante et guerrière qui continua à se recruter des mécontents des autres tribus.

Les Muscogis vinrent probablement du Mexique (isthme de Panama }, car des vieillards me dirent souvent qu'autrefois leurs pères habitaient une contrée couverte de montagnes , du sommet desquelles la vue embrassait deux mers. Ne voulant pas se soumettre aux Espagnols ,ils vinrent s'établir sur les bords du Mississipi, d'où ils furent encore chassés lors de l'établissement des Français.

Les Yamesses étaient, dit-on, de couleur très-foncée , ce qui fait croire à quelques personnes que leurs descendants ont douné naissance à la tribu des Ocklewahaws ; cependant l'opinion la plus répandue est qu'ils ont étéentièrement massacrés, Bartram raconte que, suivant des traditions indiennes, le grand marais d'Ochefanoké était habité

par des êtres d'une extrême beauté que les Séminoles nomment filles du soleil, et cet

auteur pense que quelques débris de la nation des Yamesses ont peut-être été chercher un refuge dans cet endroit inaccessible, et qu'apparaissant à des époques éloignées , ils ont excité des idées superstitieuses ; cependant, dans ces derniers temps (décembre 1858) , les troupes américaines commandées par le général

Floyd, ont pénétré dans ce marais et n’y ont aperçu aucune trace d'habitants. D'après le rapport des Espagnols, la population indienne de la Floride était autrefois aussi compacte que celle du Mexique, et l'on sait que la puissante nation des Shawanées vient aussi de cette région. Nous ne nous étendrons pas ici sur l'histoire des Séminoles, mais nous dirons seulement que cette nation belliqueuse ,

après avoir toujours combattu avec courage contre les Espagnols et les Anglais , a su résister également jusqu'ici à tous les efforts qu'ont faits les Américains pour la transporter au-delà du Mississipi , et qu'aujourd'hui, après plusieurs années d'une guerre d’extermiration , les malheureux restes de cette célèbre tribu , dispersés et sans chefs, préfèrent vivre nus dans les bois , traqués comme des bêtes fauves , et n'ayant d'autre nourriture que le manioc et les fruits sauvages, plutôt que d’abandonner les os de leurs pères. Si nous ne pouvons refuser un soupir de compassion à cette race héroïque , gardons-nous de penser que les rêves creux de quelques prétendus philosophes sur l’homme sauvage, se trouvent ici plus qu'ailleurs réalisés : le Séminolie, à part les nobles qualités que nous avons reconnues en lui, est un barbare sans foi qui ne se plaît que dans le sang, et pour qui les cris de la victime attachée au poteau sont une délicieuse musique. Semblable aux autres Sauvages, il ne connaît point la pitié, et pour lui la chevelure de la jeune fille est un trophée aussi glorieux que celle du guerrier.

Parcourons actuellement les différentes phases de la vie de l’Indien. Aussitôt après sa naissance, l'enfant, maintenu sur une planchette et entouré de bandelettes et de grains de verroterie, est attaché au dos de sa mère par des courroies de cuir, Lorsque celle-ci travaille dans les champs, elle le suspend de la mème manière à une branche d'arbre. Les enfants sont élevés avec une grande douceur et de bonne heure prennent des habitudes d'indépendance, Jusqu'à dix et même douze ans, les deux sexes vont sans vêtements. À cet âge, les garçons conçoivent déjà des idées guerrières et affectent de mépriser les femmes. Ils passent tout leur temps à essayer leur adresse à tirer de l'are. Quelques années plus tard , ils joignent vu narti de guerviers, et s'ils reviennent avec le scalpe d'un ennemi , ils sont regardés comme faisant partie de la portion virile de la nation. Les occupations du guerrier consistent

à chasser et à combattre, tout le reste est laissé aux femmes. Le guerrier séminole

est brave et altier. Lorsque le général Jackson eut vaincu les Indiens Mikasoukis, leur principal chef Néomaltha se présenta à lui et lui dit : « Tu es un grand guerrier, mais ceux qui l'ont précédé n'étaient que de vieilles femmes ; loi tu es un grand chef, fais-moi mourir dans les tourments, car si tu étais mon prisonnier je voudrais voir jusqu'où s’étendrait ton courage. » Lorsqu'il apprit qu'on lui laissait non-seulement la vie, mais que de plus on lui accordait des terres, il s’écria : « Conduisez-moi loin, bien loin, car ne pouvant plus combattre les blancs que j'exècre, je veux au moins ne plus les voir. » Il vit encore dans l'Arkansas. Nous venons de parler des Mikasoukis; c'était un peuple de républicains, et leur nom signifie sans chefs héréditaires.

Les Séminoles, de même que les autres Indiens du Sud, ont des esclaves noirs qui partagent avec leurs femmes les travaux de l’agriculture , c'est-à-dire la culture de quelques champs de maïs peu étendus; ils les traitent généralement avec douceur et leur laissent faire ce qui leur plaît, pourvu que leur récolte se fasse. Les uègres habitent ordinairement de petits villages à côté de ceux de leurs maîtres. Ils sont vêtus et nourris comme eux et les accompagnent à la guerre, où ils se font remarquer généralement par leur cruauté, même parmi les Sauvages, qui semblent cependant avoir poussé cet effroyable penchant à son dernier degré. Je vis un jour une ferme qui la nuit précédente avait été attaquée par les Indiens : deux hommes avaient été tués les armes à la main, leurs cadavres mutilés et leurs chevelures enlevées ; une femme avait été brülée vive, puis coupée par morceaux, et deux jeunes enfants rôtis vivants ; autour du feu l'on voyait encore les traces humides de sang laissées par les pas des Sauvages qui avaient dansé autour de ces malheu-

reuses viclimes en se riant de leurs horribles sonffrances. J'appris ensuite

que la femme ne fut tuée qu'après avoir été condamnée à voir ses enfants torturés sous ses yeux. Parmi ces Indiens si barbares en temps de guerre, l’on trouve cependant des lois sévères qui protègent la vie humaine et forment un singulier controste avec la corruption et les passions effrénées des blancs qui les avoisinent. Ainsi l’adultère est puni de la mutilation du nez et des oreilles, et un vieux chef qui était dans cet élat, en m'’avouant l'origine des cicatrices qui le défiguraient , ajouta : « C'est la loi , c'est bien! »

L'homicide est puni de mort, mème lorsqu'il est involontaire. Peu de jours avant mon arrivée aux villages de la rivière d’Apalachicola , deux jeunes gens, liés depuis leur enfance d’une étroite amitié, étaient ensemble à chasser : l’un eut le malheur de tuer l’autre par mégarde ; le coupable se présenta devant le conseil des

chefs, et une sentence de mort fut rendue. Conduit devant sa maison , le malheureux partagea le peu qu'il possédait entre sa femme et ses enfants; puis, s’agenouillant en penchant la tête, il reçut du plus proche parent du défunt un coup de massue qui lui brisa le crâne. L'état d'ivresse ou la qualité de chef ne sauve jamais le coupable,

La langue des Séminoles a de grands rapports avec celle des Creeks, dont elle n'est même qu'un dialecte.

Les principaux plaisirs des Séminoles sont les danses et le jeu de paume. Leur danse de guerre ressemble à celle des autres nations. Ils ont aussi les danses du cochon , du cerf, de l’alligator, de l'opossum , etc., ete., dans lesquelles ils imitent les cris et les mouvements de ces animaux; mais la plus remarquable est celle du mais vert, sorte d’offrande qu’ils font à une divinité inconnue des prémices de leurs récoltes, et qui rappelle des coutumes semblables des peuples de l’antiquité.

Souvent, en dansant , ils s’accompagnent de tambourins , ou s’attachent des coquilles aux pieds et aux genoux, qui s’entrechoquent à chaque mouvement et produisent le son des castagnettes. Pour le jeu de paume, ils se mettent généralement de vingt-cinq à ‘cinquante de chaque côté; ils sont nus, avec une pièce d'étoffe autour des reins ; leur corps est peint, et ils se mettent des plumes dans les cheveux. Ils se préparent souvent à cet exercice par des jeûnes et quelquefois se font des incisions, avec un couteau , aux bras et aux jambes, pour se saigner et se rendre , disent-ils, plus légers. Alors un chef lance la balle entre les deux groupes, et le parti qui, le premier, l'a reçue douze fois, est réputé vainqueur. Îls ne doivent jamais saisir la balle avec la main , mais la recevoir avec adresse au moyen de deux petits bâtons. Ils mettent beaucoup d'acharnement à cet exercice, qui se termine rarement sans quelques blessures graves reçues par les uns ou par les autres. ILest fort rare que les femmes soient admises aux danses des hommes; cependant quelquefois tous les individus de chaque sexe se réunissent sur deux lignes en face l’une de l'autre , puis, se prenant par la main , ils avancent et reculent en chantant un air grave et monotone.

Les vieillards sont généralement fort respectés, de même que les chefs ; ceux-ci

sont héréditaires ou élus pour leur courage à la guerre; les premiers sont cependant généralement plus influents que les derniers.

Les Séminoles n'enterrent pas leurs morts, mais le plus souvent les déposent sur la Lerre dans les bois, en les couvrant de lianes et de branches, afin que les

animaux sauvages ne puissent en approcher. Les parents et les amis du défunt viennent régulièrement pendant des années couper l'herbe d’alentour , afin que le feu que l’on met souvent aux forêts ne puisse consumer ces sortes de tombeaux. Assez souvent aussi ils déposent leurs morts dans le tronc de vieux arbres, quel-

quefois à une grande élévation.

Les hultes sont ordinairement faites de branches recouvertes de feuilles de paliniers ou d’écorces de pins. Celle qui est destinée au conseil est presque toujours de grande dimension. Leurs villages sont permanents. Les canots sont faits en écorces ou creusés dans le tronc d'un arbre ; ils sont tellement étroits qu'un homme peut à peine s'y asseoir, et que le moindre mouvement suffit pour les faire cha-

virer.

Les femmes séminoles, de méme que celles des autres Muscogis, sont généralement douées d'un physique plus agréable que la plupart des autres Indiennes. Quelques filles de chefs, possédant des esclaves et passant leur vie nonchalamment étendues sur des nattes, peuvent même passer pour jolies. Elles sont nubiles à douze ou treize ans, et à vingt-cinq , elles peuvent être considérées comme étant sur le déclin de la vie. Leur habillement consiste en une longue robe de toile brodée de petites perles et de paillettes, en mocassins ou souliers de peau très-ornés , et en une pièce de loile ou de drap dont elles entourent leur corps et qui recouvre aussi leur tête. Les hommes portent le plus ordinairement une chemise de chasse faite en toile ou en peau de chevreuil , de longs bas de cuir, des mocassins, et s’'enveloppent quelquefois d'une couverture. Ils ceignent leur tête d’un mouchoir rouge. Ils portent constamment un couteau à scalper et une longue carabine (rifle). Lorsqu'ils vont en guerre, ils sont presque toujours nus, ayant le corps couvert de peintures ; ils se servent alors souvent de l'arc et de flèches empoisonnées, et le tomahac est constamment à leur main. Quelquelois ils se font des boucliers en peau d'alligators qui sont à l'épreuve de la balle; le plus souvent ils se rasent la tèle en ne conservant que la mèche de cheveux caractéristique. L'on raconte que dans un combat un vieillard blanc ayant été blessé, un Sauvage s'élança sur lui pour le scalper, mais que le premier portant une perruque , la chevelure enviée resta dans la main du vainqueur, qui, revenu d’un premier instant d'étonnement, la rejeta avec dédain sur le pauvre blessé, qu'il quitta sans l'achever en s’écriant : « Le lâche, il a coupé sa chevelure d'avance. » Du reste, cette opération n’est pas toujours mortelle, car j'ai vu à Washington un officier qui l'avait subie ; je crois

seulement que sa santé s'en est toujours ressentie,

Pour achever de faire connaître l’Indien de la Floride, il nous reste à dire quelques mots des forèts qu’il habite.

Les bords de la mer sont couverts de svelles palmiers dont la tête, gracieusemr Yalancée par les vents, semble un éventail naturel accordé à ces régions brüsantes par la bienveillante providence. Puis viennent des forêts de pins gigantesques qui , s’élançant perpendiculairement à plus de cent cinquante pieds, offrent les plus beaux bois de construction qu'aient jamais reçus les chantiers de la marine, Derrière ceux-ci, la scène change subitement, et d'épaisses forêts de mille sortes de bois se présentent à l'œil fatigué de la monotonie des arbres verts. Là le magnolia élale avec profusion ses feuilles semblables à d'immenses spatules, tandis que l'air est embaumé par ses belles et énormes fleurs d’un blanc éclatant; ear ici ce

n'est plus cet arbuste de nos serres européennes, c'est un arbre de forêt qui peut

presque lutter de force avec nos chênes centenaires. 11 est entremélé de cent espèces d'ilex, de sassafras , de catalpas, de lauriers, de cèdres, de gommiers , au milieu desquels se distingue aussi le magnifique chêne vert, dont le feuillage éternel donne à toutes les saisons l'aspect constant de l'été; partout le cornier de la Floride éblouit les regards par sa splendeur argentée ; l'azalea prodigue sa corole semblable à un gracieux papillon, etle sumac étale avec orgueil le magnifique éclat de ses bouuuets écarlates. Tous ces arbressi variéssontétroitemententrelacés par des lianessans nombre, véritables alliances de ces fiancés de la nature. Parmi ces lianes, l’on distingueles vignes sauvages, les elématites, les convolvules, qui toutes, en s'élançant avec hardiesse et en formant de bizarres festons jusqu'aux cimes les plusélevées, semblent être destinées à nous démontrer la force de l'union ; car ces faibles rameaux ainsi réunis , forment une barrière complètement infranchissable, De longs parasites , pendant de toutes les branches, semblables à des mousses , au premier abord , et présentant l'aspect d'un limon laissé par un fleuve après une crue extraordinaire, répandent sur tout cet ensemble quelque chose de singulièrement mélancolique et dont l'ame est fortement émue , car ces tillandsia forment souvent une masse assez épaisse pour intercepter les rayons du soleil et condamner ainsi à une perpétuelle obseurité les espaces qu'elles recouvrent; alors l'extrême humidité détruit rapidement les jeunes pousses des arbres, et bientôt les géants des forêts tombent , eux aussi, renversés les uns sur les autres, minés par l’action invisible et continue de cet ennemi caché, Mais partout où l'air peut librement circuler, combien est admirable la diversité de formes et de nuances de ces mille sortes de fleurs qui recouvrent entièrement le sol! Quel pinceau pourrait

rendre avec vérité ces corolles et ces grappes si brillantes dont les ravissantes couleurs sont aussi supérieures aux plus beaux tapis que la nature l’est à l’art, que Dieu l’est à l’homme!

Mais s'il est impossible d'exprimer le luxe qu'étale la végétation dans ces contrées lointaines , combien ne l'est-il pas plus encore de décrire les myriades d’animaux qui les peuplent : la nuit le sommeil du voyageur est sans cesse interrompu par les hurlements du loup et de la panthère , par les aboïiements du crocodile et le mugissement de la grenouille gigantesque; aussitôt que le jour apparaît, ces habitants des ténèbres fuient comme l'ange déchu à l’aspect du juste ; alors ils sont remplacés par des oiseaux sans nombre dont l’éclatante parure ne peut être égalée que par leur délicieux ramage. L'on voit s’entrejouer, parmi les rameaux, la perruche de la Caroline, le cardinal, l'oiseau moqueur , les geais, les troupiales et tant d'autres membres de la tribu ailée ; l'oiseau mouche cherche partout le nectar des corolles, et des papillons aux spendides reflets semblent être les fleurs de l'air ; de légers écureuils couvrentles branches des arbres sous lesquels pâturentde nombreux troupeaux de daims ; mais parmi tous ces êtres si gracieux, quel contraste ne forme point le hideux serpent à sonnettes, dont l'aspect fascine d'horreur tous les animaux et les jette sans défense sous ses crochets mortels. Des tortues innombrables sillonnent aussi dans tous les sens ces terres toujours humides , et deviennent la proie de l'aigle à tête blanche, qui quitte pour les saisir les cimes les plus élevées où il établit sa demeure féodale, et au-dessous de laquelle se tient le stupide vautour, attendant avec une lâche patience les restes que veut bien lui abandonner je roi des régions éthérées.

Lorsque le soleil est parvenu au milieu de son cours, l’étouffante chaleur engage toute la nature au sommeil et au repos, et alors tout semble mort dans le désert ; le bruit et le mouvement du matin font place au calme et au silence, et lorsque les ombres de la nuit viennent de nouveau étendre leurs voiles sur l’épaisseur des bois, alors, comme si ces contrées si favorisées avaient encore le privilège de conserver quelque chose de la lumière qui s’en va, des milliards de mouches à feu traversent l'air dans toutes les directions et produisent, chaque soir, une illumination plus belle cent fois que n’en obtiennent nos cités à force d’art et de frais.

Telle est la Floride d’aujourd’hui : elle forme un contraste bien grand avec cette région de jardins, couverte de villages florissants , peuplée de nations nombreuses et déjà avancées dans les arts, que nous peignent les premiers conquérants es-

pagnols. Bientôt son aspect changera encore, et le génie américain y portera son cachet : ses chemins de fer et ses canaux. Mais avant, le dernier fils de l’homme rouge aura disparu. Faut-il donc que partout notre race commence par détruire avant que de fonder, et notre civilisation est-elle donc un arbre dont les branches ue peuvent se développer que lorsque ses racines sont baignées dans le sang !

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