‹ Vus de ProfilChapitre 11 sur 21 · PEINTRE ET ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

PEINTRE ET ÉCRIVAIN

Je voudrais dire avec justesse ce que fut Charles Marionneau, peintre et historiographe, mort le 13 septembre 1896, à Bordeaux. Cet homme aimable, bon, distingué, jeune de cœur et de pensée jusqu'à sa dernière heure, malgré ses soixante-treize ans, était d'une activité surprenante. Ses loisirs ne Tout jamais détourné du travail, et le labeur volontaire qu'il s'imposa sans cesse avait pour terme la glorification désintéressée des artistes de nos provinces.

Élève de l'École des Beaux- Arts, où il s'était présenté sous le patronage de Drolling, en 1846, l'un des derniers lauréats du concours de Paysage historique, Marionneau s'est fait remarquer aux Salons durant une période de douze à treize ans. Ami de Brascassat, son compatriote, il se renferma dans l'interprétation des sites de Bretagne. Ce sont les paysages des environs de

Vertou, d'Ancenis, de Nantes que ce peintre loyal transpose sur sa toile A cette époque, Marionneau habitait Nantes. Les Musées d'Angers, de Laval et d'autres collections publiques de la région de l'Ouest conservent de cet artiste plus d'une œuvre justement appréciée.

Mais, dès cette époque lointaine, notre peintre tenait la plume. Avait-il donc Farrière-pensée de marquer sa place parmi les écrivains de son temps? Telle ne fut point son ambition. Le but qu'il poursuivait est plus noble. Marionneau se sentait séduit par ses pairs, il rêvait pour eux un récit consciencieux de leurs efforts, de leurs succès, plus souvent encore des difficultés sous lesquelles succombent les meilleurs dans le monde des arts. Nous avons eu communication, en ces derniers temps, des innombrables dossiers du peintre érudit et chercheur. 11 est impossible de donner au lecteur une idée précise de l'abondance et de la variété des documents de tout ordre qu'il avait su réunir. Pour ne rappeler que les sculpteurs, il faudrait citer Michel Colombe, Jacques d'Angoulème, Lemot, Suc, Houdon, Duret, Foyatier, Allegrain, Marochetti Pajou, Petitot, Simart. J'en passe plus de cent, et je suis forcé de ne rien dire des artistes nantais et bordelais sur lesquels Marionneau était parvenu à constituer un dépôt d'archives du plus haut intérêt. Lorsqu'il s'agissait de ses deux provinces, je devrais dire ses deux patries, la Bretagne et la Gasco-

CHARLES MARIONNEAU.

gne, notre ami ne négligeait rien pour être renseigné. Tout l'attirait, et la naémoire des plus humbles parmi les peintres, les architectes ou les sculpteurs, lui paraissait mériter une mention, un rappel, un mot d'éloge, surtout si l'homme avait souffert. Res sacra miser.

MaiSj chez Marionneau, la ténacité bretonne s'alliait merveilleusement avec l'entrain, la spontanéité, l'enthousiasme des hommes bien doués qui vivent au penchant des coteaux bordelais. Fureteur, collectionneur, il était cela, mais il sut être autre chose. La découverte d'une pièce rare tient souvent d'un hasard heureux. La mise en œuvre ne va pas sans patience et longueur de temps. Ceux de nos lecteurs qui ont ouvert les livres de longue haleine de Marionneau pourraient dire si, jamais, il laissa percer la moindre lassitude dans l'exécution de ses travaux d'historien. Sa Description des œuvres d'art qui décorent les édifices publics de la ville de Bordeaux, son livre définitif sur Brascassat, sa vie et son œuvre, sa biographie du Frère André, le peintre dominicain, son ouvrage sans lacunes sur Victor Louis, V architecte du Théâtre de Bordeaux, son étude critique sur les Salons bordelais de 1771 à 1787, forment un fonds de bibliothèque, une mine de renseignements, de bonnes critiques, d'aperçus ingénieux que les historiens de notre art national ne cesseront d'apprécier.

Les longs ouvrages ne sauraient satisfaire l'homme d'activité, impatient de se mêler au mouvement quotidien. Ils exigent, en effet, une claustration, unsilence que les natures ardentes supportent avec quelque inquiétude. Il leur semble qu'on a le droit de soupçonner ces vaillants d'inertie, d'oisiveté pendant qu'ils parachèvent laborieusement le portrait en pied de leur modèle. Aussi, de temps à autre, entr'ouvrent-ils la porte de leur cellule, tenant à la main quelque opuscule qu'ils ont rédigé dans le far niente d'un instant de repos.

Dire quels sujets Marionneau a ainsi traités, dans des pages rapides, est une tâche impossible. Tour à tour président de la Société archéologique de Nantes et de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, il est en même temps l'un des plus actifs parmi les membres non résidants du Comité des Sociétés des Beaux-Arts des départements. A Nantes, comme à Bordeaux, Marionneau stimule ses confrères par l'exemple. Il est sans cesse sur la brèche. Une découverte archéologique, une page monumentale, une halte en face d'édifices incomplètement appréciés, la disparition d'un artiste tel que Diaz, Coëffard, Jouandot, d'un curieux comme le baron de Girardot ou Dugast-Matifeux, d'un lettrécomme Jules Delpit, sont pour lui l'occasion d'écrits pleins de sève et d'un tour exquis.

De 1878 à 1896, Marionneau ne cesse d'ac-

CHARLES MARIONNEAU.

courir au printemps pour prendre part à la session annuelle des Sociétés des Beaux-Arts des départements à la Sorbonne ou à TÉcoIe des Beaux-Arts. C'est à Tune de ces sessions qu'il a parlé de Verberckt et de Francin. Je m'arrêterai devant ces deux artistes , afin de vous faire juge de la méthode de Marionneau, lorsqu'il effleure un chapitre d'histoire.

Verberckt a fait prix avec la jurade pour la décoration de la place Royale de Bordeaux. Il habite Paris, où il est connu comme sculpteur en bois, en terre cuite, ornemaniste et quelque peu architecte. Il se rendra quand il en sera tempsi Bordeaux. En attendant, il prépare le dessins de la décoration qu'il doit sculpter. Tout à coup, il apprend qu'un sculpteur nommé Vernet, habitant Bordeaux, travaille à la place Royale. Notre artiste s'en émeut, il écrit aussitôt à l'intendant de Tourny : « Selon que M. Gabriel me l'a dit, le sieur Vernet, sculpteur de Bordeaux, doit faire, par ses ordres, les ornements du pan coupé de la place Royale; j'ai sçu d'ailleurs, par des lettres qui m'ont été écrites, que ledit sieur Vernet prétend tout faire, et qu'il avait déjà attaqué la plus grande partie des ouvrages de la Bourse. Il n'y a point d'apparence. Monseigneur, que le tout soit par votre ordre, en ce qu'il y a dans ces ouvrages plusieurs morceaux qui sont fort au-dessus de la portée de ce sculpteur. »

Voilà un Vernet qui n'est pas flatté par son confrère, et nous pouvons croire quil nira pas loin. Mais Verberckt ne parvient pas à quitter Paris. Cependant on s'impatiente à Bordeaux. C'est alors que notre artiste propose son associé, Claude-Clair Francin, fils de François-Alexis, que Coyzevox avait marié, le 12 janvier 1693, aux Gobelins, avec Léonore Coustou, sa nièce, sœur des sculpteurs de ce nom. Francin est accepté. A la vérité, Verberckt avait fait de lui un portrait plus flatteur que celui de Vernet.

(( Monseigneur, écrivait-il, à M. de Tourny, si vous vouliez accepter à ma place le sieur Francin, mon associé, qui est homme de beaucoup de mérite, je suis fort assuré que vous en seriez content, car il a très bien étudié sa profession, tant à Rome où il a été à la pension du Roy, que chez MM. Coustou, ses oncles; d'ailleurs, il est de l'Académie royale de peinture et de sculpture, où il a été reçu avec distinction. De plus, c'est lui qui a fait ce qu'il y a de mieux, pour la sculpture, aux portails de Saint-Roch, de l'Oratoire et des Théatins, qui sont des ouvrages de la nature de ceux qui regardent la place Royale de Bordeaux. »

A la bonne heure, ces lignes nous consolent du portrait de Vernet !

Tel est l'imprévu, telle la saveur du critique qui, sans effort apparent, met en lumière des pages inédites et curieuses des artistes disparus auxquels il veut rendre hommage.

CHARLES MARIONNEAU.

Je pourrais raultiplier les analyses de cet ordre. On ne se lasse pas d'explorer Bordeaux à la suite de ce guide excellent. Il est le Piganiol, le Germain Brice de sa ville natale avec une pointe d'humour que les historiographes de Paris n'ont pas su mettre dans leurs écrits. Sa Visite aux ruines du château de Montaigne, le Vieux Bordeaux^ les Vieux souvenirs de la Rue-Neuve, à Bordeaux, renferment des pages de toute fraîcheur que l'on croirait dictées par Nodier.

Le 28 avril 1889, les compatriotes de Paul Baudry, le peintre du Foyer de l'Opéra, inauguraient son monument au Musée de La Rochesur- Yon. Marionneau avait été l'un des amis les plu^ intimes de Baudry. Ne s'étaient-ils pas liés dans l'atelier de Drolling en 1846? Marionneau raconta la solennité de 1889, mais ce qu'il n'a pas dit à cette occasion et ce qu'il rappelait dans l'intimité avec une verve communicative, c'est la manière insolite dont il se fit, entre deux relais, le messager de gloire de Baudry, lorsque celui-ci obtint le Prix de Rome. L'événement eut lieu en 1850. Deux lauréats partagèrent cette année-là le prix convoité : Baudry et M. Bouguereau. A peine le résultat du concours était-il proclamé que Marionneau, dont le départ pour la Bretagne se trouvait fixé d'avance , prenait la voiture publique et se dirigeait vers l'Ouest. Au bout de plusieurs jours de voyage, on

arrive à La Roche. Une halte de quelques minutes va permettre de changer de chevaux. Marionneau prend son élan. Il apostrophe les passants sur le chemin le plus court pour se rendre chez le père de Baudry. Il s'égare, il se retrouve, il arrive, et, sans dire gare, le voilà qui crie dans la modeste boutique où travaille paisiblement un ouvrier :

(c Vous êtes monsieur Baudry? Votre fils a le Prix de Rome ! y>

Le père du lauréat ne peut en croire ses oreilles . Il veut retenir ce porteur de la bonne nouvelle.

c( Pardon, pardon, lui dit vivement Marionneau, je repars; on ne m'attendrait pas; les chevaux sont attelés; suivez-moi si vous voulez en savoir davantage. »

Et le père Baudry, bientôt accompagné de tous les siens, de courir sur les pas de ce singulier visiteur, si franchement heureux du succès de son camarade. On le rejoint, on l'écoute, on l'embrasse ; il remonte sur l'impériale du lourd véhicule qui s'ébranle, et le semeur de joie disparaît!

En 1882 Baudry avait fait triompher à l'Académie des Beaux-Arts la candidature de Marionneau comme correspondant de l'Institut. Et lors du Centenaire de l'illustre Compagnie, en octobre 1896, Marionneau, qui assistait aux fêtes dont le souvenir est encore présent à toutes les mémoires, reçut la croix de la Légion d'honneur.

CHARLES MARIONNEAU.

(c Savez-vous pourquoi je suis venu de Bordeaux, nous dit-il à cette occasion? C'est bien simple, j'ai voulu voir la statue de Baudry que prépare Gérome. Elle est superbe de vérité. Je suis heureux. Adieu, je m'en retourne. Embrassons-nous, vous ne me reverrez plus ! »

Je ne l'ai pas revu, "mais il n'a cessé de correspondre avec moi depuis l'automne de 1895 et, sans les instances de sa fille et de son gendre, il eût cédé, je crois, en avril dernier, au plaisir de se retrouver à la session des délégués des Sociétés des Beaux- Arts. Il y était présent par une étude de sa composition et il préparait, pour la session de 1897, un travail sur le Concours de Paysage historique, aujourd'hui supprimé, et dont il avait été jadis l'un des lauréats.

Sa dernière pensée fut pour l'École des Beaux- Arts. 11 rêvait de voir entrer dans la Galerie des Professeurs et Membres du Conseil supérieur d'enseignement le portrait de Dauzats. Dix jours avant sa mort, il nous adressait une dernière lettre, tracée d'une main ferme, et nous parlait de Dauzats avec l'ordinaire précision qui caractérise ses moindres écrits.

(( Toujours à vous, mon ami, disait-il à la fin de sa lettre, mais toujours d'une santé qui demande des précautions. »

Quelle ironie dans ce mot rassurant : « Toujours à vous! » si promptement démenti par la mort! Au moment où nous lisions ces lignes, notre ami,

pris d'un pressentiment, faisait un certain nombre de visites; il semblait pressé de revoir une fois encore tous ceux qui lui étaient chers. « Rentré chez lui, écrit le rédacteur de la Gironde, il dut s'aliter; il parlait volontiers de « dernier sommeil » et il accueillit un ami qui se présentait sur le seuil de sa chambre par ces mots : « Vous venez sans doute voir comment on meurt! » Telle fut la sérénité de l'homme de bien, du patriote, de l'érudit charmant lorsqu'il eut au fond de l'âme le secret avertissement de sa fm prochaine. Ses lecteurs, ses obligés, les artistes de deux provinces, garderont sa mémoire.

ADRIEN MAILLARD

Page 1