TITRE V
Suite du précédent; influence de la consommation et du goût sur la production, et réciproquement.
Le producteur ne doit pas perdre un instant de vue \i. consommation , qui est tout à-la-fois la cause et le but delà production. C’est le point de mire de toutes ses opérations et de toutes ses recherches.
La science qui développe les principes de la production serait donc incomplète , si elle né-
gligeait l’étud« de la 'consommation dans ses influences, dans ses goûts, dans ses changemens à diverses époques , et même dans ses aberrations.
Les qualités qui excitent la consommation, ou, si l’on veut, la demande , sont les suivantes ;
Pour les produits directs ou indirects de né^ cessité sociale et d’utilité, autres que les objets alimentaires :
1», La commodité et la solidité de service, s’ils sont immédiatement usuels et d’un long usage ; tels sont les meubles ordinaires, etc. ;
2®. La pureté et l’efficacité au plus haut degré , s’ils servent de. matières premières ou secondaires à d’autres travaux; tels sont- le savon, la soude, etc. ;
3 ®. La réunion complète de certaines propriétés que requiert l’usage : c’est ce que doivent offrir le papier, les couleurs minérales, etc.
Pour les produits d’agrément :
I®. La symétrie et l’harmonie des parties, s’ils sont destinés à durer long-temps , comme certains meubles de luxe, etc. ;
a®. La variété des formes en général , si , les produits étant de peu de durée, les consommateurs sont dans le cas d’en renouveler souvent l’achat; telles sont étoffes pour vétemens, etc.;
Le goût qu’on ne définit point, qu’on se donne encore moins, mais que l’observation développe et que l’étude éclaire, est ici le suprême législateur.
S’il ne reçoit pas de règles pour s’y laisser asservir, il s’en prescrit lui-même pour ne pas s’égarer, pour pouvoir s’abandonner avec sécurité à touteéfiaftfe^lïï &p tf aTt oaj tf t ' jftiiMi , par exemple , le Destin , qui pèse immobile sur le genre humain, est représenté sur un socle de forme cubique ; et la Fortune, qui semble ne pas s’arrêter dans sa course rapide, pose légèrement le pied sur un globe.’ Qu’on échange ces deux dispositions ; l’on fera un contre-sens absurde, et le goût en sera révolté.
Il en serait de même si , sur-tout pour des objets d’une longue durée , et que la matière et le travail élèvent à un haut prix, on ne s’attachait pas à l’emploi de formes simples et pures, et à présenter un tout dont les parties soient en harmonie , et dans de justes proportions entre elles. Tout ce qui est bizarre, iantasque, compliqué , peut surprendre et étourdir un moment ; mais on finit bientôt par le repousser unanimement.
Quant aux produits qui s’offrent successivement à la consommation , sous une grande va-
t-iélé dé formes , et avec de fréquentes m^odili-» cations dans leurs espèces, ils occupent, dans l’immense série des produits industriels , une place d’autant plus grande que le système géné-* rai de la production est moins perfectionné.
Ceci a besoin peut-être d’une courte explication : une consommation forte et constante engage à simpliAer les procédés, et convertit les métiers en grandes fabriques. Le travail alors s’y fait avec plus de régularité et d’économie; mais l’on doit s’y borner à un certain nombre de formes assez limité , sous peine d’élever les prix et de ruiner l’établissement par des chan— gemens jourualiers et nombreux qu’on serait forcé d’introduire dans les moyens de production.
Ajoutons qu’une découverte qui simpliAe les procédés produit les mêmes résultats : là, c'est la consommation qui est cause ; ici, elleest effet.
Les produits qu’on obtient, dans ces deux cas, sortent donc alors 'de la classe des produits essentiellement variables que nous avons maintenant à examiner, et se rapprochent des précédens. Ils ont, en effet, des formes ou des qualités plus Axes; mais ces formes doivent être d’une simplicité élégante , et ces qualités d’une convenance rigoureuee à l’usage général.
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Cette simplicité ne fatigue et n’usc point le goùt;*elle se prête d’ailleurs à tous les enjolivemens accessoires que le luxe peut vouloir ajouter à l’objet fabriqué ; cette convenance à l’usage, qui, à la vérité, se fonde en partie sur le bas prix relatif, donne l’habitude et le goût de cette nature de consommation.
Il faut dire aussi qu’il y- a d'autant plus d’instabilité dans les goûts que l’industrie est moins perfectionnée ; et ce n’est que lorsqu elle est arrivée à un assez haut degré d’avancement , qu’elle réagit puissamment sur la consommation, et qu’elle s’exerce à régler le goût sans l’asservir , en mettant de l’ordre et une sage réserve dans l’art de varier les formes de ses produits. Ceci est le principal objet de ce qu’on peut appeler Y esthétique industrielle.
Les élémens de variation des produits sont peu nombreux pour chacun en particulier, ou plutôt, eu égard à la destination particulière de chacun ; mais les combinaisons de ces élcmens deux à deux, trois à trois, etc. , etc., etc. , vont à l’infini. *
Ces élémens sont ; i». les matières brutes eües-mémes , telles que le lin , le coton , la laine, etc. i. pour les tissus; les bois, les métaux , etc. , pour l^s meubles ; 2°. les /ormes
proprement dites ; 3“. chaque genre de tissus ; simple, croisé, feutré, etc.; ^ dessins et les couleurs de 'teinture ou d’application."
La science parcourt l’échelle entière des principales combinaisons qu’on a faites , et en outre la- route qui conduit à celles qu^on peut faire , en réalité, dans l’état présent de l’industrie. Elle montre l'influence qu’elles ont eue et sur la production et sur la consommation, et .même les unes sur les autres; ce qui se remarque dans les substitutions de produits qui ont eu lieu, comme par exemple , des papiers de tenture aux tapisseries d’étoffes, de la faïence aux vases d’étain-,- des toiles peintes aux anciens tissus de laine; elle déduit enfin de céS observations les règles à suivre dans les combinaisons des divèï^ élémens de variation , pour concilier, autant que possible, l’économie de fabrication avec le goût des consommateurs et avec leur amour pour la variété, dans les objets sur-tout qu’ils ont l’habitude de remplacer dans dés temps fort courts.
Parmi les établissémens qui fournissent des produits sujets à varier, on en voit qui restent én’deçà ou qui vont au-delà de ces règles impor-^ tantes : les uns sont pour ainsi dire immobiles ; c’esttoujourslamêmefacequ'ilsprésentent; nulle variété d^ms l’emploi ou dans le mode d’emploi
(les matières brutes, dans les artifices de fabrication , dans les conceptions de dessins et de formes ; nulle apparence d’effort pour exciter le goût et pour étendre la consommation; ils ressemblent à un spectacle monotone, usé, ennuyeux, que le public se hâte d’abandonner. Les autres donnent dans l’extrême opposé : ils sont d’une instabilité irréfléchie, ruineuse; ils s’égarent incessamment dans des combinaisons sans ordre et sans méthode; du jour au lendemain ils font vieillir leurs produits, en les variant étourdiment , et fatiguant le goût sans le satisfaire jamais.
Une remarque fondamentale termifcera ce que nous avons à dire sous ce titre : les produits manufacturiers n’ont pas, en général, des propriétés usuelles absolument exclusives : ils peuvent être remplacés, chacun dans son genre, par des produits analogues dont le fond et la forme sont essentiellement différens. C’est pour cela que l’économie manufacturière, dans les relations de la production à la consommation , doitexaminerlesproduitssuivantles qualités qui les font désirer, ainsi que dans les changemeus qu’ils ont éprouvés; qu’elle a à chercher les causes de ces changemens , à remonter aux divers degrés d’amélioration qu’ils ont reçus,*
qu’elle â enfin à soumettre à utae critique étendue les moyens employés à diverses époques pour introduire ces améliorations , et pour opérer ces fréquentes substitutions qui ont eu lieu. Elles sont précieuses à recueillir, les raisons qui semblent avoir fait disparaître des produits* qu’on aurait pu continuer à fabriquer, si l’on avait consulté les changemens de besoin et de goûts, suite nécessaire des progrès de l’aisance générale. • ’ . ..