TITRE PREMIER
Da Travail industriel et de ses modes généraux.
Si nous devions considérer ici le travail dans tonte l’étendue de son acception, nous ne saurions ni par où commencer , ni par où finir ; car il ne s’agirait de rien moins que de parcourir la vie pratique toute entière de l’espèce humaine , et les innombrables différences que produisent et le caractère de chaque individu , et toutes les influences des mœurs, des climats, des gouvernemens et de l’état de civilisation ; c’est-à-dire que nous aurions à étudier
tout le genre humain dans les immenses déve-
loppemens de son principe de vie et de mouvement; car le travail se présente par-tout, en tout et sous des formes d’une variété infinie.
Il nous faut donc poser des limites et définir avec précision la nature et le but du travail qni va appeler notre attention.
D’abord , les produits d’un travail , quel qu’il soit, sont destinés : i®. ou à satisfaire médiatement ou immédiatement nos besoins physiques ; 2 ®. ou à satisfaire le goût ; 3®. ou à procurer des jouissanceS;à l’esprit et à la raison ; 4®. ou enfin à procurer de pures jouissances de sentiment. Tous les arts qui ont ces deux dernières, destinations sont entièrement hors du domaine delà technonomie; tous les autres y entrent d’une manière plus ou moins spéciale ou directe , selon leur degré d’importance , leur nature et l’étendue du système sur lequel leurs opérations sont fondées. Ces arts constituent le travail industriel proprement dit.
Ensuite toutes les branches d’industrie quelconque, à quelque degré de perfection qu’on les suppose parvenues , n’ont et ne peuvent avoir jamais d’autre but que de créer des formes, ou de produire, avec diverses substances fournies par la nature, différentes .séries de combinaisons de ces mêmes substances , ou de répandre les produits de ces travaux sur tous les lieux de consommation.
Ainsi , SC procurer des matières premières , les varier de forme ou de nature et les faire circuler brutes ou travaillées ; voilà les trois grands objets de l’industrie humaine , et les
rapports généraux sous lesquels celle-ci se pré-» sente aux recherches du technonome.
On voit donc que l’agriculture et le commerce occupent, celle-là le premier terme, et celui-ci le dernier terme dans l’immense série des travaux industriels.
Si l’on considère d’une manière absolue l’agriculturc et le commerce , dans les élémens principaux de leurs systèmes respectifs de travail , on trouvera que ces deux arts sont les plus simples de tous , eu égard aux principes primaires sur lesquels ils reposent : car c’est la nature, c’est une force productrice que l’homme ne peut ni expliquer ni commander, qui fait tout pour l’une ; et pour l’autre , c’est le besoin, la concurrence et l’administration civile, des causes morales enfin , qui permettent ou entravent le passage des objets de commerce des lieux de production aux lieux de consommation.
Mais lorsque les mettant en rapport avec les autres arts , et comprenant toutes les combinaisons que l’esprit humain peut y faire , on cherche à découvrir le fil qui les unit avec ceux-là et semble les rattacher aux doctrines teclmonomiques , on trouve , d’une part , que l’agriculture est une vaste opération chimique ,
^ C'oilgk
distinguée néanmoins de toutes les autres op^ rations de cette nature par l’action nécessaire d’une force , celle de végétation , qui échappe entièrement aux principes de la science ; action inexplicable qui met l’agriculture dans une catégorie toute particulière, et le cours de ses nombreuses observations hors de la ligne corn- ''mune aux autres arts : qu’ainsi le système des travaux agricoles se soumet bien en quelques points aux théories générales qui embrassent les arts; mais que , vu l’exercice d’une force dont l’agriculture seule est appelée à tirer parti, elle marche à part avec des principes, des remarques générales et des développemens qui lui sont propres.
On trouve , d’autre part , que le commerce rentre dans les considérations technonomiques, pour tout ce qui concerne la connaissance approfondie des matières brutes et fabriquées qui donnent lieu à des échanges parmi les hommes; et quant à la marche de ses opérations , ce n’est plus que de l’économie industrielle seule qu'il attend des principes et des règles pour agir.
Ainsi , nous voyons la série des arts industriels s’ouvrir et se fermer par deux arts d’une pratique fort simple dans leur état originaire ,
et tiennent anx premiers besoins , attx besoins indispensables de la vie sociale ; que par leur liaison avec toutes les branches d’industrie, ils arrivent à un tel degré d’importance et d’extension qne, prenant chacun un caractère propre , ils exigent une étnde spéciale , et que dès-lors la technonomie ne peut les comprendre que dans ses généralités , et quelquefois pour des développemens particuliers qu’ils reçoivent dans un état de civilisation fort avancé.
Cest donc à l’étude des arts qui forment cette suite innondsrable de termes intermédiaires entre l’agriculture et le commerce , la première offrant les matériaux , le second le couronnement de l’édifice industriel , que s’applique immédiatement la technonomie. C’est après une analyse fidèle de leurs opérations qu’elle peut saisir les rapports et le fil des analogies qui les lient essentiellement, et remonter à des principes généraux dont chaque art n’est, à proprement parler, qu’une application.
I^a transformation des matières premières et la préparation de diverses combinaisons inorganiques renferment complètement le sujet de tous ces arts intermédiaires , ou du travail industriel proprement dit.
Ce travail présente,. au. technonome .deux
by Cjc-jgle
modes généraux qu’il est important de distinguer : l’un consiste dans une simple opération de la main , armée le plus ordinairement d’un outil quelle dirige, et dont l’homme doit suivre plus ou moins attentivement l’action et l’effet, c’est ce qu’on appelle métier; l’autre, dans un certain nombre d’opérations simultanées, exercées de concert par des agens divers , choisis avec intelligence et disposés avec habileté pour arriver à un but unique , c’est ce qu’on appelle fabrique , usine ou manufacture.
Les progrès des connaissances humaines tendent journellement à confondre ces deux modes généraux , non pas en totalité , mais en très- ^ande partie. Dans l’examen que nous allons faire de chacun d’eux en particulier , nous verrons comment celte fusion s’opère , où et pourquoi elle semble devoir s’arrêter par la nature même des choses , et enfin quelle sorte d’influence elle peut exercer , tant sur la situation économique que sur les moeurs mêmes des peuples.
TITRE IL Des Métiers.
Les procédés particuliers des métiers , pris 4ans leur ensemble , ainsi que les produits que
chacun of&e à la consommation , quant à leurs espèces et à leurs usages respectifs , appellent d’abord notre attention; car il s’agit, pour renfermer la science dans de justes limites , d’établir une distinction capitale entre des détails isolés de pratiques individuelles et les faits qui, par leur nature , se ■ rattachent aux principes généraux ou qui en découlent directement ou indirectement, et de séparer ainsi, •d’une ma- ^lûère claire et bien tranchée, tout ce qui doit entrer dans l’ordre de nos observations , de ce qui tient et s’arrête irrévocablement à une maind’œuvre purement empirique. i üR/ >
Or, voici les remarques que nous avons & faire sur cette branche importante de l’industrie humaine [ et les inductions générales qu’il nous parait permis d’en tirer :
Les opérations manuelles sur lesquelles les métiers sont fondés , exigent essentiellement : î*.JOU une attention soutenue de la part de l’ouvrier, depuis le commencement jusqu’à la fin de l’ouvrage; i
2°. Ou elles s’exécutent en totalité comme machinalement par Vhabitude ou par Yhabileti acquises dans un apprentissage plus ou moins long; r ' •;!&., .1 , ^ i:i; )
3 ^. Ou enfin le travail d’un métier , peut se
( 4fi )
diviser en plusieurs parties dont les unes exigent une attention constante et forcée , et les autres n’en exigent point.
^ous établissons donc trois classes de métiers bien distinctes. '
Quant aux produits de ces divers genres dé métiers , ils sont, par leur nature, ou essentiellement et indéfiniment variables de formes ou àéài dimensions. y .suivant les caprices des con> fommateurs et quelquefois des producteurs ; ou l’on peut leur donner des formes et des dimensions constantes, ou les renfermer dans un cercle de variations qu’on peut déterminer à l’avance ; ou les produits se composent de parties variables indéfiniment et de parties invariables ou variant peu par leurs qualités; ou enfin l’ouvrage ne peut être produit que sur place , d'une manière variable et indéterminée.
Dans les métiers de la première classe, pour ' Texercice desquels l’attention est nécessairement toujours présente, quelque habileté qu’on y ait acquise , tels que les métiers de tailleur^ d’habits, de coiffeurs , de maçons , de vitriers , <le modeleurs, de faiseuses de modes, etc., etc. , les. mouvemens de la main doivent varier à chaque instant ; et à chaque instant, c’est à l’intelligenqp seule qu’il appartient de fixer la
nouvelle direction que la main et l'outil ont à prendre.
Remarquons en outre que les produits ou les résultats de ces métiers présentent une grande instabilité de formes et de dimensions; que quelquefois même ils ne sont que de simples dispositions influimeut variables de matières déjà travaillées, ou qu’ou ne peut exécuter que sur place.
On conçoit que la technonomie ne doit considérer les faits particuliers, incohérens , que présentent ces genres de travaux, que sous Iç rapport économique; elle ne peut ni généraliser, ni rattacher à un système régulier de mouvemens, des modes d’opérer qui doivent varier sans cesse et d’un moment à l’auü'e.
Mais comme la perfectiou de l’ouvrage dépend et de l’attention et de rhahileté , elle se borne à indiquer comment ou peut aider l’une et bâter ou étendre l’autre, en soumettant cette classe de métiers à la théorie immédiate de la subdivision du travail. Ils entjceraient bien plus avant dans le domaine de la science, s’il y avait plus de simplicité dans nos moeurs et moins de mobilité dans nos goûts.
C’est aux métiers de la seconde classe que ' l’esprjt de perfectionnement s’attacha aussitôt
que l’industrie eut pris assez d’accroissemens pour rechercher les moyens d’économiser la main-d’œuvre ; et ceux d’entre eux qui ne consistent qu’en une simple opération machinale, dont les produits varient peu de formes ou de qualités, et qui servent même souvent de préparations pour d’autres métiers ou pour d’autres arts, tels que les métiers qui ont pour objets, le polissage , le broyage , les diverses opérations de percussion que l’on fait subir aux matières métallifères, etc., etc., etc., sont depuis longtemps exécutés par des machines ou par des mécanismes et des moteurs quelconques.
Une plus grande perfection de produits , plus de promptitude dans l’exécution , ont été les résultats immédiats de ce premier degré de perfectionnement dans les travaux industriels déjà divisés et même subdivisés à chaque pas que la civilisation avait fait. Ces métiers sont devenus , les uns de grandes fabriques , les autres , des parties intégrantes de diverses manufactures, qui ont reçu alors des accroissemens d’autant plus rapides que les produits ont baissé de prix et se sont ainsi rapprochés d’une plus grande masse de consommateurs.
La technonomie examine à fond ces divers moyens employés pour remplacer avec succès
by Coogk
la Main de l’homme , comme force phjsiqüè exercée; elle les soumet à une critique raison-; née et fournit des principes au moyen desquels il est facile de reconnaître les métiers qui jjeuvent se prêter aux mêmes transformations, soit directement, en faisant faire par un mécanisme les mèmès mouvemèns que la main, soit indirectement, en substituant une autre combinaison de mouvemens propre à faire arriver au même but : car il n’est pas toujours possible de représenter fidèlement le travail manuel.
Les métiers de la troisième classe , c’est-àdire les métiers tle tisserand, de serhxrier , de menuisier, de fileur, de chapelier, de boulanger, etc., etc. , etc., offrent au technonome, et par leur nombre et par leur nature , plus de sujets d’observations et de recherches.
Il s’agit d’abord de reconnaître et de séparer clairement les procédés ou les parties de procédés que la Main seule peut exécuter, soit par leur nature propre et par l’impossibilité , quelquefois même par l’inutilité du remplacement au moyen d’un mécanisme quelconque ; soit par les formes extrêmement variables que les produits doivent avoir; de les séparer , disons-nous, de ceux qui, par'des raisons con-. traires , peuvent être exécutés avec plus de
C oo)
régularité et de promptitude , par d'heureuses applications des lois de la nature, et utilement transformés par de nouvelles combinaisons de l’intelligence.
En séparant ainsi ce qui doit être indispensablement le sujet d’un apprentissage plus ou moins long, de ce qui appartient tout simplement à la main-d’œuvre, ou de ce qui convient au service des agens de la nature , on ouvre devant soi un vaste champ aux recherches nouvelles , on se met pour ainsi dire sous les yeux la matière sur laquelle le génie de l’invention peut avantageusement s’exercer.
C’est après cette importante analyse qu’on est en état de remonter aux principes généraux sur lesquels les apprentissages sont fondés , et de donner par conséquent à ce genre d’instruction , bien plus digne d’attention qu’on ne le pense communément, unemaiche méthodique, et par cela même plus expéditive. On -fait plus : on montre comment on peut suppléer souvent à la longueur de l’apprentissage et à l’adresse qui en est la suite, et exécuter même, jiar une main-d’œuvre quelconque, ce qui semble exiger un ouvrier exercé.
Il y a beaucoup de métiers qui demandent , un assez long apprentissage : ce qui a lieu ,
lorsque le même homme doit en faire toute»
les opérations. Mais qu’on divise méthodique-* ment ces opérations; qu’on emploie pour chacune des outils mieux conçus, et le temps d’apprentissage sera très-court, et le travail se fera même avec plus de précision et de régularité ; le métier de cloutieret la fabrication des nwuvemens de montre en sont des exemples.
Ce n’est point ici le lieu de montrer com- .
bien ce genre de considérations intéresse le sjsitème économique des peuples; nous espérons y revenir dans un autre ouvrage.
Poursuivons : d’un côté , l’imperfection du mouvement de la circulation qui a fait languir si long-temps l’iaéustrieet qui aposé de si étroites limites à la production et à la demande; de l’autre , cette combinaison intime d’opérations ' exigeant de l’intelligeace et de l’attention, avec des opérations purement machinedes , ont singulièrement ralenti les progrès de cette troisième classe de métiers. C’est aujourd’hui la plus nombreuse, et celle qui peut comporter le plus d’amélioraüons ifirportantes.
Dans les vingt dernières annéefs du dit^oir tième siècle, on a vu de loin en 'lom quelques idées heureuses recevoir d’immenses applicatioos ; des petits métiers isolés sont devenus de
Diijitizcd by
grandes manufactures ; c’est le changement qu’a subi la filature et quelques métiers de ce genre.
Une consommation constante divise les métiers et les isole ; leurs produits se perfectionnent jusqii’à un certain point; mais en général , tant qu’ils restent ainsi divisés et bornés dans leur développement aux facultés de l’ouvrier achetant les matières premières , les travaillant et vendant les produits lui-même au consommateur, les prix demeurent élevés, et la consommation ne prend que lentement de l’extension.
Mais si ces métiers divers viennent à se réunir pour concourir à un but unique ( quelque partie du vêtement de l’homme par exemple), sous la direction d’un chef habile à substituer des agens puissans ou plus économiques que la main-d’œuvre, ou du moins qu’une main-d’œuvre long-temps exercée, et à profiter de quelques importantes transformations que les métiers auront subies; les produits alors reçoivent divers degrés de perfectionnement; leurs prix baissent, à la longue peutêtre, mais infailliblement, et ils deviennent enfin à la portée d’un plus grand nombre de consommateurs. On voit manifestement l’in-
dustrie prendre, dans le mouvement général des idées, la même marche synthétique que les sciences, lorsqu’elles ont acquis certains degrés 'd’accroissement.
Les progrès de l’industrie chez un peuple , dépendent en général du parti qu’on sait tirer des agens de la nature, et peuvent être mesurés sur l’étendue des moyens employés pour suppléer soit au travail machinal de la main de l’homme, soit à l’adresse d’exécution qu’il ne peut acquérir qu’après beaucoup de temps et avec beaucoup de peines et de privations.
La nature et la distinction des produits , ainsi que le goût extrêmement variable de ceux qui s’en servent ou qui les consomment , portent un grand obstacle aux progrès de plusieurs arts industriels; on voit, en outre, le-
mode de production en usage donner lieu aux caprices des consomnaateurs , et les servir sans, nécessité comme sans fruit. Un menuisier qui , après un apprentissage très-long, fait dans son atelier des tables, des croisées, des portes, des meubles de tous genres , donne à ces objets des formes qui varient au gré de son caprice ou de celui du consommateur , souvent même d’après les pièces de bois dont il peut disposer et veut: tirer parti. Si nous supposons maintenant qu’il
Digilized by Googlt
y ait de grandes fabriques séparées pour cliacuh de ces objets en particulier , il est certain qu’une douzaine de variétés pour les dimensions, une douzaine de variétés pour le luxe, suffiront amplement à tous les besoins comme à tous les goûts : chacun pourrait choisir dans ces limites de formes et de dimensions ce qui lui conviendrait. Or, cette sorte d’uniformité tournerait évidemment au profit de l’usage, au surcroît de commodité, et permettrait d’introduire dans ce genre d’industrie un système d’exécution plus parfiût , et assurément plus économique. C’est de cette manière que l’industrie , après avoir fait de grands progrès , peut contribuer à ramener la simplicité dans ks goûts quelle avait elle-même multipliés, à son premier période d’accroissement.
Dans les généralités que nous venons d’exposer sur les opérations des métiers , noms sommes, en quelque façon, remontés à la naissance des arts industriels et aux causes primordiales de leur développement. Nous avons essayé en outre de déterminer , avec quelque précision , la direction que doit suivre cette tendance constante au perfectionnement, sans laquelle toute branche d’industrie languit et s’éteint.
.OigrtùedijyLCui
Nous sommes donc arrivés «au moment de considérer la techuoDomie dans rexanien qu’elie fait des arts industriels proprement dits. L’étude des métiers fournit beaucoup de faits isolés , tles détails nombreux y sans cohérence , .strictement renfermés dans le travail de la raaiiv, armée le plus souvent d’un outil ou d’im instrument simple, ainsi que dans la série des qualités données aux produits. L’étude des arts industriels découvre des faits groupés ^ liés par de nombreux rapports; et c’est ainsi qu’elle arrive à des principes qui embrassent le système général de la production industrielle.