DU HAUT MISSISSIPI
Un jour j'étais assis sur le bord du Mississipi, à l'endroit où, après avoir reçu Ja rivière Saint-Pierre, le père des eaux se précipite du haut des rochers et forme les belles chutes de Saint-Antoine , et depuis longtemps je contemplais la ravissante beauté de cette scène, qui, à la sublimité de son ensemble, joint la gracieuse diversité de ses détails. Au-dessus de moi, le fleuve coulait avec une majestueuse tranquillité au milieu des forêts primitives qu'il avait déjà parcourues pendant un cours de plus de cent cinquante lieues; ses eaux, dont la pureté est sans égale, reflétaient les mille nuances des arbres divers qui se pressent sur ses bords et auxquels la saison déjà avancée avait donné celte bigarrure si variée qui , dans ces régions, semble composer en automne l'habit de fête des forêts; à mes pieds une masse d'eau d’un demi-mille de large formait une des plus belles cascades du monde, laissant au milieu de son cours une île couverte d’une végétation épaisse ; plus loin encore, le fleuve serpentait de nouveau à travers des bois vierges du contact de la civilisation , et semblait , en traversant la cascade, avoir pris une vigueur nouvelle. Quelques Indiens Dacotabs avaient éta-
bli leurs wigwams en ces lieux ; et leurs femmes se baignaient en se jouant dans ces eaux toujours limpides. Bientôt un vieillard vient s'asseoir près de moi; j'étais tombé dans une douce rôverie , et mes pensées que la sublimité du paysage avait portées vers des choses saintes, continuaient à errer dans l'espace, lorsque l'indien mettant la main sur mon épaule et me montrant du doigt un nuage léger dont la vapeur argentine se condensait gracieusement au-dessus de la cascade , me dit : « Mon
fils, regarde là-bas ce que tu prendrais pour un nuage, je vais t'en conter l’ori-
jine. Une jeune fille aimait passionnément un guerrier renommé pour sa bravoure , el élunt devenue son épouse , vivait heureuse avec lui sur les bords de ce fleuve ; la péche et la chasse fournissaient amplement à tous leurs besoins, et si quelquefois son époux se joignait à un parti de gucrriers, ses alarmes étaient extrêmes , sans doute , mais bientôt il revenait ; les dépouilles des vaineus ornaient sa ceinture, et les acclamations de ses compagnons annoncaient de loin ses exploits. Sa tendresse pour sa compagne était si grande, qu'il ne rougissait point, lui, chef et guerrier, de l’aider aux soins du ménage, et même de pagayer le canot d'écorce, et son courage à la guerre était tel, que les autres Indiens n'osaient blâmer en lui des faiblesses si singulières. Cependant un jour, le guerrier étant parti pour la chasse ne revint pas , lorsque la nuit étendit son voile sur les bois ; la pauvre femme pleura amèrement, mais le matin à son retour elle fut si heureuse, qu'elle le remercia même des inquiétudes de la nuit; la poursuite d’un daim l'avait mené au loin. Bientôt chaque jour un accident de chasse le retint hors de son Wigwain ; les animaux sauvages étaient sans doute de plus en plus dificiles à Joindre , car il ne revenait plus que rarement. Enfin une fois, elle fut plusieurs jours sans le voir : serait-il tombé victime d'une panthère vorace ? ou bien , pensée affreuse !jes Chippeways lui auraient-ils tendu une embuscade! Ne pouvant surmonter ses alarmes, la jeune sauvage suspend son enfaut à son épaule et s'enfonce à la recherche de son époux dans l'épaisseur des bois ; elle marche longtemps au hasard , ses pieds délicats sont déchirés par les ronces et les épines, et ses vêtements de cuir mis en lambeaux. Ne pouvant plus marcher , elle se jette à terre , se tord avec désespoir, lorsque tout à coup elle croit entendre des sons éloignés ; elle approche , des éclats joyeux frappent son oreille ; elle se traine , bientôt elle aperçoit une cabane couverte de larges feuilles d’écorce de bouleau, et auprès un homme marche à côté d’une jeune femme à laquelle il prodigue des marques d'amour. Un horrible pressentiment l'a saisie ; non, ses yeux ne la trompent pas, celui qu'elle idolâtre lui est infidèle ! Elle retient son haleine ; pas une larme ne s'échappe de ses pau-
pières fixes , ni un mot de sa bouche entre ouverte, et elle semble avoir retrouvé des forces nouvelles , car c'est maintenant avec aise qu’elle marche ; bientôt elle se retrouve à sa cabane ; sans s'arrêter, elle cherche son canot, le pose sur sa tête , le porte au fleuve, s'y place avec son enfant qu’elle serre contre son sein et le laisse aller à la dérive ; alors seulement elle entonne un tendre chant des filles Dacotahs, que, dans des temps plus heureux, son époux aimait à entendre, mais le courant les entraine et ils sont bientôt abimés dans la cascade.
» Jamais on ne retrouva de débris, ni de leurs corps, ni du canot ; mais , depuis, ce nuage n'a cessé de se montrer au-dessus des chutes ; le jour, l'esprit de la jeune femme qui l'habite est heureux et tranquille , entièrement voué à des pensées d'amour, et les seuls accords qui frappent tou oreille sont les doux gazouillements des oiseaux ; mais si tu viens lesoir, {u entendras des sons étranges , car c'est alors
qu'elle connut son malheur ; l'esprit pousse des cris déchirants auxquels se mêlent
les vagissements du nouveau-né qu'elle serre convulsivement dans ses bras raidis
par les angoisses de la mort. »
Explication Des SD Cane.
EXPLICATION DES PLANCIIES.