S IV
Suite de l'e.\plicalion des Fables.
Les mariages ou projets de mariage de Vulcain avec Minerve, avec Vénus Aphrodite, avec l’une des Grâces, appartiennent à des époques différentes les unes des autres!
L’amour de Vulcain, Feu artiste, fabricateur humain, pour Minerve, Feu céleste, symbole de l’art divin, n’a pas besoin d’être expliqué. Mais la fable de la passion de Vulcain pour Minerve
(i) Au sujet de Méduse et des Gorgones, on peut voir ce que j'ai dit dans mon Jupiter, part, ni, chap. vu, t. II, p. 5 i 6 , 517.
(3) Terra fcrox partus immania monstra gigantc»
Edidit, ausuros in Jovis ire domum.
Ovid. Fait. UB. v, vert. 35, 36.— 'Coof. Virgil. Gtorg. 11b. 1, vert. 378 ttqq.
( 3 ) Apollod. lib. 1, cap. 6, S 2.
a si visiblement une origine historique, qu’il est impossible de se le dissimuler. Cécrops I", roi de ' l’Attique, dont on nie aujourd’hui l’existence, tandis que les fables en donnent la preuve en cent endroits**), épousa, suivant les traditions, une princesse originaire de l’Attique, sans parvenir, malgré cette alliance , à être regardé comme véritablement autochthone ou né dans le pays. On le surnomma Diphyès, mot qui signifiait homme de deux natures, c’est-à-dire (du moins à mon sens ) étranger par son origine, autochthone par son alliance. Son fils, né dans l’Attique, fut véritablement un naturel du pays ; on le nomma Erisichihon, bien autochthone. Ce prince étant mort sans enfants, Cranaûs lui succéda. A la mort de ce dernier, Aglaure , une des filles de Cécrops, ayant un fils dont elle n’avouait pas le père, on imagina de le dire fils de Vulcain. Ce dieu, disaiton , brûlant pour Minerve , avait voulu lui faire vio- v lence; l’enfant s’était formé sur la poussière. Minerve prit de l’affection pour lui. Les filles de Cécrops étant prêtresses de cette déesse, elle leur en confia la garde. Né sur îa poussière de l’Attique, cet enfant était véritablement autochthone, il eut nont Erichthonius, et devint roi. Si ce ne sont pas là des faits bien constants, ce sont des fables authentiques que d’autres fables ou d’autres traditions confirment *^).
(1) Voyez Jupiler, noie sur Cécrops 1", t. II, p. 5g3 et suiv.
( 2 ) Apollod. lib. ni, cap. i4, ^ 2 et 6. — Pausan. lib. i, cap. 2
Kien ne semble mieux prouvé dans la haute antiquité que la naissance d’Erichthonius, fils d’Aglaure, élevé dans le temple de Minen'e , et réputé fils de
Me ferai-je illusion si j’ajoute que cette fable ne tarda pas à recevoir une autre application. La ville d’Athènes, par une heureuse disposition d’esprit, ayant, dès les commencements de sa civilisation, choisi pour ses protecteurs particuliers Minerve, représentation de la Pensée divine , et Vulcain , symbole du Feu artiste, cette combinaison ne pouvait manquer de faire naître des fables où se manifesteraient les inclinations naturelles du peuple athénien. Quand Neptune et la fille de Jupiter plaidèrent devant les dieux pour obtenir l'un ou l’autre l’honneur d’accorder leur protection spéciale à l’industrieuse cité que ses manufactures devaient enrichir, Cécrops, nommé arbitre par les dieux, prononça en faveur de Minei’ve^'*. Ce choix fut habile; car après avoir fabriqué on ne manquerait pas de trouver des moyens d’exportation. L’esprit poétique qui créa cette fable, rapprocha l’un de l’autre Minerve et Vulcain, comme l’avait fait celle de Pandore. Vulcain, Feu subcéleste, dieu forgeron, quelque passion qu’il éprouvât pour Minerve, ne
et i8. — Hygin. Fab. i66.-^Lucian, de Domo. cap. 27, cd. Bipont. 1. VIII, p. III. — Lactant. de Hiv. inst. lih. i, cap. 17.
(i) Paiisan. lib. i, cap. ii. '
VrLCAlN.
pouvait parvenir à l’épouser. Si cette miion eut été possible, la Pensée divine n’eût point eu de secret pour l’homme; Vulcain n’aurait plus été boiteux; l’unité de la puissance divine eût été violée, le principe fondamental de la religion renversé.
Représentée sur de très-anciens monuments la fable d’Erichthonius indiqua plus tôt ou plus tard à l’art grec une de ses règles principales. L’artiste apprit qu’il ne doit point aspirer à un idéal chimérique, que seule la Pensée divine crée, que l’art humain ne fait qu’imiter, et qu’en un mot l’art ne doit pas pi’étendre à épouser Minerve.
Quant à la fable du mariage de Vulcain avec . Vénus Aphrodite, elle ne signifia jamais autre chose que l’union de l’Art avec la Beauté, représentée sous des formes allégoriques. 11 suffirait pour s’en convaincre, de considérer ce que c’est qu’Aphrodite , et quel emploi cette déesse remplit dans l’univers ; mais si l’on remarque que Vulcain, lorsqu’il eut été trompé par la déesse de la beauté, épousa une des Grâces et vécut parfaitement heureux avec elle , et enfin que ce sont Homère et Hésiode qui ont immortalisé ces traditions il n’est plus possible de douter.
(i) Bas-relief exécuté en bronze sur le trône d'Apollon à Amycles, ville de la Laconie. Pausan. lib. iii, cap. lo. — Ce monument fut exécuté par le sculpteur Batbyclés, vers la 56' olympiade, environ 556 ans avant l’ère cbrélicnne. E. D. Essai sur les classem. chivn. des sadpt. ijrecsles plus célébrés, p 8 , éd. i 8 o 8 .
(î) Dans rOdyijpc, liv. viu, vers 269 , 270 , Vénus est femme de
Différentes divinités qui ont représenté le Feu.
La Grèce honora succe.ssivement plusieurs dieux symboliques reprcsenlanl le Feu. Le culte de ces dieux semble annoncer des progrès croissants dans les arts, et même des degrés de civilisation différents.
Le plus ancien qui nous soit connu est Chrysaor ou Chrysor. Son culte était venu de la Phénicie Les Phéniciens l’avaient introduit en Grèce et en Espagne Le nom de Chrysaor signifiait , suivant Bochart et Leclerc, qui lui donnent une étymologie phénicienne , celai (fui travaille aa feu ou par le feu Le traducteur grec de Sanchoniaton rend ce nom par Iléphaîstos. Cette version, suivie par Leclerc et par Mignot n’est point e.xacte : Chrysaor n’était point le même personnage que Vulcain, seu-
Vulcain, et elle déshonore le Ut de son époux. Dans Y Iliade c'est l'aîneé des Grâces qui est sa femme, et ils sont parfaitement heureux ensemble. Iliad. lib. XV, vers. 383. Dans Hésiode c’est la plus jeune des Grâces qui est la femme du boiteux Vulcain. Theog. vers. g45, giô.
(i) Sanchoniat. ap. Euseb. Preep. evanÿ. lib. i, cap. lo, p. 35.
(i) Polyb. lib. X, pag. 584, — Mignot, Mémoire sur les Phéniciens, Académ. des Inscript, t. XXXVT, p. 54.
(3) Bochart, Chanaan. lib. ii, cap, s. — Leclerc, Bibl. choisie, t. XI, p. 1..8,
(4) Sancbouial. — Leclerc. — Mignot; loc. cil.
lement ils remplissaient tous deux le même emploi. Leurs légendes sont très-dilTérentes. Chrysaor, chez les Phéniciens, descendait d' Hypsurams, celai qui est sur le ciel; dénomination qui pouvait signifier sur le naaqe. Hésiode, qui a parlé de Chrysaor, le fait naître, ainsi que le cheval Pégase, du sang qui coula de la tête de Méduse au moment où Persée la détacha du tronc : origine singulière et juste, car Méduse étant le nuage noir chargé de feux électriques qui couvre la poitrine dé Jupiter pendant l’orage , V et son sang étant la pluie brûlante qui tombe par torrents, Hésiode montre parla quel est le feu qui animait Chrysaor, et celui qui bouillonnait dans le corps humide de Pégase. Chrysaor, suivant le même Hésiode, forgeait la foudre, et il était représenté tenant en main une épée d’or qui était son symbole; c’est, ajoute le poète, ce que 3!gnifiait son nom Tout ceci annonce que Chrysaor était bien un dieu Feu , mais le Feu de l’orage; Feu accidentel, étranger aux arts, tandis que Vulcain , foi^eron de Lemnos , était le Feu atmosphé- ' rique et terrestre , le Feu des volcans , le Feu artiste , le Feu décorateur du monde.
(1) Hesiod. Tkeog. vers. a8i. — Oo peut voir pour le sens de cette fable, Jupiter, liv. ni, chap. vu, t. II, p. 5i4.
(2) Ilesiod. Theog. vers. 283. — Homère ne fait pas mention de Chrysaor; il emploie seulement ce nom comme signifiant d'or. tliaj. lib. v, vers. 809.
Vestu représenta vraisemblablement, dans son origine, le Feu en général; mais son culte se renfermant dans une signification plus étroite à mesure qu’il se sanctifiait davantage , cette chaste divinité , (lamme pure, devint l’emblème de la vertu des femmes , de l’amour de la patrie et de tous les sentiments généreux, en devenant celui du centre où se rassemblait la famille. <■
Le cuite de Prométhée naquit plus tard. Ce personnage historique ou fabuleux, peu importe, mais dans tous les cas divinisé par les fables , appartient à fépoque où fut institué le culte du nouveau dieu suprême. Dieu Titan, c’est-à-dire Jils dasolde la Grèce, Grec d’origine et de cœur, Prométhée alla dérober le Feu dans le ciel même, et en communiqua le bienfait à sa patrie. Ici l’allégorie change : ce n’est plus le Feu de la foudre ou le Feu de l’âtre que Proinéthée allume aux rayons du soleil, c’est le Feu du génie , le flambeau des sciences , celui des arts naissants. Prométhée est le propagateur ou l’emblème des premiers progrès sensibles de la société sortant de la barbarie. Le culte de Gérés l’avait précédé. Témoin de la révolution qui détrôna Saturne, il applaudit d’abord à cet heureux changement Ensuite redoutant le despotisme du dieu qu’il appelle
(i) Æsebyl. Promeili. vers. 109, 110; vers, soi sqq. vers. Soi, i75, etc.
le nouveau tyran, il se prononça contre lui; sa punition (ut horrible. Tel paraît être ie sens de ses imprécations contre Jupiter dans la tragédie d’Æschyle. Mais si l’on écarte de l’histoire de ce dieu tout ce qui peut appartenir à la politique , si l’on se borne au matériel , au corps de l’énigme religieuse , la légende de Prométhée ressemble si bien à celle de Vulcain dans les fables les plus essentielles, qu’on les dirait calquées l’une sur l’autre. Tous deux , Proinéthée et Vulcain, essayent de former l’iiomme avec de l’argile et de l’eau Tous deux reconnaissent qu’ils n’ont produit qu’un ouvrage insensible et inanimé, simulacre d’un être vivant, et qu’il faut l’intervention du dieu suprême , père universel , pour qu’il lui donne une âme Ils montent au ciel tous deux, l’un pour y dérober le Feu l’autre espérant y animer Pandore; et si nous suivons'la tradition de Duris de Samos, Prométhée comme
(1) Hesiod. 0pp. cl D. vers. 6 o. — Apollod. lib. i , cap. 7 , S i.
( 2 ) Hesiod. Theog. vers. 67 1 , 672 . — Luciaii. Prometh. in verb. t. I , 0pp. p. ïo, ed. Bip. — Hy gin. Fai. lii. — Prometheus ainnt homiiiem eOloMsse, queni quidem inanimatum atque insensibilem fecerat. Cujus opus Minerva mirata spopondit ci ut si quid vellet de eœlestibus domis ad suum opus adjuvandum inquireret . . . Clam ferulam phœbiacis applicans rôtis, ignem furatus est, quem pectusculo hominis applicans, animatum reddit corpus. Fulgent. Mjrtholog. iib. Il, cap. g. — Celte fable a été altérée, mais on y voit toujours qu'il a fallu le Feu céleste pour animer l'homme.
(3) Hesiod. 0pp. et D. vers 5o-, Theog. vers. 566. — .tpollod. iib. I , cap. 7 , 5 1 , etc.
Vulcain devint amoureux de Minerve qui l’avait assisté dans cette dilTicilc entreprise C’est donc toujours l’âme humaine, émanation du Feu æthéré, que les mythes nous montrent supérieure aux combinaisons de l’art; c’est toujours enfin l’immortalité de cette âme divine que la science religieuse enseigne sous le voile ingénieux des fables et sous des formes mille fois variées.
Ainsi, Chrysaor, Vesta et Prométhée représentèrent tous trois le Feu. Mais Chrysaor, quoique nationalisé par Hésiode , ne remplit pas entièrement le même rôle que Vulcain : il fut le Feu de la foudre et le Feu de l’orage. Ne représentant ainsi le Feu que partiellement et en participation avec Vulcain , il finit par perdre toute considération et presque toute divinité.
Vesta, au contraire, et Prométhée, représentations du Feu de l’âtre, de la vertu des femmes, du Feu du génie civilisateur du monde , ayant leur emploi particulier, conservèrent toute leur divinité.
(i) Duris, Sam. apud. schol. Apollon. Rliod. lib. ii, vers. ii53.